Arrête avec tes mensonges adapté par Valentin Nerdenne

Sur la scène intime du théâtre de Belleville, Valentin Nerdenne fait revivre le premier amour secret qui hante depuis longtemps la mémoire de Philippe Besson. Tirée du roman paru en 2017, dont le titre cingle comme une réplique maternelle, l’adaptation, signée du metteur en scène lui-même, transpose le souvenir d’un lycéen de Barbezieux dans un univers à la fois pudique et flamboyant. Sa compagnie, Velours & Macadam, marque son territoire dès les premières secondes, mêlant la confidence intime à un climat de nuit dansante où les codes du queer et de la pop des années quatre-vingt viennent éclairer une parole qui aurait pu rester muette.

L’amour sous le voile

Le décor est sobre, presque dépouillé, et pourtant chaque trouvaille porte. La plus saisissante reste ce drap immense sous lequel les deux amants adolescents, à l’arrière du plateau, miment leur étreinte. Ce voile enveloppant devient peau, refuge, abri pour le secret, et l’invisible se charge alors d’une intensité que toute nudité aurait affaiblie. Le spectateur-lecteur de Philippe Besson ne peut s’empêcher de songer à cette phrase : « Je le sens, ce désir, il fourmille dans mon ventre, parcourt mon échine. Mais je dois en permanence le contenir, le comprimer afin qu’il ne saute pas aux yeux des autres. » Pendant ce temps, drapée d’une robe rouge feu, Anne-Laure Ségla glisse vers l’avant-scène et fait monter sa voix sur la nappe planante de Great Gig in the Sky de Pink Floyd. Ce qui pourrait paraître audacieux trouve ici sa nécessité, comme si la musique seule pouvait dire ce que les mots tairaient. Le personnage qu’elle incarne porte un nom révélateur, Pensée, et traverse la pièce en figure tutélaire, à la fois mémoire intérieure et révélateur des émotions des deux garçons.

Une personne se tenant devant un micro, ornée d'un costume coloré avec un halo lumineux décoré de fleurs et de boules.

Une distribution juste

Valentin Nerdenne tient lui-même le rôle de Philippe, avec une belle présence, légèrement trouble, qui sied à l’écrivain en quête de ses propres traces. Face à lui, Thomas Laurent incarne Thomas avec une sensibilité contenue, exactement à la juste distance du désir et de la peur. Quelque chose, dans son jeu, semble murmurer ce que le roman dit en toutes lettres : « Je m’en tiens à ce que je suis. Dans le silence certes. Mais un silence têtu. Fier. » Corentin Étienne complète la distribution dans le rôle de Lucas, le fils dont l’apparition, vingt ans plus tard, rouvre la blessure et précipite la pièce vers sa part la plus émouvante. Ses deux apparitions sont courtes mais troublantes. La direction d’acteurs évite toute démonstration, privilégie le frémissement et le geste suspendu, signe d’une pensée scénique qui fait confiance au regard du spectateur.

En dépassant le cadre de l’intrigue amoureuse, l’œuvre interroge la lourdeur du silence et la violence ordinaire inhérente aux secrets de famille.. La scénographie de Salomé Bégou et Eliott Petit, les lumières de Téné Niakaté et Coline Thuissard, la création sonore de Greg Bette enveloppent l’ensemble d’une matière sensible où le souvenir gagne en relief, sans verser dans la mélancolie complaisante. La scène devient alors un espace mémoriel où les corps d’hier et la conscience d’aujourd’hui se répondent à voix basse.
On sort du théâtre avec l’impression d’avoir entendu une vérité longtemps tue, mise au monde sans pathos par une équipe qui sait conjuguer ferveur et délicatesse. Une raison amplement suffisante de pousser, ces derniers soirs, la porte du théâtre de Belleville.

Philippe Escalier

« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson, adaptation et mise en scène de Valentin Nerdenne. Avec Valentin Nerdenne (Philippe), Thomas Laurent (Thomas), Anne-Laure Ségla (Pensée) et Corentin Etienne (Lucas). Scénographie de Salomé Bégou et Eliott Petit, costumes Maison U&l et Valentin Nerdenne, création lumière de Téné Niakaté et Coline Thuissard, création sonore de Greg Bette. Compagnie Velours & Macadam.

Théâtre de Belleville, 74 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris. Mercredi et jeudi à 21 h 15, vendredi et samedi à 19 h, jusqu’au 30 mai 2026. Durée 1 h 25.

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