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Dumas, la plume et l’épée

Au Théâtre La Luna, Jean-Félix Lalanne imagine comment naquit Monte-Cristo, entre revanche intime et plaisir du romanesque.

Comment un romancier au sommet de sa gloire finit-il par se laisser déborder par le héros qu’il a créé ? C’est la question que pose Dumas, la plume et l’épée, présenté au Théâtre La Luna dans le cadre du Festival OFF d’Avignon. Signé par le guitariste et compositeur Jean-Félix Lalanne, qui aborde ici pour la première fois l’écriture théâtrale, et mis en scène par Félicien Chauveau, le spectacle mêle le jeu, l’épée et la musique pour raconter la fabrique d’un mythe littéraire.

Une fiction née de la vie de Dumas

Le point de départ n’est pas biographique mais imaginaire. Lalanne part d’un fait longtemps escamoté par la mémoire nationale, celui d’un Alexandre Dumas métis, petit-fils d’esclave et fils du général Thomas Alexandre Dumas, ce « Diable noir » des armées de la Révolution. De cette filiation encombrante et des blessures qu’elle inflige, l’auteur tire une hypothèse séduisante, celle d’un écrivain qui répondrait aux humiliations de son époque en inventant Edmond Dantès, victime d’une injustice absolue et artisan d’une vengeance méthodique. Le principe dramatique tient tout entier dans cette mise en abyme, les proches de Dumas devenant sous nos yeux les figures du Comte de Monte-Cristo, les rancunes se muant en trahisons, les plaies en machines à venger.

Un théâtre volontairement mobile

La mise en scène de Félicien Chauveau assume un parti pris de légèreté et de vitesse. Le décor, conçu pour voyager, se transforme à vue, un meuble roulant devenant tour à tour table de travail, navire ou cachot. Le spectacle privilégie le jeu physique, le duel et la surprise visuelle plutôt que la reconstitution historique, avec le souci constant de rester lisible et de tenir le rythme sur une durée resserrée d’environ une heure vingt. Les chansons, réservées au monde du roman, marquent la frontière entre la réalité de l’écrivain et sa fiction. On y reconnaît la patte du musicien, même si l’ensemble revendique d’abord une forme populaire et accessible, dans la tradition d’un théâtre qui cherche à rassembler.

Une distribution au service du romanesque

Édouard Montoute, familier du grand public par le cinéma de La Haine à Taxi, porte le projet aux côtés de Daniel-Jean Colloredo, Magali Bonfils, Thomas Boissy, Alain Bernard et Franck Capillery. La troupe endosse la double contrainte du dispositif, incarnant l’entourage réel de Dumas avant de basculer dans les rôles du roman, ce qui suppose une agilité de jeu et une franche complicité avec la salle. L’écriture leur ménage des passages de comédie autant que des séquences d’action, l’humour tempérant en permanence la gravité du propos.

Ce que dit le spectacle

Derrière le divertissement affleurent des questions qui dépassent le seul cas Dumas, le poids de l’héritage, la place de l’individu dans une société qui le rejette, le besoin de reconnaissance et la tentation de rendre coup pour coup. La formule de l’auteur résume l’enjeu, « l’homme subit, l’artiste crée ». Le spectacle vaut moins comme leçon d’histoire que comme réflexion enlevée sur le pouvoir de la création, capable de transformer une blessure en légende. On regrettera peut-être que la démonstration prime parfois sur la nuance, mais l’entreprise a le mérite de rendre à Dumas une part d’identité que la postérité avait volontiers oubliée.

Reste le plaisir simple de voir une plume et une épée se croiser sur un plateau, et de saisir, le temps d’une soirée, ce moment fragile où un personnage échappe à celui qui l’a fait naître. Pour qui aime Dumas, ou pour qui l’a un peu perdu de vue, l’occasion mérite le détour.

Philippe Escalier


Dumas, la plume et l’épée, de Jean-Félix Lalanne. Mise en scène de Félicien Chauveau. Avec Édouard Montoute, Daniel-Jean Colloredo, Magali Bonfils, Thomas Boissy, Alain Bernard et Franck Capillery. Production Les Lucioles. Théâtre La Luna, 1, rue Séverine, Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 20 h 05, relâche les 10 et 17 juillet. Durée : 1 h 20. Festival OFF d’Avignon.

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