Portrait d’un jeune comédien formé sur les tréteaux de Gavarnie, que le théâtre, le corps et l’appétit de la caméra conduisent vers tous les terrains du jeu.
Il existe, au bout de la vallée, un cirque de pierre où le théâtre se joue à ciel ouvert, sous des parois vertigineuses. C’est là, à Gavarnie, dans le décor le plus grandiose que la nature ait pu offrir à un débutant, que Lucas Berger a compris qu’il ne ferait rien d’autre de sa vie. À dix-huit ans, ce jeune homme de Tarbes découvre que mille cinq cents spectateurs peuvent gravir la montagne pour s’asseoir face à lui. L’expérience laisse une empreinte. Elle décide d’une vocation.
Depuis, Lucas Berger avance vite, par cercles élargis, du théâtre de tréteaux aux plateaux immersifs de Paris, des mythes antiques revisités aux comédies contemporaines, des planches au cinéma. Il appartient à cette génération de comédiens formés à tout faire : chanter, combattre, improviser, écrire, et qui refusent de choisir une case. Chez lui, la scène n’est pas une vitrine, c’est un terrain d’apprentissage permanent.
Des cimes de Gavarnie aux planches parisiennes
Tout commence dans les Hautes-Pyrénées, à Tarbes, où Lucas Berger pousse pour la première fois la porte d’une salle de répétition, celle de l’Atelier de la Porte Bleue, qu’il fréquente de 2014 à 2017 sous la conduite de Marie-Anne Gorbatchevsky. C’est avec elle qu’il aborde ses premiers grands textes, jusqu’à Maris et femmes, d’après Woody Allen, donné à Tarbes en 2017. Entre-temps, le hasard d’un été l’a porté au Festival de Gavarnie, ce théâtre grandeur nature fondé en 1985 par François Joxe au pied du cirque le plus célèbre des Pyrénées. En 2015, le metteur en scène Bruno Spiesser lui confie un rôle dans Ulysse, le dernier voyage, et cette rencontre agit comme un déclencheur.
« Les représentations n’étaient pas nombreuses, mais mille cinq cents personnes venaient chaque soir. C’est à ce moment que je me suis autorisé à penser que je pourrais en faire mon métier, en envisageant d’entreprendre une formation après celle que je venais de recevoir », se souvient le comédien. L’altitude, ici, n’est pas qu’une image. Elle dit la démesure d’un premier rendez-vous avec le public, et la gravité tranquille d’une décision prise très tôt.
La suite tient d’un équilibre patiemment tenu entre la raison et le désir. Plutôt que de tout miser d’emblée sur les planches, Lucas Berger choisit de se donner le temps et les moyens de son ambition. « À vingt ans, j’ai fait en sorte de pouvoir monter à Paris, suivre une école de théâtre en cours du soir tout en poursuivant mes études pour lesquelles j’ai passé un semestre à Bangkok et un autre à Tokyo, ce qui a comblé mes rêves de voyage. Après quoi, diplôme en poche, j’ai repris le théâtre à fond », raconte-t-il. Les cours du soir sont ceux du Cours Florent, qu’il suit de 2017 à 2021 auprès notamment de Pierre Hancisse, Hugues Boucher, Cendrine Orcier et David Garel. Il complète cet apprentissage par une formation d’acteur au sein de l’association 1000 Visages, guidé par Karim Ben Haddou et Lyes Kaouah. En 2022, il ajoute à son arsenal un stage de cascade auprès de Manu Lanzi. De ces années à double versant, il garde le goût du monde et une discipline de travail qui ne le quittera plus.

Un comédien qui pense aussi avec son corps
Ce qui frappe, chez Lucas Berger, c’est la place accordée au concret, au palpable, à la présence physique. Le théâtre immersif, qu’il pratique très tôt, lui a appris une exigence particulière, celle de tenir ensemble la partition et l’imprévu. Il l’éprouve avec No Fate, Terminator 2, une expérience de cinéma immersif produite par Dream Factory et Studio Canal, mise en scène par Eliza Calmat et donnée à la Tour Orion, à Montreuil, où il évolue au sein d’une troupe d’une trentaine de comédiens. L’expérience nourrit durablement sa manière de concevoir le jeu.
« Il faut apprendre à gérer à la fois ce qui est écrit du spectacle et ce que l’on est en train de raconter, tout en laissant des espaces d’échange pour rendre les choses très réelles, très palpables pour le spectateur », explique-t-il. La formule dit tout d’une esthétique où le quatrième mur tombe, où le comédien doit accueillir le regard sans jamais perdre le fil de sa fiction. Il prolongera cette veine avec The Trip, création de Wyb Immersion signée Raphaël Dautrey, reprise plusieurs saisons durant. On y devine une conception du métier qui répugne à la froideur, et qui cherche d’abord la vérité de l’instant partagé.
Cette attention au corps, Lucas Berger la cultive bien au-delà du plateau. Le sport a toujours été pour lui une seconde langue. « J’ai toujours fait du sport, des sports différents, énormément de glisse, beaucoup d’équitation, je suis à l’aise dans les sports de combat, j’ai même fait un peu de cascade », confie-t-il, avant d’ajouter le vœu qui, en creux, oriente toute sa trajectoire, « j’aimerais que ces atouts puissent me mener vers des rôles au cinéma ». Chez ce comédien, l’aisance athlétique n’est pas un ornement, c’est une grammaire, la promesse d’un jeu qui engage l’acteur tout entier.
Le collectif comme famille
Si un fil relie les saisons de Lucas Berger, c’est celui de la troupe. En 2021, il crée le rôle-titre de Mercutio au Théâtre Antoine Vitez, à Ivry, sous la direction de Kévin O. Salles. De cette première étape naît une aventure au long cours, celle du Collectif Nox, dont il est l’un des membres fondateurs. Reprise et affinée, la pièce s’empare de Roméo et Juliette pour en offrir l’envers, vu par les yeux insolents de Mercutio, dans un tourbillon où se mêlent le théâtre, le chant, la danse et la musique jouée en direct. Le spectacle s’installe au Festival d’Avignon à partir de 2023, au Théâtre des Brunes puis au Théâtre du Rouge Gorge, et tourne plusieurs années.
En parallèle, Lucas Berger explore un registre plus cérébral avec George Kaplan, la pièce de Frédéric Sonntag mise en scène par Tudual Gallic. Créée en 2022 au Festival des Hivernales, elle interroge le pouvoir des récits et la fabrique des identités clandestines, avant de gagner le Théâtre de Belleville, à Paris, puis Avignon. Le comédien y trouve le contrepoint idéal à l’énergie foraine de Mercutio. Sa curiosité le porte encore vers des formes très diverses, du spectacle immersif Norma, de la compagnie Big Drama, en 2024, à Théâtre à la carte, une création jouée en anglais sous la houlette de Gilles Laborde à Hanovre, en Allemagne, sans oublier L’Abattage rituel de Gorge Mastromas, d’après Dennis Kelly, monté par Hugues Boucher. Une même conviction relie ces expériences, celle d’un acteur qui aime que le théâtre déborde de son cadre et le confronte à tous les publics.

Hercule, ou le mythe au présent
La création qui l’occupe aujourd’hui pousse plus loin encore la signature du Collectif Nox. Avec Hercule, la troupe s’attaque à l’un des plus grands mythes de l’Antiquité pour le confronter à nos propres vertiges. « Il y a l’ADN du collectif, à savoir de l’humour, une certaine folie, un premier degré, un questionnement, en l’occurrence ici sur la violence », résume Lucas Berger. La démarche assume son ambition, s’inspirer de la mythologie classique en cherchant ce qu’elle raconte encore de nous.
La troupe s’est agrandie pour l’occasion. Ils sont désormais huit, rejoints par Emma Deschamps, artiste de human beatbox, dont la présence tisse une musicalité continue d’un bout à l’autre de la pièce. Quant à Lucas Berger, il y déploie tout son art du dédoublement, endossant tour à tour l’un des Cerbères, le lion de Némée, Prométhée que le héros vient délivrer de ses chaînes, et jusqu’à un fragment de l’Hydre. Autant de métamorphoses qui disent son plaisir du jeu et sa gourmandise à multiplier les visages en une seule soirée. Le comédien reprendra au théâtre des 3T Donne-moi ta force, imaginée par Rosy Pollastro et Mélodie Molinaro pour la compagnie Jardin sur Cour, une pièce qui explore les rapports de pouvoir au cœur d’une adaptation contemporaine de Roméo et Juliette, déjà donnée à La Nouvelle Seine, la péniche amarrée à deux pas de Notre-Dame de Paris.
L’appel de l’image
Si la scène demeure son socle, Lucas Berger regarde résolument vers la caméra, et il n’y arrive pas les mains vides. Dès 2022, il figure au générique de *Tirailleurs*, le long métrage de Mathieu Vadepied consacré aux combattants d’Afrique de la Première Guerre mondiale. L’année suivante, il rejoint la distribution française de la saga The Walking Dead, dirigée par Daniel Percival. Le court métrage lui offre des rôles plus étoffés, du premier rôle d’Ultra Violet, de Caroline Debia, à Regretter, de Joseph Rusalen, en passant par Aperam de Rémi Drouin, film qu’il a également coréalisé en 2025. La série Aether et les fictions en ligne Thread Horreur IRL complètent un parcours d’écran déjà nourri.
Le désir de passer derrière la caméra ne le quitte plus. Récemment, il a pris part au tournage, au Mans, du pilote d’une série humoristique écrite par un ami qu’il a accompagné dans l’écriture, un projet appelé à se développer. L’image l’attire comme un prolongement naturel de tout ce qu’il a patiemment accumulé, la présence physique, le sens du collectif, l’aptitude à passer d’un registre à l’autre.
Un artisan du jeu
Lucas Berger appartient à cette jeune génération qui a compris que le talent ne suffit pas, qu’il faut aussi de la méthode, de l’endurance et le goût des autres. Du cirque de Gavarnie aux caves immersives de la capitale, des tréteaux d’Avignon aux plateaux de cinéma, il bâtit son parcours comme on construit un rôle, patiemment, sans brûler les étapes. Il reste à ce comédien l’essentiel, cette faim de plateau qui, un soir de montagne, face à mille cinq cents visages, lui a soufflé qu’il était fait pour cela. On ne se lasse pas de regarder grandir ceux qui avancent avec cette conviction tranquille.
Philippe Escalier
Repères chronologiques
Tarbes — enfance et vocation théâtrale
2014-2017 — formation à l’Atelier de la Porte Bleue, à Tarbes, avec Marie-Anne Gorbatchevsky
2015 — débuts au Festival de Gavarnie dans Ulysse, le dernier voyage, mise en scène de Bruno Spiesser
2017 — Maris et femmes, d’après Woody Allen, mise en scène de Marie-Anne Gorbatchevsky, Tarbes
2017-2021 — Cours Florent (Pierre Hancisse, Hugues Boucher, Cendrine Orcier, David Garel)
2019-2021 — formation d’acteur avec l’association 1000 Visages (Karim Ben Haddou, Lyes Kaouah)
Master de communication et de commerce, semestres à Bangkok et à Tokyo ; improvisation avec Jean-Baptiste Chauvin
2021 — création du rôle-titre de Mercutio, mise en scène de Kévin O. Salles, Théâtre Antoine Vitez, Ivry ; naissance du Collectif Nox
No Fate, cinéma immersif de Dream Factory et Studio Canal, mise en scène d’Eliza Calmat, Tour Orion, Montreuil
L’Abattage rituel de Gorge Mastromas, d’après Dennis Kelly, mise en scène de Hugues Boucher
2021-2022 — Thread Horreur IRL, fictions en ligne de Théodore Bonnet
2022 — Tirailleurs, long métrage de Mathieu Vadepied ; série Aether ; court métrage Regretter de Joseph Rusalen
2022 — George Kaplan de Frédéric Sonntag, mise en scène de Tudual Gallic, Festival des Hivernales ; stage de cascade avec Manu Lanzi
2023 — reprise de Mercutio au Festival d’Avignon (Théâtre des Brunes, Théâtre du Rouge Gorge) ; George Kaplan au Théâtre de Belleville
2023 — série The Walking Dead, réalisée par Daniel Percival ; court métrage Ultra Violet de Caroline Debia (rôle principal)
2023-2026 — The Trip, création immersive de Wyb Immersion, mise en scène de Raphaël Dautrey
2024 — Norma (Big Drama) ; Théâtre à la carte, en anglais, mise en scène de Gilles Laborde, Hanovre ; reprise de George Kaplan à Avignon
2025 — court métrage Aperam de Rémi Drouin, coréalisé par Lucas Berger
2025-2026 — Donne-moi ta force de Rosy Pollastro et Mélodie Molinaro (compagnie Jardin sur Cour), La Nouvelle Seine
Récemment — création d’Hercule avec le Collectif Nox ; tournage au Mans du pilote d’une série humoristique
Pour suivre l’artiste
Lucas Berger est représenté par Adrien Autheman, de l’Agence Sirius, agencesirius.fr. Son parcours est également présenté par la compagnie Les Unes et les Autres, lesunesetlesautres.com, et par le Collectif Nox, nox-collectif.fr.

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