Stéphane Brel

Stéphane Brel a construit, depuis le milieu des années 1990, une carrière d’acteur à la fois discrète et solide, fondée sur le compagnonnage durable avec des metteurs en scène exigeants, la fidélité à des textes qui résistent, et une conception du jeu où l’intelligence du comédien se met entièrement au service du personnage. Trente ans de scène, des classiques aux créations les plus ambitieuses, des grandes salles parisiennes aux écrans de cinéma et de télévision : le parcours de Stéphane Brel est celui d’un artiste complet, attachant dans sa façon de parler du métier, redoutable dans sa façon de le pratiquer. On peut l’applaudir en ce début 2026 au Théâtre Le Ranelagh dans « Un fil à la patte » de Georges Feydeau, mis en scène par Anthony Magnier, où il campe avec un sens du timing dévastateur le séducteur poltron Fernand de Bois-d’Enghien.

Screenshot

Né le 12 juin 1972, Stéphane Brel aborde les planches au milieu des années 1990, après des études de théâtre au sein de la Classe Libre du Cours Florent, et ne les quitte plus. Son terrain, c’est la scène, le théâtre vivant dans toutes ses dimensions, le corps qui parle autant que la voix. Ce que l’on retient très vite de lui, c’est une façon d’habiter un personnage de l’intérieur, de lui prêter un souffle et une nécessité qui dépassent le simple artifice de la représentation.

Sa vie personnelle s’est construite dans ce même milieu qu’il affectionne : il partage sa vie avec la comédienne Magaly Godenaire, avec laquelle il a eu deux enfants. Le théâtre est donc, pour lui, à la fois famille et territoire intime, espace de création et ancrage du quotidien.

Son parcours à la scène est d’emblée varié : des classiques exigeants alternent avec des créations contemporaines, ce qui lui permet de construire, année après année, une palette d’interprète qui refuse de se laisser enfermer dans un registre unique. La télévision le sollicite assez tôt : en 1997, il apparaît dans un épisode de « Julie Lescaut », puis enchaîne des présences dans « Nestor Burma » (2002), « Fais pas ci, fais pas ça » (2012) et « Candice Renoir » (2013). Ces apparitions au petit écran ne constituent toutefois que la face visible d’un travail dont le centre de gravité reste résolument le théâtre.

Au cinéma, Stéphane Brel fait ses premières armes en 2004 dans « Le Promeneur du Champ-de-Mars » de Robert Guédiguian. Mais c’est sa rencontre avec Alain Corneau qui marque le tournant de sa présence sur grand écran. Il tourne avec lui « Le Deuxième Souffle » en 2007, adaptation du film que Jean-Pierre Melville avait réalisé avec Lino Ventura, puis « Crime d’amour » en 2010. De ces collaborations, Stéphane Brel garde un souvenir ému : il évoque Alain Corneau comme « un homme d’une délicatesse infinie et d’une immense culture ». Ces mots, dits avec une chaleur sans affectation, disent beaucoup de la façon dont l’acteur conçoit son rapport aux réalisateurs : une relation de confiance construite dans la durée, où l’exigence artistique s’allie à la qualité humaine.

En 2018, il tourne dans « Grâce à Dieu » de François Ozon, film courageux et précis sur l’affaire Preynat, où il interprète le personnage de Louis Debord. Plus récemment, il apparaît dans « Sous le tapis » (2023), premier film de Camille Japy, aux côtés de Bérénice Béjot et Ariane Ascaride, dans le rôle de ce qu’il nomme lui-même « le petit ami très con, qui manque cruellement d’empathie », ajoutant avec un amusement non dissimulé : « J’adore faire les cons, mais aussi les lâches, les gens qui perdent les pédales. C’est une ode au désespoir, ce sont des rôles délicieux à interpréter. » Cette capacité à assumer sans complexe les personnages déplaisants ou ridicules, en les portant avec conviction plutôt qu’en les surjouant, est l’une des marques d’un acteur qui recherche avant tout la vérité du rôle.

La série « Young Millionaires », production originale française de Netflix créée par Igor Gotesman, le réalisateur de « Family Business » et de « Fiasco », figure également à son actif, tout comme le feuilleton « Un si grand soleil » sur France 3, où il incarne Pascal Marceau. Il a par ailleurs récemment achevé le tournage d’une série intitulée « Élysée » pour Apple TV, dont la diffusion est attendue prochainement. À l’écran comme sur scène, Stéphane Brel confirme ainsi une présence régulière et recherchée.

Sa présence est aussi vocale. Sur France Culture, depuis 2023, Volodia Serre, acteur, metteur en scène et réalisateur agréé par Radio France, le dirige régulièrement dans ses fictions. On le retrouve dans « La dernière nuit du monde » de Laurent Gaudé (Fictions / Théâtre et Cie), dystopie en cinq épisodes où il incarne un reporter. Il participe ensuite à « Terrasses », oratorio radiophonique choral sur les attentats du 13 novembre 2015, adapté du même auteur. En 2025, il joue Gary dans l’adaptation immersive de « 1984 » d’Orwell, en dix épisodes, avec Robinson Stévenin, Denis Lavant et Frédéric Pierrot. Un quatrième volet, « Et les colosses tomberont », toujours de Laurent Gaudé, est annoncé pour 2025-2026. Une collaboration régulière avec France Culture dessinant une fidélité artistique entre le comédien et le réalisateur, au sein d’une troupe radiophonique soudée.

Stéphane Brel perçoit une différence de nature entre le jeu au théâtre et le jeu devant la caméra, qu’il formule avec une précision lucide : « La caméra a cette chose folle que, dès que j’apparais, je développe déjà quelque chose. Au cinéma, je peux assez facilement faire les gens qui sont sûrs d’eux, alors qu’au théâtre c’est un peu l’inverse. » Cette observation, en apparence simple, touche à quelque chose d’essentiel dans la psychologie du comédien : l’objectif capte une intériorité que la scène ne peut qu’amplifier ; les deux mediums appellent donc des dispositions de jeu différentes, voire opposées, ce que peu d’acteurs formulent aussi clairement.

Ce qui distingue Stéphane Brel c’est la manière dont il parle de son travail, cette pensée sur le jeu qui ne se réduit jamais à la technique. Pour lui, l’acteur ne saurait être un simple exécutant : « Je pense que l’acteur doit proposer. J’aime que l’on puisse me cadrer, mais j’aurais tendance à dire que j’amène la matière et ensuite c’est le metteur en scène qui façonne la chose. » Cette position, à la fois humble et revendicatrice, résume une philosophie du jeu fondée sur l’apport créatif plutôt que sur la soumission à la direction.

Plus profondément encore, il définit son travail comme un combat permanent contre une forme d’injustice perçue dans le texte : « Il faut tout le temps que je combatte quelque chose. Je dois trouver une forme d’injustice dans le texte, la reprendre à mon compte et travailler pour la rendre juste ou du moins l’atténuer. » Appliquant ce principe à « Un fil à la patte », il explique que si Bois-d’Enghien mérite amplement le sort qui lui est réservé, il choisit délibérément de le jouer comme s’il était la victime d’une injustice, pour le « porter au plus haut » et rester ouvert au travail. Cette démarche, qui transforme la lâcheté du personnage en énergie de jeu, est ce qui donne à sa prestation cette dimension tragi-comique si efficace.

La question du corps tient également une place centrale dans sa réflexion. Les Feydeau, par leur intensité physique, l’ont amené à remettre en cause une certaine intellectualisation du jeu : « Cela m’a permis de lâcher prise sur mon incessante réflexion sur le texte et de me retrouver dans le jeu corporel. Le grand travail de l’acteur, c’est ça : à un moment, il faut arrêter de cogiter. » Ce paradoxe bien connu, mais si difficile à résoudre dans la pratique, il le formule avec une clarté désarmante.

La collaboration avec Anthony Magnier et sa Compagnie Viva constitue l’un des axes les plus structurants de la carrière théâtrale de Stéphane Brel. Ensemble, ils ont travaillé sur trois spectacles au moins, parmi lesquels « Othello » de Shakespeare, où Stéphane Brel interprétait Iago, l’un des grands rôles de manipulateur de tout le répertoire tragique occidental. Ce choix de confier à l’acteur le personnage le plus retors, le plus intérieur et le plus complexe de la pièce, dit beaucoup de la confiance que Magnier lui accorde.

Cette relation artistique durable repose sur une forme de « tension » créatrice assumée. Anthony Magnier lui a confié un jour : « On n’est jamais d’accord, c’est pour ça qu’on travaille si bien ensemble ! » Cette formule paradoxale dit bien ce que Stéphane Brel confirme de son côté : « Ce qui enrichit notre travail, c’est que je l’emmène parfois dans des directions auxquelles il ne s’attendait pas. Très souvent, je vais aborder le rôle par un biais qui le surprend et peut l’entraîner à revoir des positions dramaturgiques. » Une différence qui nourrit leur proximité et devient leur moteur.

« Un fil à la patte » a été créé par la Compagnie Viva en 2014 et le spectacle a, depuis, accumulé plus de 200 représentations. Sa reprise au Ranelagh, du 15 janvier au 3 mai 2026, confirme la longévité d’une production que la critique unanime salue comme une réussite. Stéphane Brel y incarne Fernand de Bois-d’Enghien, le personnage central du vaudeville de Feydeau : un homme prêt à toutes les lâchetés pour se débarrasser de sa maîtresse, Lucette Gautier, et épouser une riche héritière, s’enfonçant scène après scène dans un engrenage dont il ne peut plus sortir.

La presse ne tarit pas d’éloges sur sa prestation, son « aisance naturelle et son sens du timing dévastateur ». Une facilité qui n’exclut pas, tout au contraire, un exploit physique qui le pousse à l’épuisement : « À certains moments, je suis au bord de l’apoplexie. Après une danse que j’exécute derrière le rideau, je dois rester au moins trois minutes seul en coulisses pour vraiment reprendre mes esprits. Mais la situation est tellement bien construite qu’elle surpasse ma résistance physique. » Paradoxalement, cette contrainte extrême l’a libéré d’un excès de contrôle cérébral et lui a permis d’habiter le rôle autrement.

Parmi les projets les plus ambitieux auxquels Stéphane Brel a participé ces dernières saisons, « Les Fleurs de Macchabée », pièce de Grégoire Cuvier jouée aux Gémeaux de Sceaux au début 2025, occupe une place à part. La durée du spectacle, neuf heures, en fait une expérience théâtrale hors normes : le public arrive à dix heures du matin et repart en fin d’après-midi. L’acteur évoque avec enthousiasme la transformation que ce format impose au regard du spectateur et à la façon même de jouer : « Quand on reste en scène durant neuf heures, cela change tout dans la façon de montrer mais aussi de voir le public. C’est une aventure un peu folle. C’est un voyage. À la fin, les gens se lèvent et personne n’a envie de partir. » Cette image finale d’un public qui ressent le besoin de partager ses réactions, dit bien le côté magique du spectacle vivant. « Les Fleurs de Macchabée » reprennent cette année en tournée.

Au-delà du vaudeville et de ses rôles contemporains, Stéphane Brel nourrit une affection particulière pour les textes où il perçoit, selon ses propres termes, « un souffle, une sorte de combat ». Tchekhov figure en bonne place dans cette liste : dans « Vania, une même nuit nous attend tous » (Théâtre de Belleville, 2019), il interprétait le médecin Astrov, personnage de la désillusion et du regard lucide. Witold Gombrowicz occupe aussi son imaginaire d’acteur : il se souvient avec un plaisir manifeste d’avoir incarné le prince dans « Yvonne princesse de Bourgogne », pièce aux paradoxes vertigineux où la présence muette d’un personnage provoque le détraquement de tout un ordre social.

Ces choix de répertoire ne sont pas le fait du hasard. Ils révèlent un acteur qui cherche dans l’œuvre quelque chose qui lui résiste, qui l’oblige à chercher, à creuser. L’aisance évidente qu’il manifeste sur scène, dans un Feydeau comme dans un Tchekhov, cache un travail d’approche qui commence toujours par une forme d’interrogation inquiète plutôt que par une maîtrise trop vite assurée, et qui débouche sur des propositions que le public ne voit pas venir.

Philippe Escalier – 3e et 5e photo signées © Arnaud Perrel


Repères chronologiques

  • 1972 : Naissance le 12 juin.
  • Milieu des années 1990 : Débuts sur scène après des études de théâtre.
  • 1997 : Première apparition télévisée dans « Julie Lescaut ».
  • 2002 : « Nestor Burma » (télévision).
  • 2004 : « Le Promeneur du Champ-de-Mars » de Robert Guédiguian (cinéma).
  • 2006 : « L’Entente cordiale » de Vincent de Brus (cinéma).
  • 2007 : « Le Deuxième Souffle » d’Alain Corneau (cinéma).
  • 2010 : « Crime d’amour » d’Alain Corneau (cinéma).
  • 2012 : « Fais pas ci, fais pas ça » (télévision).
  • 2013 : « Candice Renoir » (télévision).
  • 2014 : Création d’« Un fil à la patte » avec la Compagnie Viva d’Anthony Magnier.
  • 2017 : « Othello » de Shakespeare, rôle de Iago, mise en scène Anthony Magnier.
  • 2018 : « Grâce à Dieu » de François Ozon, rôle de Louis Debord.
  • 2019 : « Vania, une même nuit nous attend tous » (Théâtre de Belleville).
  • 2023 : « La Mécanique des émotions » (Maison des Arts de Créteil). « Sous le tapis » de Camille Japi (cinéma).
  • 2024 : « Chers parents » (Théâtre de Paris). « The Fisher King » (Le Splendid). « Young Millionaires » (Netflix).
  • Début 2025 : « Les Fleurs de Macchabée » de Grégoire Cuvier, neuf heures, aux Gémeaux de Sceaux.
  • 2025 : Tournage d’« Élysée » pour Apple TV. Entrée au générique d’« Un si grand soleil » (France 3).
  • 15 janvier, 3 mai 2026 : « Un fil à la patte » de Feydeau, Théâtre le Ranelagh, Paris.

Informations pratiques

« Un fil à la patte » de Georges Feydeau / Mise en scène Anthony Magnier

Avec Magali Genoud ou Fanny Lucet, Stéphane Brel, Alexandre Pavlata ou Matthieu Lemeunier, Anthony Magnier, Eugénie Ravon ou Alexiane Torres, Agathe Boudrières ou Farah Naamoune, Anthony Roullier ou Grégory Bellanger, Mikaël Fasulo.

Théâtre le Ranelagh, 5 rue des Vignes, Paris 75016 – du jeudi au dimanche, jusqu’au 3 mai 2026

Avatar de Inconnu

About Sensitif

Journaliste et photographe dans le domaine du spectacle vivant.
Cet article, publié dans Acteur, Artistes, Portraits, Spectacle vivant, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire