Le chorégraphe aura passé un demi-siècle à transformer le ballet narratif en une langue intime et nécessaire.
Il y a, dans la longue silhouette droite de John Neumeier, quelque chose qui n’appartient ni tout à fait à l’Amérique de son enfance, ni tout à fait à l’Allemagne de sa vie d’adulte. L’allure d’un homme qui a fait du mouvement sa patrie, comme d’autres choisissent une religion ou une langue. Cinquante et un ans à la tête du Ballet de Hambourg, plus de cent soixante-dix œuvres signées, des compagnies du monde entier qui inscrivent ses ballets à leur répertoire et y reviennent saison après saison : la trajectoire est si dense qu’elle finit par sembler évidente. Elle ne l’était pas. Elle est l’effet d’une obstination silencieuse, presque monastique, à porter au plateau ce que la musique murmure dans l’oreille et ce que la littérature laisse en suspens dans la phrase.
L’actualité parisienne le rappelle avec éclat. Du 5 au 23 mai 2026, le Palais Garnier accueille la reprise de La Dame aux camélias, ballet narratif créé en 1978 à Stuttgart et entré au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 2006. Quinze représentations, l’orchestre dirigé par Markus Lehtinen, Michał Białk et Frédéric Vaysse-Knitter au piano, une distribution où alternent Amandine Albisson, Hugo Marchand, Dorothée Gilbert, et toute une génération de danseurs venus apprendre auprès du chorégraphe lui-même les subtilités d’un rôle où chaque regard compte autant qu’un pas. Une captation est prévue, coproduite par l’Opéra national de Paris et Telmondis avec France Télévisions, pour une diffusion ultérieure. Le spectacle ira ensuite à Monaco, au Grimaldi Forum, du 17 au 19 juillet 2026. Triomphe, ovations, une émotion intacte près d’un demi-siècle après la création. Il faut prendre la mesure de cette ferveur pour comprendre la place que John Neumeier occupe dans la danse de notre époque.
Un enfant du Wisconsin venu à l’Europe par la musique
John Neumeier naît le 24 février 1939 à Milwaukee, dans le Wisconsin, au cœur de cette Amérique du Nord où la culture européenne se transmet de génération en génération dans les familles d’origine allemande et polonaise. La danse entre dans sa vie par les claquettes d’abord, comme cela se faisait dans les années quarante, puis par le ballet classique. Il prend ses premiers cours dans sa ville natale avec Sybil Shearer, danseuse moderne formée à l’école de Doris Humphrey, avant de poursuivre sa formation à Chicago, à la Stone-Camryn School of Ballet, sous la direction de Bentley Stone et Walter Camryn. Il danse aussi avec Ruth Page, autre figure de la danse américaine, et fait ses débuts professionnels au sein de la compagnie de Sybil Shearer.
Mais ce qui distingue cette formation, c’est qu’elle ne reste pas confinée à la salle de cours. Le jeune Neumeier veut comprendre. Il s’inscrit à l’université Marquette, institution jésuite de Milwaukee, et obtient en 1961 son diplôme de Bachelor of Arts en littérature anglaise et études théâtrales. C’est là, autour de ses seize ans, que se cristallise ce qui deviendra une vocation absolue : la conscience que le mouvement est, pour lui, une force motrice essentielle de l’existence. La trace de cette éducation chez les jésuites reste discernable dans son œuvre, dans la manière qu’il aura de penser la danse comme un acte de signification, dans son rapport au sacré, dans cette part contemplative qui irrigue ses ballets sur Bach ou sur Mahler. La rumeur a parfois prêté à John Neumeier une vocation religieuse de jeunesse. Lui-même n’a jamais démenti la solidité de cette formation spirituelle, qui informe son rapport au plateau comme à un lieu où se joue quelque chose de plus grand que soi.
L’Europe l’attire. Il part pour Copenhague, où il travaille avec Vera Volkova, grande pédagogue russe émigrée, dépositaire de l’enseignement d’Agrippina Vaganova. Il rejoint ensuite la Royal Ballet School de Londres. Ces années sont décisives : il y absorbe la rigueur du classicisme russe et la finesse stylistique britannique. C’est à Londres, en 1963, que Marcia Haydée et Ray Barra le remarquent. Tous deux dansent au Ballet de Stuttgart sous la direction de John Cranko, qui réinvente alors le ballet narratif européen. La recommandation est immédiate, l’engagement aussi. John Neumeier rejoint Stuttgart, devient soliste, croise quotidiennement Marcia Haydée, Egon Madsen, Richard Cragun, Birgit Keil, Reid Anderson. Il danse Hortensio dans La Mégère apprivoisée de John Cranko, ce qui en dit long sur la confiance que lui accorde le maître.
John Cranko, c’est l’homme qui lui apprend ce qui sera la matière première de toute son œuvre future : comment bâtir un ballet narratif en trois actes, comment articuler des scènes, comment faire dire à une chorégraphie ce qu’une pièce de théâtre dit avec des mots. La leçon est si profonde que John Neumeier la prolongera toute sa vie. C’est aussi à Stuttgart qu’il signe ses premières chorégraphies, lors des matinées de la Société Noverre, à partir de 1966. La machine est lancée.

L’arrivée à Hambourg, ou la rencontre d’un homme et d’une ville
En 1969, Ulrich Erfurth l’appelle à la direction du Ballet de Francfort. John Neumeier a trente ans. Il y crée en 1971 un Roméo et Juliette qui le révèle comme un chorégraphe narratif majeur, suivi la même année d’une relecture personnelle de Casse-Noisette. Le coup d’éclat est tel que, trois ans plus tard, August Everding, intendant de l’Opéra de Hambourg, vient le chercher. John Neumeier prend ses fonctions le 16 août 1973. Il a trente-quatre ans. Il deviendra le plus jeune directeur de ballet d’Allemagne, puis, par la longévité de son règne, le plus ancien directeur de ballet au monde.
Tout est à reconstruire. Les danseurs partagent l’opéra avec les chanteurs et les machinistes, sans véritable identité de compagnie. John Neumeier réorganise la structure, impose une saison annuelle qui se conclut traditionnellement par une semaine consacrée à ses ballets de l’année, instaure en 1975 les Journées du Ballet de Hambourg, festival qui culmine chaque saison avec le Gala Nijinski, devenu rapidement un rendez-vous international. En 1978, il fonde l’École de danse du Ballet de Hambourg, dont il assume la direction et qui inclut un internat. En 1989, l’ensemble emménage dans un Centre de la danse offert par la ville, neuf studios, internat, espaces de répétition. En 1996, il reçoit le titre de Ballettintendant, qui consacre son autorité absolue sur l’institution. En 2006, il fonde la John Neumeier Foundation, vouée à la préservation de sa collection sur la danse et de son œuvre. En 2011, il met sur pied le Bundesjugendballett, jeune compagnie nationale allemande destinée aux danseurs en début de carrière, dont il assure la direction artistique.
À Hambourg, John Neumeier construit donc beaucoup plus qu’une compagnie : un écosystème. Il en fait le foyer international d’un certain type de danse, fidèle à la tradition classique et nourri sans relâche par la curiosité contemporaine. Cinquante et un ans plus tard, en juin 2024, il crée Epilogue, sur des musiques de Franz Schubert, Richard Strauss et Simon and Garfunkel, comme on referme un livre sans tout à fait y mettre le mot fin. Le ballet, présenté le 30 juin 2024 au Hamburg State Opera, est un adieu en demi-teinte, intime et autobiographique, qui ouvre les Journées du Ballet de Hambourg et clôt cinquante et un ans de direction. Le 49e Gala Nijinski qui suit voit le maître ovationné aux larmes par une salle debout. Demis Volpi, chorégraphe germano-argentin de trente-neuf ans, lui succède. John Neumeier reste lié à la compagnie en tant que chorégraphe associé et continue de superviser les reprises de ses ballets dans le monde entier.
Une philosophie du ballet narratif
Le cœur de l’œuvre de John Neumeier tient en une intuition simple, défendue avec une constance qui force le respect : la danse peut raconter, à condition de ne jamais cesser d’être danse. Tout part de la musique. C’est elle qu’il écoute, elle qu’il habite, elle qui lui dicte la forme d’un ballet avant même qu’il en imagine la première image. « Ma principale source d’inspiration était et est encore la musique », répète-t-il à qui veut l’entendre. Bach pour la rigueur architecturale, Mozart pour la limpidité, Chopin pour l’aveu intime, Mahler par-dessus tout pour le souffle existentiel.
Le rapport de John Neumeier à Gustav Mahler relève en effet de la consubstantialité. Il a chorégraphié toutes les symphonies du compositeur autrichien à l’exception de la Deuxième, dite Résurrection, ainsi que Le Chant de la terre, créé en 2015 à l’Opéra de Paris, et plusieurs cycles de lieder. À ses yeux, Mahler n’est pas un compositeur que l’on choisit pour danser, c’est un univers intérieur que l’on partage. La quête de Mahler, ses fractures, sa nostalgie de l’enfance, son obsession de la mort et son besoin de transcendance entrent dans la sensibilité du chorégraphe comme dans un corps connu d’avance. Près de cinquante ballets sont nés de cette fréquentation, qui forme à elle seule un continent dans l’œuvre.
À côté de la musique vient la littérature. John Neumeier n’a jamais cessé de relire les œuvres fondatrices et de les rapatrier dans la danse. William Shakespeare avec Roméo et Juliette, Le Songe d’une nuit d’été, Othello, Hamlet, dans plusieurs versions étalées sur des décennies. Alexandre Dumas fils avec La Dame aux camélias. Hans Christian Andersen avec La Petite Sirène, créée à Copenhague en 2005. Thomas Mann avec Mort à Venise. Anton Tchekhov avec La Mouette. Ferenc Molnár, Henrik Ibsen, et la liste pourrait s’étendre. À cela s’ajoute la fascination pour les figures de l’histoire de la danse, et d’abord pour Vaslav Nijinski, qui hante l’œuvre depuis le court Vaslav de 1979 jusqu’au Nijinsky de 2000 et au Pavillon d’Armide de 2009. John Neumeier est devenu l’un des collectionneurs les plus avertis d’archives et d’objets liés à Nijinski, dont il possède une partie considérable. Cette érudition n’est pas un ornement, elle nourrit chaque geste de ses ballets sur le danseur russe.
Sa méthode est connue de tous ceux qui ont travaillé avec lui. Il arrive en studio avec la musique sous la peau et un univers à transmettre, mais il refuse les indications fermées. Il regarde le danseur, il lui parle, il l’écoute. Le mouvement doit naître d’une intention. Guillaume Côté, interprète de Nijinski au Ballet National du Canada, raconte les longues conversations préparatoires, les documents montrés, les détails biographiques discutés, jusqu’à ce que l’idée chorégraphique cesse d’être imposée et devienne une nécessité partagée. Chaque geste, chaque regard doit être porteur d’une intention. C’est ce qui rend la danse de John Neumeier si exigeante pour ceux qui l’abordent et si bouleversante pour ceux qui la voient.
Il faut souligner que John Neumeier signe le plus souvent l’ensemble de la production : chorégraphie, scénographie, lumières, parfois costumes. Cette mainmise totale n’a rien d’autoritaire au sens vulgaire, elle relève d’une cohérence absolue de l’imagination. La collaboration avec Jürgen Rose, scénographe et costumier de La Dame aux camélias et de tant d’autres ballets, en a fourni la matrice. Plus récemment, depuis une vingtaine d’années, le styliste Albert Kriemler, directeur artistique d’Akris, signe les costumes de certaines créations dont Epilogue. John Neumeier veut un univers, pas une suite de tableaux.

La Dame aux camélias, ou la naissance d’un mythe chorégraphique
Il faut s’arrêter sur ce ballet, puisque c’est lui qui fait l’événement parisien de mai 2026 et qu’il concentre l’essentiel de ce qui constitue le style John Neumeier. L’histoire de sa création illustre la façon dont l’œuvre lui vient.
Été 1973. John Cranko meurt brutalement à quarante-cinq ans, lors du retour d’une tournée du Ballet de Stuttgart aux États-Unis. John Neumeier, lié d’amitié indéfectible à Marcia Haydée, lui promet de l’aider à porter la compagnie. Marcia Haydée prend la direction du Ballet de Stuttgart en 1976. Elle demande à John Neumeier de revenir régulièrement créer pour elle. Plusieurs sujets sont envisagés. C’est en 1976, à Stuttgart, lors d’un repas après une journée de travail sur un projet autour de Hamlet, que l’idée s’impose : ce sera La Dame aux camélias. Marcia Haydée, alors âgée de quarante et un ans, hésite. Ce serait son premier grand ballet narratif en tête d’affiche. John Neumeier finit par la convaincre. La création a lieu le 4 novembre 1978 au Württembergisches Staatstheater de Stuttgart. Egon Madsen incarne Armand Duval, Richard Cragun le Chevalier des Grieux, Birgit Keil Manon Lescaut. Le triomphe est immédiat. Le ballet entre au répertoire du Ballet de Hambourg le 1er février 1981, puis dans celui de l’Opéra de Paris en 2006. Il est aujourd’hui repris dans le monde entier, du Bolchoï à l’American Ballet Theatre, de Munich à Tokyo.
La force du ballet tient à plusieurs partis pris. John Neumeier choisit Frédéric Chopin pour seule musique, dans une sélection rigoureusement composée à partir des œuvres pour piano et des deux concertos. Le choix est d’une justesse stupéfiante. Chopin n’a jamais écrit pour la danse, mais son lyrisme intérieur, son sens des silences, sa fragilité existentielle et la virtuosité contenue de son écriture composent un climat à l’unisson exact du roman d’Alexandre Dumas fils. Le piano sonne sur scène, présence physique de l’âme musicale du spectacle. La construction dramaturgique, ensuite, emprunte au cinéma. John Neumeier ouvre par la scène de la vente aux enchères, après la mort de Marguerite Gautier, et travaille en flash-back. Il superpose deux niveaux de récit : celui de Marguerite et d’Armand Duval, et celui, vu au théâtre par les deux amants, de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux dans le roman de l’abbé Prévost. Marguerite se reconnaît dans Manon, Armand entrevoit en des Grieux le double tragique de lui-même. Ce dédoublement, qui aurait pu rester un artifice intellectuel, devient le moteur émotionnel du ballet. Il approfondit la psychologie des personnages d’une façon qu’aucun ballet narratif n’avait osée avec une telle radicalité avant lui.
Trois grands pas de deux jalonnent le ballet. Celui de la rencontre, celui de la campagne, celui de la séparation finale. Chacun est devenu un sommet du répertoire mondial, exigeant des interprètes une virtuosité technique au service d’une vérité psychologique implacable. Le rôle de Marguerite Gautier est, depuis Marcia Haydée, l’un des grands rôles dont rêve toute danseuse étoile, à l’égal de la Giselle d’Adolphe Adam ou de l’Onéguine de John Cranko. La distribution parisienne de 2026 réunit ainsi plusieurs Étoiles de l’Opéra national de Paris autour de cette partition exigeante. Pour Dorothée Gilbert, qui fera ses adieux à la scène le 15 octobre 2026, c’est une dernière occasion d’aborder ce rôle qu’elle a contribué à inscrire dans la mémoire récente de la maison. Pour Amandine Albisson et Hugo Marchand, c’est l’aboutissement d’un travail de longue haleine sur un répertoire qui appartient désormais à l’identité du Ballet de l’Opéra de Paris.
Une vie privée, une voix au plateau
John Neumeier n’a jamais cherché à publiciser sa vie privée, mais il ne l’a pas non plus dissimulée. Pendant des années, il a partagé sa vie avec Werner Pochath, acteur autrichien né en 1939 à Vienne, formé au Max Reinhardt Seminar, ancien patineur de haut niveau dans sa jeunesse. Werner Pochath a mené une carrière essentiellement européenne, partagé entre l’Allemagne et l’Italie, où il s’est imposé dans le cinéma de genre des années soixante-dix avant de devenir agent à Hollywood dans les années quatre-vingt. La relation entre les deux hommes, assumée à une époque où l’homosexualité n’allait pas de soi dans les milieux institutionnels de la danse classique, fut profonde et durable. Werner Pochath, atteint par le VIH dans les années qui suivirent l’apparition de la maladie, lutta cinq années avant de mourir le 18 avril 1993, à cinquante-trois ans, dans les bras de John Neumeier, à Kempfenhausen, en Bavière.
Cette épreuve, John Neumeier ne l’a jamais transformée en argument biographique. Elle traverse pourtant son œuvre. L’attention extrême portée aux corps qui souffrent et qui s’éteignent, la beauté grave de ses scènes de mort, la lumière particulière qui éclaire la disparition de Marguerite Gautier au dernier acte de La Dame aux camélias, ne sauraient se comprendre sans cet arrière-plan. Plus tard, dans des ballets comme Le Chant de la terre en 2015 ou Ghost Light sur Franz Schubert, créé pendant la pandémie de 2020, la méditation sur le deuil prend une dimension métaphysique évidente. La spiritualité de John Neumeier, fidèle à la formation reçue chez les jésuites de Marquette, n’a jamais cessé d’irriguer sa danse. Sans qu’il en fasse jamais le discours, sans dévotion exhibée non plus, il y a chez lui une croyance dans le geste comme prière, dans le corps comme lieu de transcendance. C’est sans doute ce qui rend ses ballets sacrés, Le Messie de 1999, La Passion selon Saint-Matthieu de 1981, Magnificat de 1987 ou Dona Nobis Pacem de 2022, si puissants même pour ceux qui n’en partagent pas l’horizon religieux.
Hormis cette grande relation, John Neumeier n’a jamais fondé d’autre foyer public. Il vit à Hambourg, dans une discrétion presque cloîtrée, entouré de sa collection sur Nijinski et la danse, qui comporte des milliers de documents, de costumes et d’objets, et qui constitue désormais l’un des fonds les plus précieux au monde sur ce sujet. C’est cette collection qui forme le cœur de la John Neumeier Foundation, créée en 2006 pour assurer sa préservation et sa transmission. L’homme est solitaire, courtois, exigeant, fidèle. Ses anciens collaborateurs en parlent avec un respect mêlé de tendresse. Sa Hambourg d’adoption lui a donné la nationalité honoraire de la ville en 2007. Il restera, jusqu’à son dernier souffle, un Américain devenu Hambourgeois par fidélité à un art.
Une place à part dans le paysage chorégraphique
Situer John Neumeier dans son époque demande quelque finesse. Il appartient à une génération de chorégraphes qui ont rénové le ballet classique à partir des années soixante, aux côtés de John Cranko, Kenneth MacMillan, Maurice Béjart, Jiří Kylián, plus tard William Forsythe. Mais sa position est singulière. Il refuse aussi bien le néoclassicisme abstrait à la George Balanchine que la rupture moderniste de Pina Bausch ou de Mats Ek. Il ne cherche pas à déconstruire le ballet, il en élargit la grammaire. Ses œuvres restent narratives à une époque où la danse contemporaine fuit le récit, et symphoniques à un moment où la rigueur formaliste règne ailleurs.
Cette fidélité revendiquée à la tradition pourrait passer pour un conservatisme. Elle est tout l’inverse. John Neumeier a élargi le vocabulaire du ballet narratif comme aucun chorégraphe ne l’avait fait avant lui, en y intégrant les techniques de la danse moderne américaine apprises chez Sybil Shearer, les libertés stylistiques de la danse expressionniste allemande, et une psychologie des personnages qui doit autant à Sigmund Freud qu’à Stanislavski. Ses ballets demandent aux danseurs de penser autant que de bondir. Ils exigent du public une attention, une mémoire des thèmes musicaux, un sens des correspondances entre scènes et flash-back, que peu de chorégraphes osent encore solliciter.
Le public, pourtant, suit. Les salles sont pleines, à Hambourg comme à Paris, à Munich comme à New York. La nouvelle génération de danseurs étoiles, partout dans le monde, rêve d’aborder Marguerite Gautier, Tatiana, Nijinski, Ophélie ou Hamlet dans les versions Neumeier. Il y a là un phénomène rare, celui d’un chorégraphe qui aura su faire d’une langue très personnelle un patrimoine partagé.
Reste à se demander ce qu’il pourra encore donner. À quatre-vingt-sept ans, John Neumeier continue à voyager, à régler des reprises, à imaginer des projets. Il dit que la danse est un art vivant, que chaque ballet est différent à chaque représentation, et qu’il faut sans cesse remettre son travail en question. C’est peut-être la phrase qui résume le mieux son rapport à l’œuvre. Le rideau du Palais Garnier qui se lève chaque soir de mai 2026 sur La Dame aux camélias en porte témoignage. Le ballet a près d’un demi-siècle, ses interprètes changent, les générations qui l’apprennent ne sont plus les mêmes que celles qui l’ont créé, et pourtant chaque représentation est une première fois. C’est cela, le vrai signe des chefs-d’œuvre : ils sont toujours en train de naître. À l’image de leur auteur, qui se relève chaque matin pour penser un mouvement.
Philippe Escalier
Chronologie
1939 — Naissance le 24 février à Milwaukee, Wisconsin, États-Unis
1955 — Découverte décisive du mouvement comme force motrice de sa vie, à l’université Marquette
1961 — Bachelor of Arts en littérature anglaise et études théâtrales à l’université Marquette de Milwaukee
1962 — Formation à Copenhague auprès de Vera Volkova, puis à la Royal Ballet School de Londres
1963 — Engagement au Ballet de Stuttgart sous la direction de John Cranko, sur recommandation de Marcia Haydée et Ray Barra
1966 — Premières chorégraphies présentées lors des matinées de la Société Noverre à Stuttgart
1969 — Nommé directeur du Ballet de Francfort par Ulrich Erfurth
1971 — Création de Roméo et Juliette et d’une nouvelle version de Casse-Noisette à Francfort
1973 — Mort de John Cranko ; nomination au poste de directeur et chorégraphe principal du Ballet de Hambourg le 16 août
1974 — Première création hambourgeoise : Meyerbeer, Schumann
1975 — Création des Journées du Ballet de Hambourg et du Gala Nijinski annuel
1978 — Fondation de l’École de danse du Ballet de Hambourg ; création de La Dame aux camélias le 4 novembre à Stuttgart, avec Marcia Haydée et Egon Madsen
1979 — Création de Vaslav, premier ballet consacré à Vaslav Nijinski
1980 — Création de Vaslaw pour le Ballet de l’Opéra national de Paris
1981 — Entrée de La Dame aux camélias au répertoire du Ballet de Hambourg le 1er février ; création de La Passion selon Saint Matthieu
1982 — Création du Songe d’une nuit d’été
1987 — Création de Magnificat
1989 — Installation du Ballet de Hambourg et de son école dans le nouveau Centre de la danse offert par la ville
1991 — Création de Spring and Fall sur la musique d’Antonín Dvořák
1993 — Mort de Werner Pochath, son compagnon, à Kempfenhausen le 18 avril ; nouvelle création de Casse-Noisette
1996 — Nomination au titre de Ballettintendant du Ballet de Hambourg
1997 — Création de Sylvia pour le Ballet de l’Opéra national de Paris
1999 — Création du Messie ; création de Yondering pour l’École de danse
2000 — Création de Nijinsky au Ballet de Hambourg
2001 — Création de Sounds of Empty Pages pour le Ballet du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, première œuvre d’un chorégraphe occidental créée pour la compagnie depuis plus d’un siècle
2003 — Création de La Mouette d’après Anton Tchekhov
2005 — Création de La Petite Sirène pour le Ballet Royal du Danemark à l’occasion du bicentenaire d’Hans Christian Andersen et de l’inauguration du nouvel opéra de Copenhague ; Mort à Venise filmé au Festspielhaus de Baden-Baden
2006 — La Dame aux camélias entre au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris ; création de la John Neumeier Foundation
2007 — Citoyenneté d’honneur de la ville de Hambourg
2009 — Création du Pavillon d’Armide ; entrée de la Troisième Symphonie de Gustav Mahler au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris
2011 — Fondation du Bundesjugendballett, jeune compagnie nationale allemande
2015 — Création du Chant de la terre à l’Opéra national de Paris
2017 — Nouvelle version de Nijinsky enregistrée à Hambourg
2020 — Création de Ghost Light pendant la pandémie, sur des œuvres pour piano de Franz Schubert
2021 — Création d’une nouvelle Belle au bois dormant, d’Hamlet 21 et du Beethoven Projekt II
2022 — Création de Dona Nobis Pacem sur la Messe en si de Jean-Sébastien Bach
2024 — Création d’Epilogue le 30 juin au Hamburg State Opera, sur des musiques de Franz Schubert, Richard Strauss et Simon and Garfunkel ; adieux à la direction du Ballet de Hambourg après cinquante et un ans ; succession assurée par Demis Volpi
2026 — Reprise de La Dame aux camélias au Palais Garnier du 5 au 23 mai par le Ballet de l’Opéra national de Paris, avec Markus Lehtinen à la direction musicale, puis représentations au Grimaldi Forum de Monaco du 17 au 19 juillet
Le Ballet de Hambourg, héritier et dépositaire de l’œuvre de John Neumeier, présente sa programmation et ses captations sur son site officiel : https://www.hamburgballett.de/
La John Neumeier Foundation, vouée à la préservation et à la transmission de l’œuvre du chorégraphe et de sa collection sur la danse, est présentée à l’adresse suivante : https://www.john-neumeier-stiftung.de/

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