L’envol d’un petit fonctionnaire
Au Roseau Teinturiers, le danseur étoile Mathieu Ganio et le pianiste Guilhem Fabre font lever, sur les pages de Gogol, un vent de grâce et de vertige.
Orianne Moretti installe dans la première salle du Roseau Teinturiers, un moment suspendu. En quelques notes, l’espace nu se peuple de fantômes intérieurs. Sur la Passacaille de Bach, une silhouette paraît, longue et fragile, et le petit fonctionnaire imaginé par Nicolas Gogol dans son Journal d’un fou prend corps sous nos yeux. Poprichtchine rêve d’échapper à sa condition, s’éprend de la fille de son directeur, la belle Sophie, et glisse doucement vers la démence. De cette chute, la metteuse en scène a fait un envol.
Le pari des correspondances
Fondatrice de la Correspondances Compagnie, Orianne Moretti place son théâtre sous le signe de Baudelaire, dont le poème Correspondances nourrit le titre du spectacle, emprunté par ailleurs à une pièce fameuse de Rameau. Son ambition, décloisonner les arts, faire dialoguer le mot, le geste et le son, tient de la gageure. Elle est ici tenue avec une élégance rare. La chorégraphie sobre de Bruno Bouché, taillée sur mesure, et les lumières délicates de Michel Cabrera dessinent un écrin où rien ne pèse, où tout respire.

Deux artistes en état de grâce
Au centre, Mathieu Ganio, tout juste retiré de l’Opéra de Paris, impose une présence noble et retenue. Son geste épouse chaque phrase du piano, esquisse une solitude tragique, tend des bras vers un monde qui ne répond pas. Comment ne pas songer au Jeune Homme et la Mort de Roland Petit, à ces héros romantiques que furent Mikhaïl Barychnikov ou Nicolas Le Riche ? Rarement le pauvre Poprichtchine aura été habité d’une telle noblesse. À ses côtés, Guilhem Fabre, fondateur du projet nomade uNopia, ne se contente pas d’accompagner. Son piano parle lorsque les mots se taisent, suspend un prélude effiloché comme un esprit qui se défait, fait résonner Bach, Couperin et Rameau jusqu’au bord de l’abîme.
Le silence comme vertige
L’intelligence du spectacle tient à ce jeu d’équilibre entre danse, musique et théâtre. Orianne Moretti laisse le silence et la note isolée dire l’égarement. On aimerait parfois que le danseur s’abandonne davantage, que la folie gagne le corps autant que le regard. Mais ce parti de la retenue possède sa cohérence, la perte de soi aurait brisé les ailes du personnage. Quand s’élève enfin l’Andante du Concerto italien, belle à pleurer, l’émotion nous cueille sans prévenir.
Voilà un spectacle bref et dense, accessible dès dix ans, qui prouve qu’une heure suffit pour toucher au vertige de l’existence. Pour tous les festivaliers, ce Rappel des oiseaux offre une parenthèse d’une beauté grave, inoubliable.
Philippe Escalier – Photos ©Stéphane Audran
Le Rappel des oiseaux, d’après « Le Journal d’un fou » de Nicolas Gogol. Une idée originale, adaptation et mise en scène d’Orianne Moretti. Chorégraphie de Bruno Bouché, lumières de Michel Cabrera. Avec Mathieu Ganio, danseur, et Guilhem Fabre, au piano. Durée : 1 h 10, dès 10 ans. Festival Off Avignon 2026, La Factory, Roseau Teinturiers, salle 1, du 3 au 25 juillet à 11 h 40, relâche le jeudi.

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