Le Théâtre Actuel La Bruyère accueille depuis fin août l’histoire vraie de Sylvin Rubinstein, danseur de flamenco devenu résistant durant la Seconde Guerre mondiale. La pièce de Yann Guillon et Stéphane Laporte, mise en scène par Virginie Lemoine, invente une forme théâtrale hybride où se conjuguent subtilement la mémoire et l’instant présent, le témoignage et l’incarnation, le théâtre et la danse.
Un homme de plus de quatre-vingts ans, après s’être tu durant des décennies, raconte son parcours. Interprété par Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), le personnage oscille entre deux temporalités, passant du vieillard au jeune homme qu’il fut, lorsque le duo Imperio et Dolorès enflammait les cabarets européens avant que la barbarie nazie ne le sépare de sa sœur jumelle. Sans jamais verser dans le pathos, le spectacle, terriblement émouvant, saisit cette douleur par touches successives.
Les danseurs Sharon Sultan et Rubén Molina incarnent parfaitement par la danse ce que les mots ne peuvent dire. Le flamenco devient ici métaphore d’une résistance qui refuse de plier. Chaque claquement de talon, le fameux « zapateado » résonne comme un refus de l’oubli. La musique en direct, portée par Cristo Cortes et Dani Barba, enveloppe l’action sans jamais l’étouffer.
Virginie Lemoine signe une mise en scène qui privilégie la grâce et l’élégance. François Feroleto campe avec une force singulière l’officier allemand opposé au régime, tandis que le duo formé par Olivier Sitruk et Joséphine Thoby atteint une justesse remarquable, maintenant une tension dramatique constante et toujours contenue.
L’histoire de Sylvin Rubinstein, découverte par les auteurs grâce à un épisode de la série documentaire « Les oubliés de l’histoire », permet d’aborder la résistance sous un jour inhabituel : celui d’un artiste dont l’identité fut d’abord façonnée par la danse avant d’être bouleversée par l’Histoire. À l’heure où les discours de haine retrouvent une virulence inquiétante, « Dolorès » rappelle avec force et délicatesse que l’art peut être un acte de résistance avec la mémoire en guise d’épée et de bouclier.
Il a ébloui le festival d’Avignon avec La Salida, un spectacle de flamenco d’une beauté saisissante dont il donnera deux représentations à La Scala le 25 novembre. Par ailleurs, il est à l’affiche de Dolorès au Théâtre Actuel La Bruyère. Une actualité riche qui permet de découvrir le travail et la trajectoire d’un danseur hors du commun.
Ses débuts entre Cordoue et Madrid
Né en 1985 à Cordoue, berceau historique du flamenco andalou, Rubén Molina découvre la danse à sept ans à travers un film qui va le marquer à tout jamais, Los Tarantos de Francisco Rovira Beleta, l’histoire de Roméo et Juliette transposée dans l’univers gitan de Barcelone. C’est un déclic qui le pousse vers la danse et l’amène à suivre l’enseignement de Nieves Camacho. Cette vocation précoce le conduit dès neuf ans au conservatoire de sa ville natale, où il manifeste déjà, à treize ans, un goût prononcé pour la transmission en dispensant ses premiers cours. À quinze ans, le jeune prodige, toujours soutenu par sa famille, quitte l’Andalousie pour Madrid, s’immergeant dans le bouillonnement artistique du Conservatoire Professionnel de Danse et de la mythique école Amor de Dios. Là, il affine son art auprès de maîtres comme Antonio Reyes, Miguel Cañas, Domingo Ortega et Paco Romero. Un passage à Londres lui permet d’élargir sa palette en explorant le jazz et la danse contemporaine, enrichissant ainsi son langage chorégraphique d’une ouverture qui deviendra sa signature.
Une carrière internationale dans les plus grandes compagnies
Dès l’âge de dix-sept ans, Rubén Molina entame une carrière professionnelle éblouissante. Entre 2003 et 2013, il intègre les formations les plus prestigieuses de la scène espagnole : le Ballet Espagnol de la Télévision Nationale, la compagnie d’Antonio Márquez (récompensée par le Critics Award au Festival de Jerez en 2005), le Ballet Flamenco José Porcel. Honneur immense, en 2007, le réalisateur Franco Zeffirelli le convie à danser La Traviata à l’Opéra de Rome, rencontre déterminante qui marquera sa sensibilité théâtrale. Premier danseur de la compagnie d’Isabel Pantoja, il sillonne l’Espagne, le Portugal et le Mexique avant de devenir soliste au Ballet-Théâtre espagnol de Rafael Aguilar. Durant quatre ans, il incarne le rôle principal d’El Marido dans la tournée mondiale de Carmen Flamenco, se produisant dans les grands opéras de Pékin, Taiwan, Australie et à travers l’Europe.
Paris, l’éclosion d’une écriture personnelle
Fin 2013, Rubén Molina fait le choix audacieux de quitter Madrid (où il retourne régulièrement) pour s’installer à Paris. Cette rupture géographique marque une rupture artistique : tout va changer et le danseur soliste devient créateur. Deux ans après son arrivée, il présente au Théâtre du Marais Suspiro, première pierre d’un édifice créatif qui ne cessera de s’élever. Le succès est au rendez-vous avec Nuit Flamenco au Café de la Danse, puis son Acte II en 2017, et Patio Flamenco en 2018 au Théâtre du Gymnase Marie Bell, joué à guichets fermés pendant deux mois. En 2020, Mátame franchit un cap en mêlant flamenco, théâtre et univers de la corrida dans une approche résolument hybride. Parallèlement, il fonde l’Institut Flamenco Paris, lieu de transmission où sa pédagogie, nourrie de ses racines andalouses et de son expérience scénique, forme une nouvelle génération de danseurs.
Un artiste aux collaborations prestigieuses
Au-delà de ses créations, Rubén Molina multiplie les collaborations qui témoignent de sa polyvalence. Il travaille avec la chorégraphe Blanca Li dans son cabaret Las Fiestas de Blanca Li au Maxim’s, signe les chorégraphies des clips Conquistador et Desperado de Kendji Girac, et participe au spectacle de clôture de la finale du Top 14 au Stade de France en 2022. La haute couture le sollicite également : il chorégraphie pour la London Fashion Week en 2017, la maison Christian Dior en 2019, le Grand Bal Masqué du Château de Versailles avec Hakim Ghorab, et le défilé de la designer Juana Martín lors de la Paris Fashion Week 2023. En 2024, le musée Picasso lui confie une carte blanche pour une performance silencieuse dans les salles dédiées aux portraits de femmes, moment d’intensité épurée où il dialogue avec l’œuvre du peintre espagnol.
« La Salida », une œuvre cathartique qui a bouleversé Avignon
Créée en 2024 au Théâtre de l’Atelier, La Salida (« La Sortie ») représente un tournant dans le parcours de Rubén Molina. Pour la première fois, l’artiste s’ancre dans une blessure intime, celle du harcèlement scolaire subi durant son enfance. « Je ne savais pas que j’avais besoin de créer cette pièce. C’est en l’écrivant que tout s’est révélé », confie-t-il. Habitué à une approche quasi obsessionnelle de la composition, il choisit cette fois de laisser le mouvement naître avec les interprètes. Six artistes, danseurs et musiciens, tissent avec lui une fresque collective où chacun expose ses propres cicatrices : grossophobie, lesbophobie, mémoire du génocide arménien. « Ce que l’on ne peut pas dire, on le danse », résume le chorégraphe. Présenté cet été 2025 au Théâtre Golovine lors du Festival OFF d’Avignon, le spectacle mêle flamenco, danse contemporaine, voix, musique live et théâtre pour créer un langage universel qui transcende les mots. La pièce symbolise une échappée, un voyage permettant de donner voix aux minorités invisibilisées. Accompagné de Lori La Armenia, Paloma López, Araceli Molina, Caroline Pastor, du guitariste et de la chanteuse Ana Brenes, Rubén Molina livre une performance d’une intensité rare. La critique salue « un spectacle éblouissant où les codes du flamenco sont revisités avec audace et force », relevant « des rythmes frappés qui envahissent, étourdissent, emportent ». Deux représentation exceptionnelles de La Salida sont prévue le 25 novembre 2025 à La Scala Paris à 19 h et 21 h.
Dolores, le destin tragique d’un résistant flamenco
Depuis le 29 août 2025, Rubén Molina se produit au Théâtre Actuel La Bruyère dans Dolores, pièce écrite par Stéphane Laporte et Yann Guillon dans une mise en scène de Virginie Lemoine. Créée à Avignon en 2023, cette fresque historique raconte l’histoire vraie de Sylvin et Maria Rubinstein, jumeaux danseurs de flamenco d’origine polonaise et de confession juive. Dans les années 1930, sous les noms d’Imperio et Dolorès, ils enflamment les cabarets du monde entier avec leur numéro phénoménal. Mais la montée du nazisme brise leur ascension. Hanté par la disparition de sa sœur déportée, Sylvin devient un résistant enragé.
Dans ce spectacle de théâtre musical, Rubén Molina partage le plateau avec Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), François Feroleto, Joséphine Thoby, la danseuse Sharon Sultan, le chanteur Cristo Cortes et le musicien Dani Barba. Les chorégraphies, signées Marjorie Ascione en collaboration avec Sharon Sultan et Rubén Molina, ancrent le récit dans la puissance du flamenco, art qui devient ici métaphore de la résistance. Ce moment théâtral exceptionnel est porté par une histoire qui résonne douloureusement avec l’actualité. Il se joue jusqu’au 31 décembre 2025.
Un langage personnel au service de l’universel
« Le flamenco est ma colonne vertébrale, mais il dialogue en permanence avec d’autres disciplines comme le théâtre, la danse contemporaine, le jazz. Aujourd’hui, c’est un langage personnel », explique Rubén Molina. Cette recherche d’hybridation, loin de diluer la tradition, la revitalise. Façonné par ses rencontres avec José Granero, Franco Zeffirelli, Blanca Li ou Daniel San Pedro (avec qui il crée Andando Lorca 1936 aux Bouffes du Nord aux côtés de Camélia Jordana), l’artiste cultive une approche expérimentale tout en restant fidèle à ses racines andalouses. À travers l’Institut Flamenco Paris, qu’il a fondé il y a plus de dix ans, il transmet « une pédagogie qui part de la scène, du vivant ». Enseigner avec rigueur tout en privilégiant l’écoute, l’émotion et le souffle, telle est sa méthode. Parallèlement, il mûrit un projet de film documentaire ancré en Andalousie, terrain de ses premières émotions. « Ce que je cherche, c’est simple : créer des atmosphères où l’on peut traverser ensemble, artistes et public. Respirer. Se sentir vivant. » Corps en mouvement, cœur en partage, Rubén Molina incarne cette génération d’artistes qui refusent les frontières entre les disciplines et font du flamenco un art vivant, ouvert sur le monde, capable d’embrasser toutes les blessures et toutes les célébrations de l’existence humaine.
Olivier Solivérès s’est imposé comme un maître de la scène jeune public avec une remarquable succession de spectacles comme « Ados » ou « Le Bossu de Notre-Dame ». 2024 marque un tournant avec « Le Cercle des poètes disparus » au Théâtre Antoine, couronné par un impressionnant succès agrémenté du Molière du metteur en scène d’un spectacle privé. Son statut d’auteur-metteur en scène reconnu se confirme avec la création française de la comédie musicale « Cher Evan Hansen ».
D’entrée, Olivier Solivérès dit son amour du spectacle, lui qui aime et vient du théâtre imagé et vivant de Mnouchkine ou de Bob Wilson. Enfant, son premier contact avec cet univers si particulier s’est fait avec les grandes créations de Robert Hossein. Par ailleurs, la comédie musicale est une passion qu’il assouvit notamment en allant à Londres très régulièrement. Il a vu et adoré « Cher Evan Hansen » à Broadway en 2016. « J’ai pris une claque énorme avec ce spectacle si visuel (c’est tout ce que j’aime) qui aligne des chansons ultra-modernes et une histoire très émouvante. J’en suis sorti bouleversé » dit-il. Mais monter en France cette comédie musicale qui cartonne tant à New-York qu’à Londres lui parait alors un rêve inaccessible.
C’est une agent d’auteurs, Suzanne Sarquier qui lui apprend que Michel Lumbroso et Dominique Bergin, directeurs de La Madeleine et Sandrine Mouras directrice de TF1 Spectacle rêvent de monter « Cher Evan Hansen ». À l’annonce de cette nouvelle, il décide de lancer la machine et d’adapter le livret de Steven Levenson. Une maquette réalisée par Frédéric Strouck et David Sauvage permet de tester la version française de l’une des principales chansons. « J’étais rassuré, ce super travail a permis de garder intacte l’émotion et le swing. Nous sommes entrés dans le vif du sujet en demandant les droits aux américains que nous avons rencontré plusieurs fois et à qui il a fallu aussi, ce qui n’était pas évident, faire accepter quelques coupes. Nous avons eu le feu vert, avec carte blanche pour la mise en scène. Avec la chanteuse Hoshi dont les textes à fleur de peau collent très bien avec la comédie musicale, Frédéric Strouck et David Sauvage se sont attelés à la traduction des chansons ».
Désireux d’imprimer sa marque comme il l’a toujours fait, Olivier Solivérès choisit Jennifer Barre, une jeune directrice de casting qui sélectionne une équipe capable de répondre aux incroyables challenges vocaux de cette comédie musicale, si belle mais si difficile à chanter. « Pour moi, c’était important d’amener et de faire découvrir de nouveaux talents sur scène. Je dois avouer que je suis hyper content car j’ai une équipe dingue, je ne pense pas que j’aurais pu trouver mieux. » Une troupe accompagnée par quatre musiciens sur scène qui va aborder les sujets profonds et contemporains de ce musical avec une sincérité absolue, seule capable de vraiment toucher le public. La solitude, l’anxiété, les réseaux sociaux mais aussi l’amitié, la famille, et l’amour traversent « Cher Evan Hansen », un spectacle hors du commun, poétique, jamais moralisateur, et qui, au fond, nous lance à sa façon un autre vibrant « Carpe diem » !
Le magnifique « Lac des cygnes » réinventé par Matthew Bourne qui triomphe à la Seine Musical présente une vision révolutionnaire qui célèbre trente ans de transgression chorégraphique. Génial !
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
Trente années après avoir bousculé tous les codes du ballet classique pour le plus grand plaisir des spectateurs, le Swan Lake de Matthew Bourne s’impose à nouveau comme l’événement incontournable de cette saison parisienne. Jusqu’au 26 octobre, la Seine Musicale accueille cette création devenue légendaire, portée par une nouvelle génération de danseurs qui vient sublimer ,avec une intensité remarquable, la vision iconoclaste du chorégraphe britannique.
L’audace fondatrice de cette œuvre réside dans le choix radical qui fit scandale en 1995 : remplacer le corps de ballet féminin traditionnel par une troupe exclusivement masculine. Ces cygnes au crâne rasé, marqués d’une raie noire sur le front, torse nu sous leurs pantalons à plumes, incarnent une sauvagerie primitive qui rompt définitivement avec l’imagerie éthérée du romantisme. La danse devient tellurique, ancrée, presque violente dans son expression corporelle. Là où Petipa cherchait l’envol gracieux, Bourne impose la force brute, le désir charnel et la tension animale.Et le public, amoureux de la danse, lui, revit enfin !
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
La relecture, avec un gout ravageur pour la parodie, transpose l’intrigue dans les cercles de la monarchie britannique contemporaine, évoquant sans détour l’époque troublée de Charles, Diana et Camilla. Le prince devient un homme étouffé par les obligations protocolaires, prisonnier d’une mère distante et d’un destin qu’il n’a pas choisi. Sa rencontre nocturne avec le cygne blanc dans un parc londonien ouvre une dimension homo-érotique qui fait du ballet un manifeste sur la liberté d’aimer et l’oppression sociale. Cette transgression narrative, servie par la partition immortelle de Tchaïkovski réorchestrée avec audace, transforme le conte romantique en quête existentielle profondément moderne.
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
Sur le plateau de Boulogne-Billancourt, la troupe New Adventures déploie une virtuosité sidérante. Les tableaux collectifs alternent avec des duos d’une sensualité assumée, tandis que les références au cinéma d’Hitchcock enrichissent une dramaturgie qui mêle théâtre, danse contemporaine et spectacle total. Après plus de trente récompenses internationales et des tournées triomphales à Londres comme à Broadway, cette production reste un choc esthétique et émotionnel, preuve éclatante que la danse peut (et doit) déconstruire les conventions pour mieux toucher l’universel. Le public parisien aurait bien tort de s’en priver !
Philippe Escalier
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
À la Scène Parisienne depuis le 15 septembre et jusqu’au 4 janvier 2026, Nicolas Natkin propose avec « Brassens, l’amour des mots » une expérience scénique située à la croisée du théâtre, du concert et de la performance poétique. Ce spectacle original réunit trois artistes qui mêlent voix, guitare et contrebasse dans une célébration de la liberté de ton et de la force de la chanson engagée.
Depuis plus de dix ans, la Compagnie du Goéland, fondée par Nicolas Natkin, défend un théâtre du verbe et de la sensibilité. Avec ce spectacle, elle poursuit sa démarche en alliant création musicale, interprétation théâtrale et volonté de transmettre une parole poétique et engagée. Le comédien-chanteur, qui a une belle voix et une présence scénique forte, ne cherche pas à incarner Brassens mais plutôt à dialoguer avec lui. Et il le fait magnifiquement ! La distribution associe Nicolas Natkin à l’interprétation et au chant, Mauro Talma à la guitare et Stéphane Caroubi à la contrebasse, tous deux excellents. La mise en scène imagée et rythmée signée Philippe Nicaud privilégie l’écoute, la transmission et l’émotion directe. Durant une heure vingt, le spectacle se construit comme un dialogue passionnant avec l’œuvre du poète.
Dans sa note d’intention, Nicolas Natkin explique s’être plongé dans ce qu’a dit et écrit Georges Brassens pour tisser un fil qui ne raconte pas sa vie mais lui rend hommage en tant que poète, faiseur de couplets et amoureux des mots. L’approche intimiste alterne extraits d’interviews, de confidences et de textes peu connus, enrichis parfois de documents vidéo. Le spectacle met en lumière la richesse du répertoire tout en révélant la pensée de l’artiste au-delà des seules chansons. Cette architecture permet de faire entendre les silences, les doutes et les éclats de rire de l’homme qui se cachait derrière le mythe.
« Brassens, l’amour des mots » est jalonné des titres emblématiques comme « J’ai rendez-vous avec vous », « Je suis un voyou », « La mauvaise réputation », « Les trompettes de la renommée » ou encore « Le pornographe ». Ce choix traverse différentes facettes de l’œuvre, de l’anarchisme tendre à l’ironie grinçante. Grâce au talent de Nicolas Natkin, chaque chanson devient un moment de théâtre vivant où la parole poétique retrouve sa force première.
Germán Cornejo : Le Nuevo Tango dans toute sa splendeur
L’annonce de la courte résidence parisienne de « Tango After Dark » de la compagnie de Germán Cornejo à la mythique salle Pleyel, du 16 au 18 octobre 2025, constitue un événement qui promet de transformer la perception du tango sur la scène chorégraphique française. Cette production s’impose comme une œuvre chorégraphique de tout premier plan qui fait du tango un médium d’expression audacieux, sensuel et pour tout dire, inoubliable.
Le chorégraphe et directeur artistique, Germán Cornejo, reconnu comme Champion du Monde de Tango, est le cerveau de cette production. Sa marque distinctive réside dans une fusion élégante : une chorégraphie qui s’ancre dans la tradition argentine tout en adoptant une sophistication résolument contemporaine. Cornejo présente un tango conçu pour le grand plateau, un travail « mis en valeur pour les spectateurs contemporains ». La pièce explore l’essence émotive de cette forme d’art avec une troupe de dix danseurs virtuoses. La chorégraphie rend le drame et la tension, caractéristiques fondamentales du tango, palpables à chaque instant. L’exécution des danseurs se distingue par une précision et un panache qui traduisent une maîtrise technique absolue du mouvement. Ils « glissent, fouettent, effleurent et enflamment la scène » à chaque pas.
Germán Cornejo partage l’affiche avec l’électrisante Gisela Galeassi, qui est également son assistante chorégraphe. L’excellence de ce duo est renforcée par des parcours artistiques qui attestent de leur ancrage dans le monde de la danse contemporaine. Le public averti n’a pas oublié que Gisela Galeassi a fait partie de la distribution de Milonga, une superbe création dirigée et chorégraphiée par Sidi Larbi Cherkaoui. Leur parcours témoigne d’une double exigence : Germán Cornejo a été formé au Gatell Conservatory dès l’enfance, tandis que Gisela Galeassi, danseuse classique avant de se consacrer au tango, fut nommée ambassadrice culturelle de Buenos Aires. Cette double culture nourrit une approche où la rigueur technique dialogue avec l’expressivité.
La dimension musicale élève « Tango After Dark » au statut d’œuvre artistique majeure. La performance chorégraphique est tissée autour des compositions emblématiques du légendaire Astor Piazzolla, le compositeur qui a révolutionné le genre en créant le nuevo tango. Cette musique, intrinsèquement plus dramatique et rythmiquement plus complexe que le tango classique, confère à la danse un élan et une énergie accrus. Le choix d’un orchestre live de sept musiciens, dirigé par Ovidio Velazquez, garantit une expérience immersive d’une grande richesse sonore. Le plateau est complété par deux des meilleurs chanteurs d’Argentine. Leurs voix puissantes servent de fil conducteur émotionnel, créant un contrepoint à l’implacable précision technique des danseurs. Du 16 au 18 octobre 2025, avec Germán Cornejo et sa troupe, l’espace de trois soirées, la salle Pleyel devient la capitale du Tango.
Cette pièce de Patrick Hamilton, donnée pour la première fois à Londres en 1929, est rendue célèbre par le film d’Alfred Hitchcock. Elle est créée en France pour cette rentrée 2025 dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau et une belle distribution à laquelle participe Myriam Boyer.
Myriam Boyer
C’est sur le tournage des « Misérables » de Fred Cavayé que Myriam Boyer a pris le temps de nous parler de la pièce. « L’opportunité de la jouer m’a été donnée par Lilou Fogli, qui est ma belle-fille et qui en est l’adaptatrice avec Julien Lambroschini. Après la lecture, j’ai trouvé que c’était une belle adaptation. Mon personnage, la mère de l’un des deux garçons, est une vraie bourgeoise, c’est vraiment un contre-emploi, ce qui est toujours très excitant à jouer. Et je trouve intéressant et très singulier le fait que le public sache ce que nous, sur scène, nous ignorons. » Avec sa générosité habituelle, Myriam Boyer nous confie : « Dans « La Corde », je retrouve le plaisir que j’ai eu dans « Chère Elena » au Théâtre de Poche », à savoir être entourée de jeunes artistes. Qui plus est, nous sommes nombreux sur scène (cela devient rare!) et avec le talent de Guy-Pierre Couleau nous allons faire un spectacle très théâtral ». Une performance qui se situera dans la continuité de tous les grands moments qui ont émaillé la carrière de Myriam Boyer. Au cinéma comme au théâtre, elle a toujours su toucher le public au cœur comme ce fut le cas avec « Juste un souvenir », seul en scène très personnel dans lequel elle interprète en comédienne de grands textes de la chanson, et qu’elle entend reprendre bientôt. Incontestablement, cette magnifique actrice qui affiche avec un grand sourire ses 77 ans, tient la corde !
Guy-Pierre Couleau, metteur en scène
Cet acteur de formation, qui a très vite fait de la mise en scène son terrain de prédilection, a monté les plus grands auteurs, classiques ou contemporains. D’entrée de jeu, « La Corde » ce thriller (genre rare au théâtre) l’a séduit par son sujet, un affrontement idéologique allant jusqu’au meurtre. « Cette pièce nous propose une exploration de la face sombre de la psychologie humaine, avec la tentation du mal, le complexe de la supériorité intellectuelle ou de la suprématie raciale, couronnée par la transgression morale et les conséquences qui en découlent. L’adaptation a permis de la réactualiser en la situant dans les années 50 à Paris, dans une période perturbée par des guerres coloniales ». « La Corde », et c’est son originalité, joue sur trois registres, suspens, humour et horreur. Construite comme un épisode de « Colombo », le public assiste à l’enquête en connaissant d’entrée les meurtriers qui, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, multiplient les provocations. Les tensions du premier acte sont atténuées par les moments d’humour assez grinçants qui traversent le second. Le tout porté par un magnifique sextuor sur lequel Pierre-Guy Couleau dit n’avoir eu aucune hésitation. « Les deux jeunes acteurs principaux sont terriblement doués et ont la beauté du diable, Thomas Ribière qui jouait Laerte dans ma mise en scène d’Hamlet en 2021 et Audran Cattin, une révélation qui a déjà un superbe parcours. Grégori Derangère qui va mener l’enquête est un atout pour ce spectacle tout comme Myriam Boyer, Lucie Boujenah et Martin Karmann ».
Cette pièce de Patrick Hamilton, donnée pour la première fois à Londres en 1929, a été rendue célèbre par le film d’Alfred Hitchcock avec James Stewart en 1948. Sa création en France pour cette rentrée 2025, avec une superbe distribution dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau, donne lieu a un huis-clos d’une formidable intensité.
Si la pièce est ancienne, les thèmes qu’elle aborde restent d’actualité. Pour les résumer, une paraphrase de Rabelais, « pouvoir sans morale n’est que ruine de l’âme », conviendrait parfaitement. « La Corde » explore la face sombre de la psychologie humaine en lui apportant, autour de l’éthique et du pouvoir, une touche philosophique qui se conjugue avec des dialogues souvent très drôles et un suspens digne des meilleurs thrillers. Impossible d’en dire plus, le genre supportant mal que l’on déflore le sujet. Laissons donc le spectateur aller de surprises en surprises en découvrant une intrigue enrichie par l’adaptation signée Lilou Fogli et Julien Lambroschini qui ont su la remettre au goût du jour et lui donner une belle dynamique.
Le travail de Guy-Pierre Couleau séduit par sa subtilité et son efficacité. Sa mise en scène permet à la remarquable distribution de donner le meilleur. Les deux acteurs principaux, Audran Cattin et Thomas Ribière, en jeunes cadres surs d’eux-mêmes et dominateurs, transformant un crime en jeu mondain, s’imposent avec un brio confondant et portent ce spectacle à des sommets que l’on croyait inaccessibles. Myriam Boyer est, comme toujours, magnifique et touchante dans un rôle délicieux à contre-emploi. Grégori Derangère qui mène l’enquête, Lucie Boujenah et Martin Karmann sont à l’unisson. Cette pièce qui commence et se termine par deux moments forts a l’art de séduire un public heureux de commencer la saison pour un spectacle de cette trempe où, si l’on meurt, ce n’est assurément pas d’ennui !
Le spectacle de Marco Augusto Chenevier est l’une des plus belles découvertes du festival d’Avignon 2025. Un moment d’une infinie drôlerie, audacieux, exigeant et plein de surprises.
La caractéristique d’un spectacle à ce point surprenant est qu’il vous oblige à en dire le moins possible, tant l’étonnement (et la joie) à le découvrir ont été grands. Sans rien trahir, l’on peut mentionner que « Quintetto » dans lequel rien ne se passe comme prévu, est construit en hommage à une célèbre figure italienne, la sénatrice Rita Levi Montalcini grande scientifique décédée à 103 ans en 2012 et lauréate du prix Nobel de médecine en 1986. Le parallèle devient vite évident entre le manque de moyens alloués à la recherche scientifique et la situation du monde artistique.
Marco Augusto Chenevier peut se classer dans la catégorie des danseurs, acteurs, mi-clown mi-magicien. Cet artiste complet se révèle un narrateur, un metteur en scène, un chorégraphe-danseur hors pair, capable de construire à lui tout seul, (avec quelques aides extérieures néanmoins), un spectacle pendant lequel le public se sent partie prenante et surtout, rit tout le temps. Toujours sur le fil, dans un exercice dans lequel tout est propice à un « casse-gueule » magistral, lui réussit tout avec brio, de la manière la plus incroyable qui soit. Ravi par tant de légèreté et d’originalité, touché par un talent phénoménal, le public quitte le Train Bleu avec un immense sourire, tout heureux d’être sorti des sentiers battus et d’avoir découvert un immense artiste.
Ce spectacle ne se joue pas les jours pairs, faites donc un impair !
C’est à une surprenante rencontre entre le duo emblématique des Beatles, dix ans après leur rupture et un mois avant la mort de Lennon, que nous propose d’assister le spectacle de Germain Récamier. Un évènement imaginaire qui permet une belle rétrospective musicale, portée par deux excellents comédiens-musiciens durant le festival Off 2025 d’Avignon, au Théâtre du Collège de la Salle.
L’incroyable et fulgurante carrière des Beatles (dont le succès planétaire fait oublier qu’elle s’est déroulée sur à peine plus de dix ans) est bâtie sur les deux piliers que furent John Lennon et Paul McCartney. Germain Récamier s’est emparé de ces deux figures mythiques pour balayer leurs créations musicales, tout en décrivant la relation féconde, riche mais si complexe qui les unissait. L’intrigue permet de mettre en évidence une alliance de talents complémentaires (leur producteur George Martin, dira d’eux : « John apportait le feu, Paul la lumière ») grâce à laquelle ils signent près de 200 chansons. Dans le même temps, s’esquisse le portrait de ces deux personnalités qui s’attirent et se repoussent, jusqu’au clash final quand Paul McCartney voudra prendre la tête du groupe ce que l’indépendant John Lennon, de plus en plus proche de Yoko Ono, n’accepte pas.
Cette passionnante histoire nous est racontée à coups de flash-back dans une mise en scène subtile et très imagée signée Joseph Laurent. En bêtes de scène et musiciens accomplis qu’ils sont, Tristan Garnier et Simon Froget- Legendre forment le couple idéal pour faire vivre ce spectacle musical, sans temps morts, ponctués par les plus grands tubes des Beatles. L’on quitte cette pièce-concert particulièrement réussie, avec des airs dans la tête et en repensant, non sans une certaine émotion, à cette phrase de MacCartney prononcée après l’assassinat de John Lennon et qui résume si bien leur relation : « Je n’ai jamais vraiment pu lui dire combien je l’aimais ! ».
Texte et photos : Philippe Escalier
Théâtre du Collège de la Salle 3 place Louis Pasteur 84000 Avignon Du 5 au 26 juillet 2025 à 17 h 40