Grand vide ou la révélation de Gary Guénaire

Au Théâtre de Belleville, le jeune auteur signe une comédie satirique et chorégraphiée qui fait voler en éclats les coulisses dérangées d’une chaîne de télévision.

Gary Guénaire signe avec « Grand vide » une première création qui frappe par son culot. Comédien aguerri, le jeune auteur passe ici à l’écriture et à la mise en scène avec une assurance qui désarme. Sur le papier, le point de départ a quelque chose de presque familier, Eva, jeune femme qui paie son école de cinéma en vendant de la drogue dans les soirées chic, fait irruption un matin au dernier étage d’une grande chaîne de télévision. Au plateau, rien ne se déroule comme la satire sociale ordinaire l’aurait laissé prévoir. Le canevas, l’auteur l’a confié, s’inspire du parcours d’une amie devenue productrice de cinéma.

Une mécanique singulière

La pièce installe ses repères dans un univers étrangement nu où personne ne porte de nom propre. Il y a la Directrice, le Secrétaire, l’Artiste, et cette jeune femme à peine identifiée, déjà happée par la machine avant d’avoir eu le temps d’exister. Une réunion s’ouvre, et tout bascule. Les échanges se mettent à tourner à vide, les hiérarchies se déglinguent, les corps prennent le pouvoir sur les mots. Le spectacle glisse alors d’un réalisme glacé vers un burlesque chorégraphié où les interprètes chutent, courent, chantent, dansent et se percutent dans une transe nerveuse que la partition électrique entretient à la lisière du cauchemar et de la fête forcée. La scénographie, géométrie sèche balayée par des lumières blafardes, évoque tour à tour une salle de réunion et un caisson de décompression.

Le sens dans le mouvement

Cette tension fait la singularité du spectacle. Gary Guénaire revendique le mélange du juste et du grandiose, du sens et de l’inattendu, et il tient cette ligne avec une exigence rare pour une première. On y rit beaucoup, parfois jaune, jamais bêtement. Le geste critique épouse le mouvement comique, et cette double lecture, à la fois drôle et lucide, donne au spectacle sa formidable amplitude. Les références viennent par flashs, un Buster Keaton ici, une sitcom déréglée là, parfois un parfum orwellien sur le rapport des individus à leur fonction.

Une distribution au cordeau

Louise Massin compose une directrice glaçante et hilarante, qui passe du calme administratif à la brutalité sèche en un éclair. Le secrétaire, joué par Gary Guénaire lui-même, est une trouvaille burlesque, gestuelle nerveuse, panique physique, art consommé du déséquilibre. Damien Sobieraff confère à l’Artiste une arrogance flottante et impose, le temps d’un numéro chanté délirant, l’un des plus francs éclats de rire de la soirée. Mélanie Robert, dont le retour au plateau après une décennie d’écran constitue en soi un événement, passe d’une femme de ménage fantomatique à des apparitions plus déroutantes encore. Alexiane Torres enfin, révélée récemment dans « Le Fil à la patte » au Théâtre du Ranelagh, donne à Eva une énergie cabossée, dure et fragile, qui ancre le personnage dans une vérité émouvante. Tous ont profité de l’excellente direction d’acteur de Vincent Arfa dont l’aide a aussi été précieuse dans la création de l’œuvre.

Ce que « Grand vide » démonte, c’est moins la télévision elle-même qu’une société du divertissement où la fonction écrase l’individu, où la vacuité devient un moteur, où l’ambition contamine. La Directrice le formule sans détour : « Il n’est rien de plus excitant que le vide. » Tout est dit. La pièce ne fait jamais la leçon, elle observe, accélère, dérègle, laisse au spectateur le soin d’éprouver. Pour une première, Gary Guénaire qui sait penser sans cesser d’amuser, signe un véritable coup de maître.

Philippe Escalier

« Grand vide », texte et mise en scène de Gary Guénaire, collaboration artistique de Vincent Arfa. Avec Gary Guénaire, Louise Massin, Mélanie Robert, Damien Sobieraff et Alexiane Torres. Chorégraphie de Loïc Faquet, scénographie de Margaux Moulin, lumière d’Enzo Cescatti, musique de Victor Tomasi, costumes de Jules Tahoulan.

Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris. Lundi à 21 h 15, mardi à 19 h 15, dimanche à 17 h 30, jusqu’au 31 mai 2026.

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