Laisse-moi partir, le rire pour seul refuge

À la Comédie Bastille, Romain Poli signe une seconde pièce d’une justesse rare, présentée en avant-première avant son passage au Festival OFF d’Avignon.

Il faut savoir gré à la Comédie Bastille et à Christophe Segura d’avoir accueilli, le temps d’une soirée exceptionnelle, la création de Laisse-moi partir, signée Romain Poli. L’auteur n’en est qu’à sa seconde pièce, après Good Night révélée en 2018 au Funambule Montmartre, et l’on retrouve avec bonheur la singularité d’une plume qui s’autorise à parler de ce que l’on évite, sans pesanteur ni complaisance. Mise en scène par Aurélie Camus pour la Compagnie Camélia, cette création trouvera dès juillet sa pleine respiration au Festival OFF d’Avignon, à l’Espace Saint-Martial.

L’argument tient en quelques mots et les déborde aussitôt. Dans la maison de campagne familiale, Matthieu décide en pleine nuit de partir. Sa mère Chantal et sa sœur Audrey s’interrogent, s’agacent, refusent de comprendre. La vérité que le jeune homme tarde à livrer aux siens fait basculer ce qui ressemblait à une chronique familiale dans un territoire plus grave, celui d’un cancer incurable et d’une volonté de ne pas subir, d’interrompre les soins pour demeurer maître de son destin. Le sujet est rare au théâtre, plus rare encore abordé par le biais de la comédie, et c’est là tout le mérite de l’auteur que de ne jamais céder au pathos.

La mise en scène d’Aurélie Camus avance avec une intelligence remarquable de l’équilibre. Vue précédemment avec Believers de Ken Jaworowski, la metteuse en scène retrouve cette finesse qui fait glisser le spectateur du rire vers l’émotion sans qu’il s’en aperçoive. La scénographie épurée de Julien Donnot laisse toute leur place aux comédiens, les lumières de Martin Gandrillon soulignent avec délicatesse les passages d’un registre à l’autre, et la création musicale de Lucien Pesnot, complice de longue date de l’auteur, accompagne le spectacle avec une justesse de ton qui fait beaucoup. La voix off de Lionel Cecilio s’ajoute en présence discrète et bienvenue.

Les trois interprètes portent la pièce avec une vérité qui touche au plus juste. Romain Poli incarne Matthieu avec une légèreté qui dissimule longtemps la gravité du propos, signe d’un comédien aussi habile que l’auteur qu’il est par ailleurs. Christine Gagnepain compose une Chantal très attachante, pleine de vivacité et de fragilité maternelle. Cécile Covès, dont on n’a pas oublié L’Oiseau Bleu et La Trajectoire des Gamétes, donne à Audrey une présence chaleureuse, parfaite pour cette sœur qui voudrait comprendre. Ensemble, ils forment une famille à laquelle on s’attache instantanément.

Laisse-moi partir parle de nous, de nos hésitations à dire l’essentiel, de notre rapport au temps qui se réduit, à la maladie qui nous consume et fait le pari du rire pour mieux laisser passer les larmes. La Compagnie Camélia revendique un théâtre de l’épopée qui interroge nos liens au monde et à nous-mêmes, et la promesse est ici tenue avec netteté. Voilà une pièce à découvrir cet été à Avignon, et à suivre de près, car elle s’inscrit déjà parmi les belles surprises de la saison.

Philippe Escalier – Photo ©Jérôme Poli

« Laisse-moi partir » de Romain Poli. Mise en scène d’Aurélie Camus. Avec Cécile Covès, Christine Gagnepain et Romain Poli. Voix off de Lionel Cecilio. Scénographie de Julien Donnot, lumières de Martin Gandrillon, création musicale de Lucien Pesnot. Festival OFF d’Avignon, Espace Saint-Martial, du 4 au 26 juillet 2026 à 19 h 20. Durée : 1 h 10.

À lire aussi

Commentaires

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Sensitif.org

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture