L’Insolent Roland Garros au Studio Raspail

Un aviateur retrouve les nuages

Eric Bouvron met l’imaginaire en piste, dans une salle Art déco qui rouvre après quatre décennies de silence.

Il est des soirs où le théâtre fête deux naissances. La représentation du 18 mai 2026 coïncidait, ou quasiment, avec l’inauguration du Studio Raspail flambant neuf, qui accueillait L’Insolent Roland Garros d’Eric Bouvron et Vincent Roca. La salle, inscrite aux Monuments historiques, fut édifiée au début des années 1930 pour Helena Rubinstein, par l’architecte Bruno Elkouken et le décorateur Ernő Goldfinger, vouée d’abord au théâtre des avant-gardes américaines puis au cinéma d’art et d’essai. Refermée depuis 1982, elle renaît sous l’impulsion de Florence Méaux, dans un écrin aux lignes de paquebot, fauteuils ultra confortables et bar Helena teinté de bois clair. Que l’on aime ou non le tennis, la coïncidence est savoureuse, car tandis que le grand tournoi commence à taper la balle Porte d’Auteuil, c’est ici que l’on rend à Roland Garros son visage premier, celui d’un pionnier des airs.

Eric Bouvron, fidèle à sa manière, n’a besoin de rien pour tout suggérer. Quelques rubans tendus en lignes blanches dessinent un terrain, une écharpe devient nuage, deux roues de vélo une mécanique en mouvement. Du vide, il fait surgir des avions, des courses, des combats aériens, des continents entiers. Cette manière héritée de Peter Brook, où l’imaginaire du spectateur devient partenaire de jeu, donne au spectacle son tempo trépidant. Les scènes s’enchaînent à la vitesse de l’aviation naissante, dans une mise en scène qui pétarade et respire tout à la fois, sans jamais perdre la précision du geste.

Trois acteurs sur scène, un lisant un script, pendant une représentation théâtrale.

Né à Saint-Denis de La Réunion en 1888, le jeune Roland, que les auteurs surnomment Danlor, fils d’avocat passé par HEC, devait suivre un chemin tracé. Le destin en décide autrement. Une exhibition aérienne en 1909 le foudroie, il sera pilote. Suivent les records d’altitude, la première traversée de la Méditerranée le 23 septembre 1913, de Fréjus à Bizerte en moins de huit heures, puis la Grande Guerre, l’invention du tir à travers l’hélice avec Raymond Saulnier, la captivité allemande, l’évasion. La pièce ne déroule pas une biographie scolaire, elle saisit la pulsation intérieure, ce vertige de l’homme qui veut être le premier, fût-ce au prix de l’amour qui le lie à Isadora Duncan, des amitiés précieuses, et finalement de lui-même. Le reste, il vaut mieux le découvrir sur le plateau.

Florient Jousse incarne le héros avec une fougue tendre, mélange d’arrogance juvénile et de fragilité dont on ne se détache pas. À ses côtés, Laura Woody déploie une voix magnifique qui traverse la salle comme une vibration ininterrompue, offrant au spectacle ses respirations les plus émues. Thomas Lapen multiplie les silhouettes avec une virtuosité légère, passant d’un personnage à l’autre avec une aisance jubilatoire. Eric Bouvron, qui prend également sa part de jeu, glisse au cœur du quatuor une présence chaleureuse, complice, lumineuse, celle d’un metteur en scène qui n’a jamais cessé d’être comédien.

On sort du Studio Raspail avec l’impression rare d’avoir voyagé loin sans avoir bougé et d’être l’heureux témoin de quelques-unes des heures héroïques de l’aviation. La salle ronronne, le héros réunionnais s’est envolé une fois encore, et, avant la standing ovation, le spectateur reste un instant suspendu, l’oreille pleine de moteurs imaginaires. Une preuve heureuse qu’au théâtre comme dans les airs, ce sont les opiniâtres qui gagnent.

Philippe Escalier

« L’Insolent Roland Garros » d’Eric Bouvron et Vincent Roca. Mise en scène d’Eric Bouvron. Avec Florient Jousse, Laura Woody, Thomas Lapen et Eric Bouvron. Création musique de Nina Forte, création costumes de Nadège Bulfay, création lumière d’Edwin Garnier, assistance à la mise en scène d’Elena Michielin. Studio Raspail, 216 boulevard Raspail, 75014 Paris.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Sensitif.org

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture