Les 52ème Folies Gruss

L’Héritage en lumière

Au carrefour des Cascades, à l’orée du Bois de Boulogne, le chapiteau familial est devenu le palais des mémoires. Avec cette 52ème création, la dynastie Gruss franchit un seuil inédit en transformant son répertoire circassien en partition chantée. L’idée de faire dialoguer l’art équestre avec les codes de la scène musicale contemporaine pourrait sembler périlleuse. Pourtant, dès l’ouverture orchestrale, l’osmose s’impose. Dirigé par Stephan Gruss avec la complicité scénographique de Grégory Antoine, ce spectacle dense refuse les facilités du divertissement formaté pour plonger dans l’intimité d’une transmission artistique bouleversante.

Le prétexte narratif se déploie avec une naïveté touchante mais non sans finesse : comment naît un spectacle Gruss ? La troupe nous convie dans les coulisses de sa propre alchimie créatrice, dévoilant les tâtonnements, les audaces, les fulgurances qui président à chaque nouvelle proposition, souvent avec une pointe d’humour. Cette mise en abyme devient le terreau d’une célébration émouvante de la famille comme creuset artistique. Trois générations se côtoient en piste, des aînées Gipsy Gruss et Svetlana Gruss jusqu’aux benjamines Gloria Florees et Venecia Florees, tissant devant nous la chaîne vivante d’un savoir-faire transmis de main en main, de regard en regard. L’absence du patriarche Alexis Gruss, disparu en 2024, plane sur l’ensemble comme une présence tutélaire que chacun honore à sa manière, par la grâce d’un souvenir, d’une figure équestre ou l’élan d’une voltige aérienne..

La cavalerie demeure évidemment l’épine dorsale de l’édifice. De nombreux chevaux de races variées évoluent sous la direction impeccable de Maud Gruss, qui perpétue l’exigence paternelle du dressage précis et respectueux. Chaque race possède ses caractéristiques propres et le spectacle célèbre cette diversité animale avec une science du rythme remarquable. Les numéros se succèdent dans une accélération progressive qui culmine avec un grand numéro de virtuosité où les cavaliers enchaînent sauts et voltiges sur des montures lancées au galop. Firmin Gruss, les jumeaux Charles et Alexandre Gruss y déploient une maîtrise confondante, mêlant puissance athlétique et légèreté chorégraphique.

Mais cette création affirme également son ambition aérienne avec une intensité troublante. Le jeune Alexander Malachikhin, nouvelle recrue de la compagnie, s’impose d’emblée par un numéro de sangles qui sidère par sa fluidité musculaire et son amplitude gestuelle. Suspendu à plusieurs mètres du sol, l’acrobate sculpte l’espace avec une élégance tout en retenue, alternant les figures de force pure et les tableaux contemplatifs où le corps semble flotter dans un ralenti onirique. Sa prestation dialogue magnifiquement avec celles de Pauline Mikolajczyk et Jeanne Gruss, qui maîtrisent le tissu aérien et le cerceau avec une grâce souveraine. L’équilibre entre l’esthétique circassienne traditionnelle et les codes contemporains du nouveau cirque s’installe ici avec fluidité, chaque artiste apportant sa singularité sans rompre l’harmonie d’ensemble.

La dimension musicale constitue l’autre grande réussite du spectacle. Les compositions originales de Sylvain Rolland, Massimo Murgia, Julien Teissier et Cyril Moret enveloppent chaque tableau d’une atmosphère spécifique, du lyrisme intimiste aux envolées festives. Margot Soria, chanteuse de talent et coautrice des textes, habite la scène vocale avec un tempérament affirmé. L’orchestre en direct, composé de sept musiciens, insuffle une énergie palpable que nulle bande préenregistrée ne saurait égaler. Cette présence sonore vivante dialogue constamment avec les corps en mouvement, créant une texture sensible où le geste et la note se répondent dans un jeu de miroirs subtil.

La scénographie de Grégory Antoine, conjuguée aux costumes de Sylvain Rigault, opte pour une palette chromatique éclatante sans verser dans le clinquant. Lumières changeantes, jeux d’ombres sur la toile du chapiteau, accessoires minimaux qui laissent toute latitude aux corps et aux animaux : tout concourt à faire de la piste un espace de projection imaginaire où chaque spectateur peut broder sa propre rêverie. L’ensemble respire une générosité franche, un désir communicatif de partager l’excellence sans ostentation.

Qui mieux que les Gruss pouvait célébrer la famille avec autant de conviction et de force ? Le spectacle possède cette vertu cardinale de conjuguer une extraordinaire technique et une profonde humanité. Dans ce grand moment d’unité, aucun numéro ne semble gratuit, chacun s’inscrit dans la trame narrative comme une confidence ou un aveu. Célestine Gruss, Olivia Gruss, les sœurs Florees : tous affirment leur personnalité propre tout en servant une vision collective qui transcende les ego. Cette cohésion familiale, loin d’être une simple image d’Épinal, irrigue chaque instant du spectacle d’une authenticité rare dans l’univers du divertissement contemporain.

Les Folies Gruss signent avec cette 52ème création une œuvre mûre et profondément émouvante, qui honore la mémoire d’Alexis Gruss tout en projetant la compagnie vers de nouveaux horizons. Entre tradition équestre et audaces scéniques, intimité familiale et ambition spectaculaire, Stephan Gruss et les siens trouvent un équilibre fragile et précieux. Un spectacle habité, généreux, drôle, qui fait briller dans nos regards d’adultes la lumière intacte de l’enfance et qui nous a profondément touché.

Philippe Escalier Photos © O. Brajon

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Concert Yves Levêque à la Salle Gaveau

Le 23 novembre 2025, le concert de l’Orchestre Colonne à la Salle Gaveau permettra aux mélomanes d’entendre, en présence du compositeur, « Ariana, le temps suspendu », le concerto pour piano d’Yves Levêque, interprété par Caroline Fauchet.

Un parcours singulier entre tradition et éclectisme


Yves Levêque naît le 29 janvier 1948 à La Guerche-de-Bretagne. Son héritage familial musical est éloquent, un aïeul qui chanta comme baryton sur la scène de l’Opéra de Paris et une mère pédagogue du clavier. Au Conservatoire de Rennes, le jeune homme accumule les disciplines : clavier, cordes, vents, rythmique, théorie musicale et harmonie. Cette formation classique nourrit un tempérament d’artiste protéiforme, tour à tour pianiste, violoniste, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre.


Sa carrière le conduit d’abord vers la chanson d’auteur, couronnée en 1982 par le premier Prix de la Chanson Francophone. Il explore ensuite la musique de film et la mise en scène de spectacles musicaux, du grand opéra rock « La Révolution Française » aux adaptations des « Misérables » ou de « Cats ». Mais c’est en 2019 qu’une commande inattendue fait basculer sa trajectoire : celle d’un générique pour une série télévisée narrant le destin d’une jeune pianiste prodige confrontée à la mafia lui inspire l’idée d’un concerto pour piano.

Née de cette étincelle narrative, l’œuvre baptisée « Ariana » se déploie en trois mouvements structurés selon la tradition classique. L’inspiration puise dans le répertoire des grands maîtres romantiques, particulièrement Rachmaninov, avec une écriture qui allie vigueur orchestrale et lyrisme, moments intimes et éclats spectaculaires. Créé en novembre 2022 à la Salle Colonne sous la baguette du compositeur, le concerto en do mineur s’impose rapidement dans les compétitions internationales. Les distinctions pleuvent : World Classical Music Awards, World Grand Prix Music Contest, Royale Music Compétition, Franz Schubert International Music Compétition. L’enregistrement réalisé avec la pianiste Caroline Fauchet et l’Orchestre Colonne paraît en janvier 2024 chez Indésens Calliope Records et suscite l’enthousiasme de la critique spécialisée.

Une soirée placée sous le signe de l’éclectisme français

Pour cette soirée du 23 novembre, Yves Levêque a conçu un programme où son œuvre dialogue avec un florilège de pages françaises du XIXᵉ siècle. Le public découvrira l’Ouverture de la Princesse Jaune de Saint-Saëns, le Clair de Lune de Debussy orchestré, le Pizzicato extrait de Sylvia de Delibes, les Pavanes de Fauré et Ravel, le Galop infernal d’Offenbach et des pages choisies de Carmen de Bizet. La pianiste virtuose Caroline Fauchet sera au clavier, sous la direction de Julien Leroy, entourée de l’Orchestre Colonne, de la mezzo-soprano Carine Chassol et des chœurs Oya Kephale. Un rendez-vous exceptionnel qui promet de révéler la vitalité d’une écriture contemporaine nourrie aux sources du grand romantisme. Un rendez-vous auquel tout mélomane voudra répondre présent !

Philippe Escalier

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Andromaque

Théâtre des Gémeaux Parisiens

Créée en 1667, cette troisième tragédie du dramaturge marqua une rupture décisive dans l’histoire du théâtre français : Racine y abandonnait définitivement l’héroïsme cornélien pour plonger dans les abîmes de la psyché humaine, explorant la part d’ombre qui habite chacun de ses personnages. Anne Coutureau en signe une superbe mise en scène offrant au public, sous le charme, une relecture aussi rigoureuse que vibrante.

Le dispositif scénique d’une nudité assumée concentre toute l’attention sur l’essentiel : la parole, le corps, l’émotion. Les lumières de Patrice Le Cadre sculptent l’espace et dessinent les zones d’ombre où se trament les vengeances, tandis que les costumes de Frédéric Morel ancrent l’action dans une mythologie intemporelle, où se mêlent les époques et les horizons. Ce dépouillement scénique ne constitue nullement un appauvrissement : il révèle au contraire la puissance architecturale du texte cette géométrie des passions que le poète a agencée avec une rigueur implacable.

Les huit jeunes comédiens réunis par Anne Coutureau pour incarner la force et la grâce du texte sont éblouissants. Eléonore Lenne Le Chevalier est impressionnante et magistrale dans le rôle-titre ; face à elle, Louka Meliava en Pyrrhus déploie toute l’étendue de son talent, incarnant avec finesse ce roi déchiré entre sa passion pour la captive troyenne et les impératifs politiques qui l’assaillent. L’Eclatante Marine en Hermione, Matthieu Pastore (Pylade) et Rode Safollahi incarnant Oreste insufflent une étonnante fraîcheur aux alexandrins tout en bénéficient de présence tutélaire de Sébastien Gorski, Oréade Gagneux et Perrine Sonnet. La diction échappe au piège de la déclamation ampoulée pour restituer toute la beauté de la langue classique avec une vivacité bienvenue. Les vers retrouvent leur souffle naturel, comme si cette prosodie exigeante constituait le langage même de la passion et du désespoir. Faire entendre la musicalité du texte tout en creusant la profondeur psychologique de leur personnage n’est pas la moindre de leur réussite.

Les chorégraphies de Serena Malacco et la musique de Woodkid viennent ponctuer cette danse macabre, créant des respirations entre les scènes où la tension dramatique atteint son paroxysme. Ces interludes chorégraphiques donnent une dimension presque rituelle à cette tragédie où chacun est pris au piège de ses propres désirs.

On sait que Racine construit dans « Andromaque » une chaîne fatale où chacun aime sans être aimé en retour : Oreste est obsédé par Hermione qui brûle pour Pyrrhus qui désire Andromaque, elle-même tout entière tournée vers le souvenir de son Hector disparu. C’est là le cœur battant de la tragédie : en déroulant les fils enchevêtrés de ces passions amoureuses, le dramaturge interroge la nature même du désir humain et démonte sa mécanique universelle. Plus l’objet s’éloigne, plus le désir s’exacerbe jusqu’à la folie ou la mort. Racine pousse le jeu à l’extrême en situant l’objet hors d’atteinte, condamnant ses personnages à l’impasse tragique. Il scrute ainsi la violence souterraine qui sommeille chez certains, cette sauvagerie que la raison peine à contenir et qui menace à tout instant de renverser l’ordre établi.

En dépouillant la scène de tout artifice, Anne Coutureau crée un espace de pure concentration dramatique où la tragédie déploie toute sa force. Le travail sur les corps, les jeux de lumière, les maquillages signés par Laétitia Rodriguez et le brio des comédiens transforment cette histoire vieille de plus de trois siècles en une fable universelle sur l’emprise du désir et la violence des passions. Cette version d’« Andromaque » nous confronte à une expérience théâtrale intense, où la beauté du vers racinien dialogue avec la brutalité des sentiments qu’il exprime. Car c’est bien là le prodige de cette mise en scène : faire entendre combien Racine inventait, au milieu du XVIIème siècle, le théâtre moderne, explorateur des territoires interdits de l’âme humaine.

Philippe Escalier – Photos © Laurent Emmanuel

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Les Amants terribles

Funambule Montmartre

« Je suis né deux fois, le 11 décembre 1913 et ce jour de 1937 quand j’ai rencontré Jean Cocteau. » Jean Marais

Au Funambule Montmartre, Carole Giacobbi signe avec Les Amants terribles une œuvre qui transcende le simple exercice biographique pour interroger la nature même de l’engagement amoureux face aux tourments de l’Histoire. En choisissant de porter à la scène la relation entre Jean Cocteau et Jean Marais pendant les années d’Occupation, l’autrice se confronte à un matériau théâtral périlleux : comment restituer l’intimité d’un couple mythique sans sombrer dans l’hagiographie ni dans le procès rétrospectif ?

La réponse tient dans une écriture qui privilégie le conflit dramatique à la reconstitution documentaire. La pièce se construit sur une tension fondamentale : celle qui oppose deux hommes que tout devrait réunir mais que leurs choix politiques diamétralement opposés menacent de séparer. Cocteau, tellement étranger à la politique, fidèle à ses amitiés, fussent-elles toxiques, ne connaissant d’autres frontières que celles de l’Art et d’autres armes que les mots. Marais comprenant son époque, s’engageant dans la Résistance, corrigeant publiquement un journaliste de « Je suis partout », incarnant ce courage physique que le poète refuse ou ne peut assumer. Entre ces deux personnages, Carole Giacobbi n’arbitre pas. Elle expose, avec subtilité, la complexité des accommodements que l’amour impose parfois aux convictions.

L’interprétation des deux rôles principaux mérite un grand coup de chapeau. Boris Terral compose un Cocteau fragile et tourmenté, dont l’arrogance apparente masque mal la terreur de la solitude. Son jeu, tout en retenue fébrile, évite l’écueil de la caricature pour révéler un homme déchiré entre son besoin de reconnaissance sociale et son incapacité à renoncer à celui qui lui a redonné goût à l’amour. Face à lui, Louka Meliava impose une présence physique habitée d’une vraie rage intérieure. Son Marais s’éloigne de l’image d’Épinal et nous montre un jeune homme intelligent, viscéralement indépendant, conscient de sa dette envers son aîné qui est aussi son pygmalion, mais révolté par sa dépendance à l’opium et la lâcheté qu’il perçoit chez lui. Ses immenses qualités de comédien accroissent encore la ressemblance physique que l’on pourrait entrevoir avec l’artiste qu’il incarne si bien.

Autour des deux amants gravitent Coco Chanel et Édith Piaf, incarnées par Emmanuelle Galabru et Valentine Kipp. Ces apparitions fonctionnent comme des contrepoints nécessaires. Chanel, protectrice ambiguë du poète, elle-même collaborationniste, apporte la dimension mondaine et cynique d’une époque où les compromissions se dissimulaient sous le vernis de l’élégance. Piaf, voix du peuple et de la souffrance, rappelle qu’au-delà des cercles artistiques, la guerre broie les destins sans distinction.

Carole Giacobbi alterne les scènes de conflits et les moments de confidence où les personnages se révèlent par ce qu’ils taisent autant que par ce qu’ils déclarent. Le texte, ciselé sans affectation, trouve son efficacité dans une langue qui emprunte à Cocteau sa nervosité poétique sans jamais singer son style. La mise en scène, épurée, concentre l’attention sur le jeu et la parole. Quelques éléments de décor suffisent à suggérer les lieux sans jamais distraire du propos.

Ce qui frappe, c’est la capacité de l’autrice à poser des questions qui résonnent au-delà de son sujet. Peut-on aimer quelqu’un dont on réprouve les choix moraux ? L’artiste a-t-il le droit de se retrancher dans une tour d’ivoire esthétique quand le monde brûle ? La fidélité amoureuse exige-t-elle le renoncement à ses propres valeurs ? Au-delà de la chronique historique, cette pièce réussit à toucher à l’universel. L’histoire de la passion qui a uni Cocteau et Marais devient celle de tous les amours contrariées par les circonstances, de toutes les relations où le désir vient se heurter à la réalité politique et sociale. Dans une époque où les polarisations idéologiques peuvent fragmenter à nouveau les couples et les amitiés, « Les Amants terribles » rappellent avec justesse que l’amour ne garantit jamais l’accord des consciences. Le Funambule Montmartre offre là une proposition théâtrale remarquable et profondément humaine.

Philippe Escalier

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Peau d’homme

Quand la bande dessinée rencontre la scène musicale

À la Comédie des Champs-Élysées résonne depuis octobre une proposition théâtrale aussi surprenante que réjouissante. Léna Bréban, avec tout le talent qu’on lui connait, a choisi d’adapter pour la scène « Peau d’homme », le roman graphique à succès d’Hubert et Zanzim. Cette transposition scénique préserve toute la force narrative de l’œuvre originale tout en lui offrant une nouvelle dimension grâce à la musique et au brio des comédiens.

© odieux bobby

L’histoire nous transporte dans l’Italie du XVIe siècle, où Bianca, jeune aristocrate, se retrouve confrontée aux impératifs familiaux : épouser un homme qu’elle n’a jamais rencontré. Face à cette destinée tracée d’avance, la jeune femme découvre, grâce à sa marraine, une mystérieuse peau qui lui permettra de se transformer en homme et d’explorer ainsi un monde qui lui était jusqu’alors interdit. Voilà Bianca partie à la découverte de sa liberté, mais aussi du fiancé qu’on lui destinait, qu’elle pourra observer incognito dans son quotidien.

Léna Bréban signe une mise en scène énergique qui refuse toute lourdeur didactique. « Peau d’homme » parle avec une vivifiante légèreté de sujets sérieux, l’identité de genre, la place de la femme dans la société et les libertés individuelles. La metteuse en scène qui multiplie les trouvailles, a su trouver le ton juste, mêlant burlesque et émotion, réflexion et pur divertissement. Les tableaux s’enchaînent avec fluidité, portés par les chorégraphies de Leïla Ka qui apportent au spectacle une dimension visuelle captivante.

© odieux bobby

La mise en scène de Léna Bréban joue habilement avec les codes de la comédie musicale tout en conservant une théâtralité affirmée. Les costumes, la scénographie épurée et les éclairages composent un univers visuel cohérent qui sert admirablement le propos. Dans cette atmosphère particulière, à la fois intemporelle et résolument contemporaine, la Renaissance italienne devient le miroir de nos interrogations actuelles.

La partition musicale confiée à Ben Mazué constitue l’une des grandes réussites du projet. Les chansons, spécialement écrites pour cette création, ponctuent le récit sans jamais l’alourdir. Elles accompagnent les émotions des personnages, soulignent les moments clés de l’intrigue et offrent des respirations bienvenues dans cette fable qui interroge avec finesse notre modernité.

Pauline Cheviller, qui a repris le rôle de Bianca après la création avec Laure Calamy, habite le personnage avec une belle intensité. Elle incarne cette jeune femme en quête d’émancipation avec justesse, passant de la fragilité à la détermination, du doute à l’affirmation de soi. Autour d’elle, toute la troupe déploie une énergie communicative, alternant avec brio les registres comique et dramatique. Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Aurore Streich, Adrien Urso, Jean-Baptiste Darosey, Vincent Vanhée, Camille Favre-Bulle incarnent leurs personnages avec une force et une conviction envoutantes. Le public se laisse entrainer sans résistance aucune. Du grand art !

Ce spectacle témoigne de la vitalité de la création française contemporaine, de sa capacité à s’emparer de sujets de société tout en offrant un divertissement de grande qualité. Il célèbre l’heureux mariage de l’humour et de la tendresse dont il est impossible de ne pas être le témoin !

Philippe Escalier

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La Petite boutique des horreurs

Théâtre de la Porte Saint-Martin

Le tandem Christian Hecq et Valérie Lesort transforme la comédie musicale culte d’Alan Menken et Howard Ashman en délicieux spectacle débordant d’inventivité et de malice. Trois ans après sa création triomphale à l’Opéra-Comique, cette reprise trouve dans l’écrin plus intimiste de la Porte Saint-Martin une dimension nouvelle donnant à cette fable macabre une énergie et une verve inégalées.

L’intrigue, née d’un film de série B signé Roger Corman en 1960, raconte l’histoire de Seymour, modeste employé d’une misérable boutique de fleurs située dans un quartier mal famé. Le jeune homme cultive en secret une mystérieuse plante baptisée Audrey II, du prénom de sa collègue dont il est éperdument amoureux. Mais cette végétation exotique se révèle carnivore et n’a de cesse de réclamer sa pitance humaine, plongeant son propriétaire dans un engrenage digne d’un pacte faustien moderne.

Le couple d’interprètes lyriques Guillaume Andrieux et Judith Fa campe avec une touchante fraîcheur le duo central : lui en Seymour maladroit et naïf, elle en Audrey fragile qui rêve de mixeurs et de machines à laver. Leurs grandes envolées vocales marquent le spectacle de leur empreinte lyrique, notamment dans une version française de « Suddenly, Seymour » chargée d’émotion. Cette pureté vocale, héritée de leur formation lyrique, se marie admirablement à l’esprit pop et aux rythmes endiablés de la superbe partition originale. On est bluffé !

La distribution s’enrichit de deux figures majeures de la comédie musicale française : David Alexis, remarquable et merveilleux en opportuniste Monsieur Mushnik après avoir incarné Thénardier dans « Les Misérables », et Arnaud Denissel, surprenant en dentiste sadique qu’il interprète avec une gestuelle expansive rappelant Elvis. Dès son arrivée sur scène, juché sur une moto miniature, dans son invraisemblable tenue, il provoque une série ininterrompue d’éclats de rire. Autour d’eux, tel le chœur grec antique, trois muses modernes, Anissa Brahmi, Laura Nanou et Sofia Mountassir ponctuent et commentent l’action avec une ironie jubilatoire et électrisent littéralement la salle avec leurs magnifiques voix.

Entre humour noir et horreur burlesque, les choix scénographiques nous plongent dans une Amérique des années soixante acidulée, où la boutique de fleurs semble perdue dans un ghetto coloré. Les costumes aux teintes vives, les coiffures choucroute et les coupes afro reconstituent avec gourmandise l’esthétique pop de cette époque révolue. La marionnette de la plante carnivore trouve ici une autre dimension et prend littéralement vie grâce au travail et à l’inventivité de l’équipe menée par Carole Allemand, cette créature végétale aussi séduisante que terrifiante étant incarnée avec brio par Daniel Njo Lobé, lui aussi très applaudi à la fin. L’Orchestre Le Balcon, installé dans les corbeilles latérales, insuffle à la partition une énergie rock’n’roll qui dialogue avec les interprètes dans une osmose parfaite. Sans aucun temps mort, ce spectacle total conjugue virtuosité vocale, chorégraphies enlevées signées Rémi Boissy et une éblouissante folie visuelle caractéristique de l’univers de Christian Hecq et Valérie Lesort, plébiscité comme toujours avec un fol enthousiasme par le public reconnaissant.

Philippe Escalier – Photos @Fabrice Robin

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Tout va mâle

Alex Goude s’attaque à la panne des sens !

Après avoir conquis plus de 100 000 spectateurs avec « Ménopause », Alex Goude récidive au Grand Point Virgule avec « Tout va mâle », une comédie musicale qui ose enfin parler de ce dont les hommes ne parlent jamais. Cette fois, le metteur en scène vise là où ça fait mal : dans l’ego masculin, cette zone sensible entre les certitudes ébranlées et les performances défaillantes.
Thomas, patron quinquagénaire aux bouffées de chaleur inquiétantes, Romain, bibliothécaire confronté aux mystères des applications de rencontre, et Jérémy, jeune coach sportif déjà épuisé avant trente ans. Trois hommes que tout oppose mais qu’un même malaise réunit dans le cabinet de Becky, sexothérapeute aux méthodes peu orthodoxes. Cette femme au franc-parler ravageur va les bousculer, les déshabiller émotionnellement et tenter de remettre tout ce petit monde debout. De partout.

Le génie du spectacle tient dans sa capacité à aborder un sujet potentiellement miné sans jamais déraper ni verser dans le pamphlet. Grâce à une belle série de bons mots diablement efficaces, l’on rit des travers, des maladresses, des paniques de ces écorchés vifs confrontés aux mutations du monde contemporain, mais on s’attache aussi à leurs trajectoires. Car derrière le rire affleure une vraie réflexion sur la place des hommes dans une société en pleine recomposition, entre fin du patriarcat, applications de rencontre et injonctions contradictoires.

L’atout majeur de « Tout va mâle » réside aussi et surtout dans son habillage musical. Les compositions de Philippe Gouadin et Frédéric Ruiz, portées par des chorégraphies débridées, transforment chaque scène en petit événement sonore. Les quatre interprètes passent du chant au jeu avec une aisance remarquable, portés par une énergie qui ne faiblit jamais. Cette vitalité scénique confère au spectacle un rythme endiablé. À aucun moment l’attention du spectateur ne retombe ! Comment pourrait-il en être autrement quand quatre artistes chantent, dansent, et jouent avec une aisance remarquable et une générosité communicative. Ana Adams incarne cette Becky capable de faire trembler les fondations du patriarcat à coups de répliques bien senties. Face à elle, Pascal Nowak, chanteur, danseur et comédien ayant su multiplier les projets musicaux, Frank Ducroz, jeune talent formé à l’AICOM et habitué des comédies musicales, et Édouard Collin, révélé dans de nombreuses comédies de boulevard et auteur du touchant « Mes Adorées », forment un trio masculin aussi attachant que ridicule.

Loin de tomber dans le mâle-bashing primaire, Alex Goude et son coauteur Jean-Jacques Thibaud proposent une comédie jubilatoire qui scrute avec tendresse la fragilité masculine contemporaine. On rit des érections capricieuses et des testostérones en berne, mais on découvre surtout des hommes perdus face aux bouleversements d’un monde qui les oblige enfin à se remettre en question. La force du spectacle réside dans cette capacité à faire de la vulnérabilité masculine non plus une honte mais un sujet de théâtre total, rythmé, jouissif.
Parfait moment de divertissement, « Tout va mâle » alterne avec brio numéros musicaux déjantés et moments d’émotion sincère. Les femmes y trouvent matière à sourire complice, les hommes à se reconnaître sans culpabilité. Cette cure de jovialité administrée pendant quatre-vingt-dix minutes file à toute allure. À la sortie, on fredonne les refrains et on repart avec la conviction réjouissante que, comme la guerre de Troie, celle des sexes n’aura pas lieu.

Philippe Escalier

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GRAHAM 1OO avec la Martha Graham Dance Company et la danseuse étoile Aurélie Dupont

Théâtre du Châtelet du 5 au 14 novembre 2025

Aurélie Dupont fait son grand retour sur les planches à l’occasion du centenaire de la Martha Graham Dance Company, la plus ancienne troupe de danse contemporaine des États-Unis fondée en 1926. Après le Colisée de Roubaix, les représentations auront lieu à la Bourse du Travail de Lyon, du 31 octobre au 2 novembre avant de rejoindre Paris à partir du 5 novembre 2025. Événement exceptionnel dans le calendrier chorégraphique français, cette tournée anniversaire baptisée « Graham 100 », après sept années d’absence de la compagnie sur le territoire français, s’impose comme l’un des rendez-vous majeurs de l’automne pour les amateurs de danse.

Invitée d’honneur de Janet Eilber, directrice artistique de la Martha Graham Dance Company depuis 2005, Aurélie Dupont interprétera, lors de cinq représentations parisiennes, un solo de quatre à six minutes créé spécialement pour elle par Virginie Mécène, ancienne danseuse principale de la compagnie et actuelle directrice de Graham 2, compagnie de formation qui prépare la relève de la Martha Graham Dance Company.
Cette création mondiale s’inspire directement de photographies d’archives montrant Martha Graham dans diverses postures et costumes, véritables autoportraits chorégraphiques qui révèlent la puissance sculpturale de son art. Pour la danseuse étoile française qui a découvert la technique Graham à quinze ans à l’École de danse de l’Opéra de Paris, ce retour sur scène symbolise une fidélité artistique tissée au fil des décennies. En 2016, après avoir quitté les planches de l’Opéra, elle avait séjourné plusieurs semaines au sein de la compagnie new-yorkaise afin d’approfondir une technique qu’elle connaissait encore peu. Puis, devenue directrice de la danse à l’Opéra de Paris entre 2016 et 2022, elle avait invité la Martha Graham Dance Company à se produire à Paris et était revenue exceptionnellement sur scène en septembre 2018 pour danser le solo « Ekstasis », également signé Virginie Mécène.

La tournée « Graham 100 » propose deux programmes distincts présentés en alternance, mêlant chefs-d’œuvre du répertoire Graham et créations contemporaines encore jamais vues en France. Le Programme A réunit deux ballets mythologiques de Martha Graham, « Cave of the Heart » (1946) et « Errand into the Maze », explorant respectivement les figures de Médée et d’Ariane, ainsi que « Cave » d’Hofesh Shechter, une plongée audacieuse dans l’univers des raves sur fond de musique techno. Le Programme B déploie « Diversion of Angels » et « Chronicle », œuvres majeures interrogeant l’amour et la guerre, complétées par « We the People » de Jamar Roberts, manifeste vibrant sur le pouvoir du changement collectif. Dix-huit danseurs venus du monde entier incarnent ce répertoire exigeant sous la houlette de Janet Eilber, qui depuis vingt ans insuffle à la compagnie une dynamique créative conjuguant préservation patrimoniale et ouverture vers de nouveaux horizons artistiques.

Martha Graham, « danseuse du siècle »

Née en 1894 et disparue en 1991 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, Martha Graham, qualifiée de « danseuse du siècle » par le Time Magazine en 1998, demeure une figure tutélaire de la danse moderne. Son approche révolutionnaire du mouvement, son vocabulaire corporel innovant et sa technique, aujourd’hui enseignée mondialement, ont façonné l’histoire de la danse au même titre que le ballet classique. Auteure de cent quatre-vingt-un ballets, elle a formé des générations de chorégraphes et de danseurs, de Merce Cunningham à Paul Taylor en passant par Twyla Tharp, et a collaboré avec des artistes aussi divers que Rudolf Noureev, Mikhail Baryshnikov ou Madonna. Sa compagnie, fondée en 1926, continue aujourd’hui de perpétuer son héritage tout en invitant des créateurs contemporains tels qu’Aszure Barton, Lucinda Childs ou Mats Ek à enrichir le répertoire.

Philippe Escalier

Photos : @Nicholas MacKay – © Chris-Jones

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« Dolorès », ou l’art de transfigurer l’Histoire

Le Théâtre Actuel La Bruyère accueille depuis fin août l’histoire vraie de Sylvin Rubinstein, danseur de flamenco devenu résistant durant la Seconde Guerre mondiale. La pièce de Yann Guillon et Stéphane Laporte, mise en scène par Virginie Lemoine, invente une forme théâtrale hybride où se conjuguent subtilement la mémoire et l’instant présent, le témoignage et l’incarnation, le théâtre et la danse.

Un homme de plus de quatre-vingts ans, après s’être tu durant des décennies, raconte son parcours. Interprété par Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), le personnage oscille entre deux temporalités, passant du vieillard au jeune homme qu’il fut, lorsque le duo Imperio et Dolorès enflammait les cabarets européens avant que la barbarie nazie ne le sépare de sa sœur jumelle. Sans jamais verser dans le pathos, le spectacle, terriblement émouvant, saisit cette douleur par touches successives.

Les danseurs Sharon Sultan et Rubén Molina incarnent parfaitement par la danse ce que les mots ne peuvent dire. Le flamenco devient ici métaphore d’une résistance qui refuse de plier. Chaque claquement de talon, le fameux « zapateado » résonne comme un refus de l’oubli. La musique en direct, portée par Cristo Cortes et Dani Barba, enveloppe l’action sans jamais l’étouffer.

Virginie Lemoine signe une mise en scène qui privilégie la grâce et l’élégance. François Feroleto campe avec une force singulière l’officier allemand opposé au régime, tandis que le duo formé par Olivier Sitruk et Joséphine Thoby atteint une justesse remarquable, maintenant une tension dramatique constante et toujours contenue.

L’histoire de Sylvin Rubinstein, découverte par les auteurs grâce à un épisode de la série documentaire « Les oubliés de l’histoire », permet d’aborder la résistance sous un jour inhabituel : celui d’un artiste dont l’identité fut d’abord façonnée par la danse avant d’être bouleversée par l’Histoire. À l’heure où les discours de haine retrouvent une virulence inquiétante, « Dolorès » rappelle avec force et délicatesse que l’art peut être un acte de résistance avec la mémoire en guise d’épée et de bouclier.

Philippe Escalier – Photos © Frédérique Toulet

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Rubén Molina, la traversée flamboyante d’un passeur de flamenco

Il a ébloui le festival d’Avignon avec La Salida, un spectacle de flamenco d’une beauté saisissante dont il donnera deux représentations à La Scala le 25 novembre. Par ailleurs, il est à l’affiche de Dolorès au Théâtre Actuel La Bruyère. Une actualité riche qui permet de découvrir le travail et la trajectoire d’un danseur hors du commun. 

Ses débuts entre Cordoue et Madrid

Né en 1985 à Cordoue, berceau historique du flamenco andalou, Rubén Molina découvre la danse à sept ans à travers un film qui va le marquer à tout jamais, Los Tarantos de Francisco Rovira Beleta, l’histoire de Roméo et Juliette transposée dans l’univers gitan de Barcelone. C’est un déclic qui le pousse vers la danse et l’amène à suivre l’enseignement de Nieves Camacho. Cette vocation précoce le conduit dès neuf ans au conservatoire de sa ville natale, où il manifeste déjà, à treize ans, un goût prononcé pour la transmission en dispensant ses premiers cours. À quinze ans, le jeune prodige, toujours soutenu par sa famille, quitte l’Andalousie pour Madrid, s’immergeant dans le bouillonnement artistique du Conservatoire Professionnel de Danse et de la mythique école Amor de Dios. Là, il affine son art auprès de maîtres comme Antonio Reyes, Miguel Cañas, Domingo Ortega et Paco Romero. Un passage à Londres lui permet d’élargir sa palette en explorant le jazz et la danse contemporaine, enrichissant ainsi son langage chorégraphique d’une ouverture qui deviendra sa signature.

Une carrière internationale dans les plus grandes compagnies

Dès l’âge de dix-sept ans, Rubén Molina entame une carrière professionnelle éblouissante. Entre 2003 et 2013, il intègre les formations les plus prestigieuses de la scène espagnole : le Ballet Espagnol de la Télévision Nationale, la compagnie d’Antonio Márquez (récompensée par le Critics Award au Festival de Jerez en 2005), le Ballet Flamenco José Porcel. Honneur immense, en 2007, le réalisateur Franco Zeffirelli le convie à danser La Traviata à l’Opéra de Rome, rencontre déterminante qui marquera sa sensibilité théâtrale. Premier danseur de la compagnie d’Isabel Pantoja, il sillonne l’Espagne, le Portugal et le Mexique avant de devenir soliste au Ballet-Théâtre espagnol de Rafael Aguilar. Durant quatre ans, il incarne le rôle principal d’El Marido dans la tournée mondiale de Carmen Flamenco, se produisant dans les grands opéras de Pékin, Taiwan, Australie et à travers l’Europe.

Paris, l’éclosion d’une écriture personnelle


Fin 2013, Rubén Molina fait le choix audacieux de quitter Madrid (où il retourne régulièrement) pour s’installer à Paris. Cette rupture géographique marque une rupture artistique : tout va changer et le danseur soliste devient créateur. Deux ans après son arrivée, il présente au Théâtre du Marais Suspiro, première pierre d’un édifice créatif qui ne cessera de s’élever. Le succès est au rendez-vous avec Nuit Flamenco au Café de la Danse, puis son Acte II en 2017, et Patio Flamenco en 2018 au Théâtre du Gymnase Marie Bell, joué à guichets fermés pendant deux mois. En 2020, Mátame  franchit un cap en mêlant flamenco, théâtre et univers de la corrida dans une approche résolument hybride. Parallèlement, il fonde l’Institut Flamenco Paris, lieu de transmission où sa pédagogie, nourrie de ses racines andalouses et de son expérience scénique, forme une nouvelle génération de danseurs.

Un artiste aux collaborations prestigieuses

Au-delà de ses créations, Rubén Molina multiplie les collaborations qui témoignent de sa polyvalence. Il travaille avec la chorégraphe Blanca Li dans son cabaret Las Fiestas de Blanca Li au Maxim’s, signe les chorégraphies des clips Conquistador et Desperado de Kendji Girac, et participe au spectacle de clôture de la finale du Top 14 au Stade de France en 2022. La haute couture le sollicite également : il chorégraphie pour la London Fashion Week en 2017, la maison Christian Dior en 2019, le Grand Bal Masqué du Château de Versailles avec Hakim Ghorab, et le défilé de la designer Juana Martín lors de la Paris Fashion Week 2023. En 2024, le musée Picasso lui confie une carte blanche pour une performance silencieuse dans les salles dédiées aux portraits de femmes, moment d’intensité épurée où il dialogue avec l’œuvre du peintre espagnol.

« La Salida », une œuvre cathartique qui a bouleversé Avignon


Créée en 2024 au Théâtre de l’Atelier, La Salida (« La Sortie ») représente un tournant dans le parcours de Rubén Molina. Pour la première fois, l’artiste s’ancre dans une blessure intime, celle du harcèlement scolaire subi durant son enfance. « Je ne savais pas que j’avais besoin de créer cette pièce. C’est en l’écrivant que tout s’est révélé », confie-t-il. Habitué à une approche quasi obsessionnelle de la composition, il choisit cette fois de laisser le mouvement naître avec les interprètes. Six artistes, danseurs et musiciens, tissent avec lui une fresque collective où chacun expose ses propres cicatrices : grossophobie, lesbophobie, mémoire du génocide arménien. « Ce que l’on ne peut pas dire, on le danse », résume le chorégraphe.
Présenté cet été 2025 au Théâtre Golovine lors du Festival OFF d’Avignon, le spectacle mêle flamenco, danse contemporaine, voix, musique live et théâtre pour créer un langage universel qui transcende les mots. La pièce symbolise une échappée, un voyage permettant de donner voix aux minorités invisibilisées. Accompagné de Lori La Armenia, Paloma López, Araceli Molina, Caroline Pastor, du guitariste et de la chanteuse Ana Brenes, Rubén Molina livre une performance d’une intensité rare. La critique salue « un spectacle éblouissant où les codes du flamenco sont revisités avec audace et force », relevant « des rythmes frappés qui envahissent, étourdissent, emportent ». Deux représentation exceptionnelles de La Salida sont prévue le 25 novembre 2025 à La Scala Paris à 19 h et 21 h.

Dolores, le destin tragique d’un résistant flamenco


Depuis le 29 août 2025, Rubén Molina se produit au Théâtre Actuel La Bruyère dans Dolores, pièce écrite par Stéphane Laporte et Yann Guillon dans une mise en scène de Virginie Lemoine. Créée à Avignon en 2023, cette fresque historique raconte l’histoire vraie de Sylvin et Maria Rubinstein, jumeaux danseurs de flamenco d’origine polonaise et de confession juive. Dans les années 1930, sous les noms d’Imperio et Dolorès, ils enflamment les cabarets du monde entier avec leur numéro phénoménal. Mais la montée du nazisme brise leur ascension. Hanté par la disparition de sa sœur déportée, Sylvin devient un résistant enragé.

Dans ce spectacle de théâtre musical, Rubén Molina partage le plateau avec Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), François Feroleto, Joséphine Thoby, la danseuse Sharon Sultan, le chanteur Cristo Cortes et le musicien Dani Barba. Les chorégraphies, signées Marjorie Ascione en collaboration avec Sharon Sultan et Rubén Molina, ancrent le récit dans la puissance du flamenco, art qui devient ici métaphore de la résistance. Ce moment théâtral exceptionnel est porté par une histoire qui résonne douloureusement avec l’actualité. Il se joue jusqu’au 31 décembre 2025.

Un langage personnel au service de l’universel


« Le flamenco est ma colonne vertébrale, mais il dialogue en permanence avec d’autres disciplines comme le théâtre, la danse contemporaine, le jazz. Aujourd’hui, c’est un langage personnel », explique Rubén Molina. Cette recherche d’hybridation, loin de diluer la tradition, la revitalise. Façonné par ses rencontres avec José Granero, Franco Zeffirelli, Blanca Li ou Daniel San Pedro (avec qui il crée Andando Lorca 1936 aux Bouffes du Nord aux côtés de Camélia Jordana), l’artiste cultive une approche expérimentale tout en restant fidèle à ses racines andalouses.
À travers l’Institut Flamenco Paris, qu’il a fondé il y a plus de dix ans, il transmet « une pédagogie qui part de la scène, du vivant ». Enseigner avec rigueur tout en privilégiant l’écoute, l’émotion et le souffle, telle est sa méthode. Parallèlement, il mûrit un projet de film documentaire ancré en Andalousie, terrain de ses premières émotions. « Ce que je cherche, c’est simple : créer des atmosphères où l’on peut traverser ensemble, artistes et public. Respirer. Se sentir vivant. »
Corps en mouvement, cœur en partage, Rubén Molina incarne cette génération d’artistes qui refusent les frontières entre les disciplines et font du flamenco un art vivant, ouvert sur le monde, capable d’embrasser toutes les blessures et toutes les célébrations de l’existence humaine.

Philippe Escalier

Portraits : noir et blanc @Alejandro Brito – couleur © Julien Benhamou

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