La Dame aux camélias de John Neumeier à Garnier

Marguerite Gautier, fièvre et fantôme à Garnier

Le rideau se lève sur un appartement parisien que l’on dépouille, vente aux enchères, housses sur les meubles, affiche placardée sur le piano. Cette ouverture funèbre, telle que John Neumeier l’imagina en 1978 pour Marcia Haydée et le Ballet de Stuttgart, porte depuis bientôt cinquante ans la grande mémoire d’amour qui s’appelle La Dame aux camélias. Reprise au Palais Garnier après huit ans d’absence, l’œuvre revient surtout offrir à Dorothée Gilbert une prise de rôle longtemps espérée, à quelques mois des adieux que l’étoile fera à la scène, dans Manon de Kenneth MacMillan, le 15 octobre 2026. Coïncidence troublante, les deux courtisanes se répondent, et la soirée de Garnier prend déjà la couleur d’un long écho.

Tout, dans ce ballet en un prologue et trois actes, tient à la finesse du regard. John Neumeier ne raconte pas l’argument, il danse la mémoire d’Armand Duval, ses émois, ses repentirs, ses fulgurances. La scénographie de Jürgen Rose, fidèle aux décors et costumes d’origine, joue de l’épure et de la suggestion, un salon, un théâtre, une chambre de campagne, un boudoir, et toujours ce piano qui revient comme un battement. Sous la baguette de Markus Lehtinen, l’Orchestre de l’Opéra national de Paris déploie les pages concertantes de Frédéric Chopin, au premier rang desquelles le Concerto en fa mineur opus 21, tandis que les pièces pour piano seul, de la Troisième Sonate aux Ballades et Préludes, reviennent au toucher patient de Frédéric Vaysse-Knitter et de Michał Białk, qui se partagent les deux claviers. Chopin n’a jamais écrit pour la danse, mais son lyrisme intérieur, son sens des silences, sa fragilité existentielle et la virtuosité contenue de son écriture composent un climat à l’unisson exact du roman d’Alexandre Dumas fils. Sa musique donne au plateau une intimité d’âme rarement atteinte dans le grand répertoire.

Une Marguerite arrivée à son heure

Dorothée Gilbert s’empare de Marguerite Gautier avec cette intelligence dramatique qui caractérise sa danse de longue date. La fragilité des bras, la cambrure éloquente, les mains qui interrogent l’air avant de retomber, tout dit la maladie, la lassitude mondaine, l’éclair d’un amour vrai. C’est dans les trois grands pas de deux, blanc, pourpre, noir, qui jalonnent l’œuvre que se mesure l’ampleur de sa lecture, retenue infinie du port de bras au premier acte, abandon souverain dans les portés renversés du pas de deux blanc, vertige presque insoutenable dans la confrontation finale, où chaque chute rattrapée au sol semble écrire un adieu. Florent Melac, Premier danseur de la compagnie, signe un Armand Duval fougueux et tendre, partenaire d’une musicalité sûre dans ces appuis en spirale qui sont la signature du chorégraphe.

Le face-à-face avec Andrey Klemm, Monsieur Duval grave et juste, atteint à une pureté de scène de théâtre. En quelques minutes, le père brise l’élan des amants, le maître de ballet y déploie une présence sobre, sans pathos, qui rappelle combien John Neumeier a fait de ce duo l’un des sommets dramatiques du ballet, à égale distance de la pantomime et du drame parlé.

Le théâtre dans le théâtre

Au cœur du ballet, la fiction se redouble, Manon Lescaut, miroir tragique de Marguerite, donne au spectacle son épine dorsale conceptuelle. Roxane Stojanov y est lumineuse, et Thomas Docquir lui offre un Des Grieux d’une belle tenue, attentif aux silences de sa partenaire. La superposition des deux destins, courtisane historique et héroïne romanesque, fait basculer l’œuvre de l’illustration au mythe.

Autour des amants, la cour mondaine s’anime avec verve. Marine Ganio campe une Prudence Duvernoy alerte, Arthus Raveau prête au Duc une raideur de bon aloi, Laurène Lévy donne à Nanine sa tendresse vigilante, Enzo Saugar incarne un Comte de N. à l’arrogance mesurée. Naïs Duboscq donne à Olympia un éclat moqueur, Andrea Sarri à Gaston Rieux une vivacité d’amitié. Le corps de ballet, parmi lequel se distinguent Alice Catonnet, Letizia Galloni, Caroline Osmont, Fanny Gorse, Ida Viikinkoski, et leurs partenaires Axel Ibot, Mickaël Lafon, Marius Rubio et Hector Jain, sait à la fois le brillant des salons et l’ombre des solitudes.

La densité d’un deuil

Ce que John Neumeier nous dit, dans la fluidité de ses tableaux, c’est combien l’amour véritable se construit contre les conventions et se brise sur elles. En superposant Marguerite à Manon Lescaut, en faisant du souvenir le moteur de l’action, le ballet atteint une densité que la dramaturgie chorégraphique offre rarement. La structure en analepse, héritée du roman d’Alexandre Dumas fils, prend ici la forme d’un long deuil amoureux où chaque pas réveille un fantôme.

Reste l’évidence, voir Dorothée Gilbert dans Marguerite Gautier relève désormais du privilège. Le rôle qu’elle attendait depuis tant d’années lui échoit au moment juste, quand la maturité et l’émotion se confondent dans le même geste. Cette reprise offre un instant rare, très rare, dont la salle de Garnier et ses spectateurs conserveront longtemps la trace.

Philippe Escalier

Merci à Hadrian Léveque di Savona qui participait à cette production

« La Dame aux camélias », ballet en un prologue et trois actes de John Neumeier d’après Alexandre Dumas fils. Musique de Frédéric Chopin, direction musicale de Markus Lehtinen. Décors et costumes de Jürgen Rose. Avec Dorothée Gilbert (Marguerite Gautier), Florent Melac (Armand Duval), Andrey Klemm (Monsieur Duval), Marine Ganio (Prudence Duvernoy), Arthus Raveau (le Duc), Laurène Lévy (Nanine), Enzo Saugar (le Comte de N.), Roxane Stojanov (Manon Lescaut), Alexander Maryianowski (Des Grieux), Naïs Duboscq (Olympia), Andrea Sarri (Gaston Rieux). Étoiles, Premières Danseuses, Premiers Danseurs et Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris. Piano, Frédéric Vaysse-Knitter. Orchestre de l’Opéra national de Paris. Palais Garnier, place de l’Opéra, 75009 Paris. Jusqu’au 23 mai 2026.

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