Le festival Salinstrada de Margherita di Savoia s’est refermé en beauté avec Tu, lei & io, un spectacle de la compagnie Gipsy Raw, où la danse hip-hop épouse l’élégance du clown.
Le temps d’une soirée, une place de la cité adriatique s’est changée en scène à ciel ouvert. Pour la clôture de la troisième édition de Salinstrada, imaginé par Gipsy Raw dans cette commune des Pouilles à laquelle Pasquale Fortunato demeure intimement lié, Tu, lei & io a imposé d’emblée sa qualité la plus rare : une simplicité d’adresse qui n’exclut ni l’exigence, ni la plus grande tenue.
Un trio d’évidence
Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, qui fondèrent Gipsy Raw en 2021, sont rejoints sur ce plateau improvisé par le danseur vénézuélien BBoy Salo, de son vrai nom Carlos Felipe Suárez Arvelo, formé dans les rues de Maracay et deux fois sélectionné à la prestigieuse compétition Red Bull BC One. Le titre, simple comme une formule enfantine en italien, dit toute l’histoire, toi, elle et moi. Trois corps, trois caractères, et la promesse d’une mécanique des sentiments où le rire ne cesse jamais d’effleurer la tendresse.
Le sol pour plateau, le ciel pour cintre
Conçue par Pasquale Fortunato, la pièce épouse la liberté du streetshow. Le sol est nu, le public massé tout près. Les trois interprètes circulent par tableaux successifs, du breakdance aux acrobaties, du clown muet à la magie de proximité, dans une partition rythmée par le klezmer débridé du groupe Klezmer Kaos, les sonorités voyageuses de Jean du Voyage et la mélancolie du compositeur italien Ezio Bosso, disparu en 2020. Le contraste fait merveille, la frappe au sol des breakers répond aux ondulations contorsionnistes de Manon Mafrici, qui glisse de la danse classique vers un hip-hop hybride d’une finesse singulière.
Trois écritures, une même joie
L’humour burlesque, héritier assumé du cinéma muet italien, offre à Pasquale Fortunato son meilleur rôle de pitre lunaire. Il joue la chute, le regard appuyé, la mimique qui dit tout en silence. Il nous touche au plus profond. Face à lui, Manon Mafrici impose une ligne plus mobile, plus sinueuse, où l’on sent à la fois la discipline classique, l’ouverture au hip-hop et une qualité de délié très singulière. Elle déploie une gestuelle qui se rit des frontières esthétiques. BBoy Salo, enfin, apporte la pureté virtuose du breaking de compétition, ces tours sur la tête et ces freezes qui défient la gravité, dévoilant au passage des qualités de jeu impressionnantes. À eux trois, ils composent un ensemble que l’on dirait sorti d’une commedia dell’arte revisitée du côté du Bronx, où la virtuosité technique se met sans cesse au service du sentiment et du jeu.
Une enfance retrouvée
Au fond, Tu, lei & io célèbre cet âge où l’enfance fait alliance contre la grisaille des préjugés. La pièce n’argumente pas, elle danse, et la mécanique du gag laisse passer une nostalgie discrète qui n’est pas sans rappeler Chaplin. Le public de la cité salinière, familles, enfants, voisins venus décontractés, ne s’est pas privé du plaisir de rire. C’est sans doute la plus belle réussite de ce festival né dans la rue, faire entrer la danse contemporaine dans le quotidien d’une commune des Pouilles, sans cérémonie ni barrière.
Voir Tu, lei & io, c’est partager, le temps d’une soirée, le secret d’une troupe heureuse de travailler ensemble. Le festival Salinstrada referme cette troisième édition en laissant derrière lui, comme un grain de sel sur la peau, le souvenir d’un soir où trois corps ont suffi à inventer un monde que l’on ne quitte qu’à regret.
Philippe Escalier
Tu, lei & io Chorégraphie de Pasquale Fortunato. Avec Manon Mafrici, Pasquale Fortunato et BBoy Salo (Carlos Felipe Suárez Arvelo). Musiques de Klezmer Kaos, Jean du Voyage et Ezio Bosso. Création lumière de Jean-Yves Desaint Fuscien. Production Compagnie Gipsy Raw. Festival Salinstrada, troisième édition, Piazza Terme, Margherita di Savoia, Pouilles, juin 2026.

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