La danse face à l’abîme
Il est des œuvres qui naissent d’une urgence intérieure, d’une nécessité que rien ne peut différer. « Requiem(s) », qu’Angelin Preljocaj présente à La Seine Musicale, est de celles-là. Le chorégraphe le confie volontiers, l’idée de travailler sur cette forme musicale le hantait depuis longtemps, mais c’est le deuil, avec sa brutalité particulière, qui a fini par décider à sa place. En 2023, il perd ses deux parents à six mois d’intervalle, puis plusieurs amis proches. Face à cette série de disparitions, la création s’impose moins comme un projet artistique que comme une nécessité vitale, presque physique. Poser chorégraphiquement la question de la mort et de la perte, transformer la blessure en geste, le silence en mouvement, là était l’urgence.
Un requiem pluriel
Le titre lui-même dit l’ambition : ce « (s) » suspendu entre parenthèses n’est pas un simple artifice typographique. Il renvoie à la multiplicité des rituels traversés, à la diversité des émotions que le deuil convoque en nous et que nulle définition ne saurait épuiser. Tristesse foudroyante, joie du souvenir, anéantissement et soudaine lumière, le spectre est immense et Angelin Preljocaj choisit de le parcourir sans raccourcis. Chaque tableau correspond à une atmosphère distincte, portée par une séquence musicale soigneusement choisie. La sélection est, en elle-même, un programme : Wolfgang Amadeus Mozart et György Ligeti côtoient Johann Sebastian Bach, Olivier Messiaen et Georg Friedrich Haas, mais aussi Hildur Guðnadóttir, Jóhann Jóhannsson, des chants médiévaux anonymes, les créations sonores de 79D et, surgissant comme un électrochoc, « Chop Suey! » du groupe de metal arméno-américain System of a Down. Cette playlist funèbre et insolite dit à elle seule que le deuil n’a pas de visage unique, qu’il traverse toutes les cultures, tous les âges, toutes les formes du cri humain.

Procession des corps
Angelin Preljocaj parle de « procession des corps » pour décrire ce ballet confié à dix-neuf danseurs, et l’image s’impose d’emblée comme juste. « Requiem(s) » est une œuvre rituelle, dans laquelle le collectif affronte ensemble ce que chaque individu vit seul. Nourri par ses lectures, le « Journal de deuil » de Roland Barthes, l’« Abécédaire » de Gilles Deleuze, les réflexions d’Émile Durkheim sur les rituels de mémoire comme fondement de la civilisation, le chorégraphe traduit cette matière intellectuelle en une écriture de corps. Les interprètes du Ballet Preljocaj s’organisent en duos, en lignes, en cortèges tournoyants, portant alternativement la lourdeur de la perte et la légèreté inexplicable qui surgit parfois au cœur même du chagrin. L’écriture chorégraphique d’Angelin Preljocaj, toujours ciselée, trouve ici une amplitude émotionnelle nouvelle, elle sait être aérienne sans esquiver la violence du sentiment, abstraite sans jamais perdre de vue la vérité du geste. Malgré le deuil, ce que la danse finit par dire, c’est que nous sommes vivants, et que c’est, selon les propres mots du chorégraphe, « incroyable ».

Une œuvre de maturité
Créé au Grand Théâtre de Provence en mai 2024, porté ensuite par La Villette à Paris, le Festival Montpellier Danse et Chaillot, Théâtre national de la Danse, « Requiem(s) » s’est imposé rapidement comme l’une des grandes réussites de la saison chorégraphique. La scénographie d’Adrien Chalgard et les lumières d’Éric Soyer servent une dramaturgie visuelle sobre et efficace, tandis que les costumes d’Eleonora Peronetti magnifient le mouvement des corps. Les vidéos de Nicolas Clauss complètent ce dispositif scénique en ouvrant des espaces de rêve et de mémoire. Paradoxalement, et c’est peut-être là la force singulière de cette pièce, ce requiem chorégraphique est une célébration de la vie. D’une durée d’une heure trente sans entracte, il laisse peu de répit, mais offre en retour quelque chose d’assez rare sur une scène de danse contemporaine, une émotion sincère, non concédée, que l’on reçoit comme un cadeau inattendu.
Philippe Escalier – Photos : © Didier Philispart – © Yang Wang
https://www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/requiems-ballet-preljocaj/
La Seine Musicale accueille « Requiem(s) » du 6 au 9 mai 2026. Ne surtout pas manquer.
« Requiem(s) » / Chorégraphie d’Angelin Preljocaj. Avec les dix-neuf danseurs du Ballet Preljocaj. / Musiques : György Ligeti, Wolfgang Amadeus Mozart, System of a Down, Johann Sebastian Bach, Hildur Guðnadóttir, chants médiévaux anonymes, Olivier Messiaen, Georg Friedrich Haas, Jóhann Jóhannsson, 79D. Lumières : Éric Soyer. Costumes : Eleonora Peronetti. Vidéo : Nicolas Clauss. Scénographie : Adrien Chalgard. / La Seine Musicale, Île Seguin, 92100 Boulogne-Billancourt. Du mercredi 6 au samedi 9 mai 2026, à 20 h 30.

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