Il arrive qu’un spectacle dépasse la promesse de son sujet pour atteindre une forme de justesse plus rare, plus troublante. C’est le cas d’« Après tout », de la compagnie Gipsy Raw, présenté au festival Komidi. Construit autour de la question du temps, ce duo d’exception ne cherche jamais à illustrer un thème : il lui donne corps. Sur scène, le temps n’est ni un concept ni un prétexte, mais une matière sensible, que les interprètes plient, relancent, suspendent.
La réussite du spectacle tient d’abord à la qualité de son écriture chorégraphique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, dit Bboy Paco, viennent d’horizons différents, mais leur rencontre ne relève jamais du collage. La contorsion, l’art de l’illusion et le breakdance s’y fondent en une langue commune, fluide et lisible, où chaque discipline garde sa force sans rompre l’unité de l’ensemble. Peu de pièces savent ainsi faire dialoguer la virtuosité technique et une véritable nécessité intérieure.

La scénographie, volontairement dépouillée, agit avec intelligence. Rien n’encombre le regard ; tout ramène aux corps, à leur précision, à leur écoute, à leur façon d’habiter l’instant. Les lumières accompagnent sans insister, et l’environnement sonore contribue à cette atmosphère de suspension qui donne au spectacle sa respiration singulière.
Manon Mafrici impressionne par une présence d’une grande netteté. Formée au classique et au jazz avant d’élargir son champ au breakdance puis à la contorsion, elle ne juxtapose pas les techniques, elle les absorbe dans un même geste. Chez elle, la souplesse devient langage. Dans certaines séquences, où le corps semble se plier à rebours de toute logique, elle donne une forme très juste à cette idée d’un temps qui se tend, résiste, puis cède.

Face à elle, Pasquale Fortunato apporte au spectacle une énergie d’une autre nature, plus centrifuge, plus terrienne aussi. Connu dans le monde du break sous le nom de Bboy Paco, il est notamment remarqué pour ses rotations et ses powermoves, mais dans « Après tout », la prouesse n’est jamais gratuite. Ses figures, parfois spectaculaires, trouvent ici une fonction dramaturgique : elles évoquent moins la performance que le cycle, la répétition, l’emportement du temps lui-même. C’est là l’une des forces du spectacle, convertir l’exploit en signe, sans jamais perdre l’émotion.
Le plus beau reste sans doute la qualité de présence qui unit les deux artistes. Leur complicité est authentique, elle traverse les appuis, les silences, les déséquilibres, les reprises. Le spectacle prend alors toute sa dimension et nous parle, avec délicatesse, de ce que le temps fait aux êtres, de ce qu’il use, de ce qu’il révèle, et de ce que l’élan amoureux ou vital peut encore lui opposer.
Lauréat du Prix du public au Concours Dialogues organisé au Théâtre des Champs-Élysées en 2022, puis récompensé aux Synodales de Sens, le duo avait déjà montré qu’il touchait quelque chose d’universel. Ce soir à Komidi, devant un public réunionnais médusé, cette pièce à la fois accessible et exigeante, virtuose et sensible a démontré que la force propre d’une danse est de parler au moins autant au regard qu’à l’âme.
Texte et photos Philippe Escalier
« Après tout » de la compagnie Gipsy Raw. Chorégraphie et interprétation : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato. Musiques : Ran Bagno, Jean du Voyage, Adrian Berenguer. Présenté au festival Komidi, La Réunion, du 22 avril au 2 mai 2026.

Merci pour Manon et Paco, une création artistique à leur image, la générosité et leur passion pour l expression corporelle, un spectacle qui nous tient en émoi! Un véritable diamant sur la scène de Komidi pour sa 18 eme édition et un beau cadeau à notre jeunesse qui accède gratuitement à des spectacles de ce niveau !