Colorature, Mrs Jenkins et son pianiste

Théâtre Actuel La Bruyère

Le retour à l’affiche de la pièce de Stephen Temperley qui retrace la courte et très atypique carrière vocale de la célèbre Florence Foster Jenkins permet de découvrir un spectacle haut en couleur, irrésistiblement drôle.

Pour marquer les esprits et rester dans l’Histoire, il n’y a que deux possibilités, être le meilleur ou le plus mauvais. C’est bien la seconde solution qu’a choisi Florence Foster Jenkins, à son corps défendant. Persuadée d’avoir l’oreille absolue doublée d’une voix irrésistible, sa fortune lui permet de donner quelques récitals dans les salons du Ritz-Carlton à New York avant d’atteindre le Graal en 1944 en donnant un concert de charité dans la mythique salle de Carnegie Hall. Sa voix de crécelle et les costumes insensés qu’elle confectionne elle-même déclenche des moqueries en cascade et une hilarité générale. Preuve que le ridicule peut tuer parfois, elle est emportée par une crise cardiaque quelques semaines plus tard.

Stephen Temperley fait revivre les meilleurs moments de cette trajectoire si particulière à travers les liens qui s’établissent des années durant avec son pianiste Cosme McMoon. Ce jeune musicien rêve de réussir. Pour des raisons alimentaires, il accepte en tremblant cette collaboration, essayant, sans succès, de la contenir dans la sphère privée afin d’éviter d’être trop notoirement associé à une telle faillite. Pourtant, on le verra aussi s’attacher à cette femme-enfant, déconnectée, incapable de voir la réalité en face et vivant dans l’univers parallèle qu’elle s’est construit.

« Colorature » est une incroyable réussite, sans autres fausses notes que celles de notre pathétique soprano millionnaire. La truculente traduction de Stéphane Laporte, passé maître dans cet art si difficile, la parfaite mise en scène d’Agnès Boury, les interprétations magistrales d’Agnés Bove, qui excelle dans l’interprétation de cette chanteuse calamiteuse (avec ce final d’anthologie où, dans des costumes de folie, elle nous fait revivre le concert à Carnegie Hall) et Grégori Baquet aussi bon musicien qu’acteur, qui apporte à son personnage de pianiste une bien belle subtilité, cette parfaite équipe offre au public un moment de théâtre d’une légèreté, d’une intensité et d’une drôlerie dont il ne faut surtout pas se priver.

Philippe Escalier – Photo © Marie Dicharry

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Candide ou l’optimisme de Voltaire

Théâtre de Poche

Adapté et mis en scène par Didier Long, le conte philosophique de François-Marie Arouet, qui compte parmi les plus grands succès littéraires francophones, se révèle être l’un des spectacles le plus enrichissants et les plus euphorisants de ce début d’année.

D’une pierre deux coups. En procédant à une critique en règle de la société de son temps, pas si éloignée de la nôtre du reste, Voltaire se livre, délice suprême, à une critique d’un confrère, le philosophe Leibnitz. Sans craindre de caricaturer joyeusement la pensée du penseur allemand qui relativisait le mal en affirmant que l’homme vit, malgré tout, dans le meilleur des mondes possible, l’auteur de « Zadig » entreprend de démolir cette vision trop fataliste à ses yeux. Guerres, maladies, crimes, tremblements de terre, esclavage, sans oublier l’omniprésent fanatisme religieux auquel l’auteur était viscéralement opposé, tout y passe et sur tous les continents pour combattre cet excès d’optimisme mal placé. En parfait communicant, Voltaire sait que l’humour est à la fois une arme et un bouclier, et que le divertissement reste l’un des chemins les plus praticables pour qui veut convaincre.

Photograph by Pascal Gely / Hans Lucas

De fait, « Candide » est un moment délicieux de règlements de comptes, qui préfère répandre la joie et les rires plutôt que le sang. Ne restait plus alors, ce qui est loin d’être une sinécure, qu’à donner vie à cette épopée virevoltante qui ferait passer pour ennuyeuse une ébouriffante série américaine !

La réussite de « Candide ou l’optimisme de Voltaire » réside dans l’art et l’imagination de Didier Long, capable de figurer les actions les plus mouvementées ou les éléments les plus déchainés par une foule de détails rendant l’ensemble passionnément vivant. Il fallait ensuite pouvoir incarner une foule de personnages avec trois acteurs seulement. Le trio de comédiens virtuoses composé de l’excellent Charles Templon qui se consacre avec brio au rôle-titre, Cassandre Vittu de Kerraoul aussi magnifique et vraie en jeune dulcinée qu’en vieille femme et Sylvain Katan, tellement subtil, capable, lui aussi, de changer de personnage avec une facilité et une vérité déconcertantes, y parvient sans difficulté aucune. Ces trois-là pourraient vous faire aimer un texte d’une platitude désolante, autant dire que dans Voltaire, mis en scène par Didier Long, ils sont tous simplement incroyables !

Voltaire, figure emblématique des Lumières, pour lequel notre dette reste immense, en particulier en ces temps d’intolérance généralisée, termine son « Candide » par la devise « Cultive ton jardin ». La célèbre formule, sous son apparente simplicité, révèle tout ce que l’homme doit aspirer à faire et à être. Modestement, nous n’hésitons pas à la compléter : « Cultive ton jardin…sans oublier d’aller au théâtre ! ».

Philippe Escalier

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Du charbon dans les veines

Théâtre Saint-Georges

La dernière pièce de Jean-Philippe Daguerre aborde avec une authenticité et une belle humanité l’univers des mineurs. Une histoire magnifiquement racontée et jouée, aux accents drôles et émouvants, où la fraternité est l’antidote à la vie grise et souvent douloureuse des corons.

« Du charbon dans les veines » c’est d’abord une histoire d’amitié unissant deux familles, l’une française et l’autre polonaise. Nous sommes dans le nord de la France et il n’étonnera personne que le passionné d’Histoire Jean-Philippe Daguerre (auteur notamment de « Adieu Monsieur Haffmann » et « Le Petit coiffeur ») ait situé son récit en juin 1958, avec en arrière-plan, deux évènements majeurs : le retour au pouvoir du général de Gaulle et la coupe du monde de football qui se déroule en Suède.

Autour de tout ce qui façonne l’existence de ces deux familles, les rassemblements autour du tout premier poste de télévision pour suivre l’Équipe de France, la maladie, la participation à la fanfare et l’arrivée d’une jeune marocaine qui va bouleverser les relations quasi fraternelles de deux amis, nous voyons se dessiner avec beaucoup de finesse ce qui caractérise ce milieu simple, combattif (les luttes syndicales des mineurs apporteront beaucoup à l’ensemble des salariés), mû par une vitalité peu commune. Face à des conditions de vie ô combien difficiles, traversées par des tensions liées aux différentes formes d’immigration, ces hommes et ses femmes ont appris à saisir et à savourer les moindres petits plaisirs que peut leur apporter le quotidien. Entouré d’une équipe de comédiens remarquables, Jean-Jacques Vanier, Raphaëlle Cambray, Aladin Reibel, Juliette Behar, Julien Ratel et Théo Dusoulié, Jean-Philippe Daguerre parvient à nous faire vivre une aventure où le vivre ensemble prend toute sa signification et qui a su nous toucher au cœur.

Philippe Escalier – Photo © Grégoire Matzneff

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Les Sea Girls dans « Dérapage »

La Scala Paris

Spectacle après spectacle Les Sea Girls se sont familiarisées avec un succès qui ne se dément pas. Au moment de les retrouver pour « Dérapage », leur 6ème opus, à La Scala, retour express sur l’aventure exceptionnelle de trois artistes qui nagent dans le bonheur.

Les Sea Girls, Judith Rémy, Prunella Rivière et Delphine Simon, naissent, quoi de plus naturel, en Bretagne. Très vite, après avoir constaté dans de petits lieux que la recette prenait, elles passent à la scène en 2003 avec « Chansons à pousse-pousse ».

Sur le métier remettre son ouvrage

Leurs spectacles, toujours très aboutis, résultent d’un long temps de gestation. Quinze mois leur sont nécessaires en moyenne. Pour « Dérapage », elles se sont retrouvées avec Pierre Guillois, le metteur en scène qu’elles ont choisi, une semaine par mois durant neuf mois. « On a besoin de chercher, d’affiner. Quand les textes et les chansons ne sont pas écrits préalablement avant le spectacle, cela demande un long travail de maturation entre chaque session de répétition. Les moments d’essai, de découverte, le travail chorégraphique, les arrangements musicaux, la scénographie prennent du temps. Nous façonnons avec précision et minutie nos spectacles comme de l’artisanat ».

Le choix de la liberté

L’une des particularités des Sea Girls, outre la présence de musiciens sur scène, (ils seront trois à La Scala) est leur liberté totale de choix des projets et des personnes qui les mettent en scène. Elles tournent depuis 25 ans, partout en France sans être omniprésentes sur la scène médiatique. « En autoproduction jusqu’à présent, nous avons fait néanmoins sept dates à guichets fermés au Trianon, l’affiche de La Nouvelle Éve pendant une dizaine d’années et tant d’autres ». Mais cela explique cette remarque cocasse d’un spectateur, entendue après le spectacle devant 1400 personnes au Quartz à Brest, le plus grand CDN de France : « Vous allez percer, c’est sûr ! ».

Avant-gardistes

Elles arrivent, début 2000, après Les Parisiennes, les Frères Jacques, notamment. « Nous venions du théâtre après une école nationale, nous pensions jouer Racine ou Durringer et puis on se met à interpréter des chansons, pour le plaisir, dans des bars. On chante des textes de Jean-Max-Rivière qu’il n’avait pas proposé à d’autres artistes. Quelque chose se passe. On cherche alors à vendre le spectacle et pour les théâtres se pose la question : dans quelle catégorie nous placer ? ». C’est finalement l’air du temps qui les rattrape, en leur donnant la vaste appellation de Music-Hall. La sauce prend. Il y a moins de dix ans, la nouvelle troupe de Madame Arthur est arrivée, puis les groupes féminins. De fait les Sea Girls ont lancé, avant tout ces artistes, le spectacle d’humour musical féminin.

« Dérapage »

« Nous voulions raconter les coulisses du spectacle et l’envers du décor avec la folie de Pierre Guillois et la nôtre ». À sa demande, Prunella Rivière écrit les textes des chansons ainsi que les mélodies une fois les improvisations commencées, tandis que Fred Pallem travaille la composition et l’orchestration. Pierre Guillois a tenu à faire un spectacle de costumes, signés Elsa Bourdin, foisonnant exubérant, hilarant. À l’image de ce que les Sea Girls ont toujours été !

Philippe Escalier

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Gauthier Fourcade : magicien des mots

Manufacture des Abbesses

Avec Gauthier Fourcade, le sérieux se cache sous les jeux de mots. Dans son monde, la fantaisie est omniprésente, comme le titre de son dernier spectacle l’annonce : « Le Sens de la vie est-il un 6e sens…ou celui des aiguilles d’une montre ? ». Questions à un grand artiste aux multiples facettes.


Si l’on voulait vous définir, ce qui ne serait pas une mince affaire, il faudrait avancer les qualificatifs d’humoriste, de poète, de philosophe sans oublier votre côté un peu clownesque. Quelle est votre propre définition ?

Je ne suis dans aucune case, c’est ce qui a fait toute la difficulté avec les programmateurs ! Je me définirai comme auteur et humoriste, je tiens à ce que les gens rient beaucoup durant le spectacle. La coloration « clown » vient de ma formation et du fait que ma metteuse en scène, Vanessa Sanchez, a aussi un peu travaillé dans ce sens.

Vous avez, je crois, une façon particulière d’écrire. Pouvez-vous nous en parler ?

On me demande souvent combien de temps je mets pour écrire un spectacle. La réponse c’est en moyenne six ans ! Sur ce temps long, régulièrement, je note des jeux de mots qui, par leur double sens, peuvent m’amener à une histoire. Je les assemble par thèmes et quand arrive le moment de créer un spectacle, deux ans avant, je choisis les thèmes qui me parlent et c’est ainsi qu’émerge spontanément le sujet du spectacle. Je m’aperçois alors qu’il s’agit d’une chose importante qui me tient à cœur. Quand je mélange tous ces bouts, que je commence à écrire, cela met un moment à prendre. Je passe toujours par une phase où je suis un peu désespéré où je me dis que c’est le spectacle de trop. Et puis, à moment donné, les choses s’organisent, s’alignent dans le bon ordre et la sauce prend.

Comment faites-vous, par les temps qui courent, pour rester aussi optimiste ?

Je suis optimiste parce que je vais au bout du pessimisme. Quand je parle avec les gens, j’ai le sentiment d’être celui qui a la vision la plus sombre. Mais j’ai une foi dans l’instant, je pense que, même si tout à une fin, ce qui a existé a une importance et une persistance et que donc, chaque moment est merveilleux et doit être habité pleinement. Malgré le sentiment des dangers qui pèsent sur l’humanité toute entière.

La mise en scène du spectacle de Vanessa Sanchez est d’une grande finesse. Elle vous ressemble ! Y-avez-vous participé ?

Pas du tout ! Je n’interviens pas dans ce travail, sauf en proposant les musiques. Je laisse toujours libre court à l’imaginaire des metteurs en scène que je choisis. Et si je change de metteur en scène chaque fois, c’est pour avoir une couleur nouvelle qui permet d’accentuer la différence avec mes spectacles précédents. Le décor imaginé par Blandine Vieillo sur les conseils de la metteuse en scène, est une création fabuleuse, je n’aurais jamais imaginé cette échelle tordue qui monte vers le ciel et qui est en même temps un arbre. Quand j’écris, j’ai un esprit complétement abstrait, je ne visualise rien !  

Pour finir, vous êtes un habitué de la Manufacture des Abbesses !

Oui, c’est le premier théâtre qui m’a programmé. Au départ, je venais du café-théâtre, où aucun directeur de salle « sérieux » ne songeait à venir me voir. Donc, je leur dois beaucoup et depuis « Le Secret du temps plié » j’ai toujours fait mes créations chez eux.

Propos recueillis par Philippe Escalier


















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Le Chanteur de Mexico

Opéra Théâtre de Metz

La nouvelle production de la célèbre opérette de Francis Lopez dans la mise en scène de Paul-Émile Fourny, portée par une formidable équipe, se place dans la lignée des spectacles de grande qualité que l’Opéra de Metz a l’habitude d’offrir à ses spectateurs.

L’œuvre la plus célèbre de Francis Lopez a été créée au Châtelet en décembre 1951. Son succès phénoménal, ses « tubes » entendus partout et connus de tous, lui ont permis de passer à la postérité, tout en subissant néanmoins les « outrages » de l’âge et la réputation, parfois un peu kitsch, dont l’opérette a du mal à se débarrasser. L’impressionnant travail de Paul-Émile Fourny, intelligent et inventif, qui modernise l’action en la transposant durant un tournage de film et la nourrit avec de nombreuses références, redonne à ce « Chanteur de Mexico » toute sa beauté et tout son éclat.

Après le lever de rideau et l’écoute d’une ouverture scintillante et précise, jouée par l’Orchestre national de Metz Grand Est, dirigé par le jeune chef virtuose Victor Rouanet, l’on découvre des décors (Hernán Peñuela), des costumes raffinés et chatoyants (Giovanna Fiorentini) et une ambiance qui rappellent les meilleures productions de Broadway. L’humour, les clins d’œil au cinéma ou aux musicals imaginés par Paul-Émile Fourny sont là pour donner le ton. C’est bien un spectacle en tous points exceptionnel que le public de cet opéra, (son inauguration en 1752 lui donne droit au titre de plus ancien de France en activité), vont découvrir, avec un enchainement de surprises, à commencer par l’extrême qualité vocale des chanteurs.

Dans le rôle de Vincent Etchebar, (c’est en quelque sorte le rôle-titre), Amadi Lagha, ténor franco-tunisien qui a collectionné les prix puis les grands rôles dans l’univers lyrique, avec sa voix veloutée, puissante, toute en finesse et ses indéniables qualités d’acteur, nous apporte ce que l’on pouvait rêver de mieux. Autour de lui Régis Mengus, un très espiègle et resplendissant baryton (Bilou), Perrine Madoeuf, sublime en Diva croqueuse d’hommes faisant marcher à la baguette Cartoni qu’interprète avec un touchant brio Gilles Vajou et Apolline Hachler (une Cricri magnifique et class dont on se souviendra longtemps), complètent une distribution magistrale, parfaitement à l’unisson. Tous ont répétés accompagnés au piano par l’excellente cheffe de chant Silvia Magagni. 

Aux côtés des magnifiques chœurs de l’Opéra Théâtre de l’Europole de Metz, placés sous la direction de Nathalie Marmeuse, les danseurs du Ballet de l’Opéra-Théâtre viennent dynamiser, avec un talent fou une intrigue que nourrissent les rôles comiques des deux comédiens Hadrian Lévêque di Savona (le cinéaste) et Charlène François (son assistante). Les habitués de l’Opéra seront amusés de voir son régisseur général, Florent Mayolet, leur prêter main forte dans un petit rôle croustillant.

Le défi consistant à faire redécouvrir et aimer l’opérette française la plus connue (si l’on excepte celles du grand Offenbach) est relevé haut la main. Impossible après cela de ne pas souhaiter que de telles expériences se reproduisent plus souvent et que soient ainsi dépoussiérés les grands titres de notre répertoire, aux qualités musicales évidentes, trop longtemps restés dans la pénombre, histoire de redonner au public cette joie et cette jubilation que ce réjouissant « Chanteur de Mexico » est en train d’apporter au public messin que l’on a entendu chanter avec ferveur « Mexiiiiico ! » pendant les nombreux rappels, avant de sortir du théâtre, le visage illuminé par d’immenses sourires. Difficile d’imaginer plus belle façon de terminer l’année !

Philippe Escalier

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Ballet national d’Ukraine

Théâtre des Champs-Élysées

Leur venue est un évènement très attendu et qui nous comble de bonheur. Le Ballet national d’Ukraine est présent à Paris pour nous offrir « La Reine des neiges » du 21 décembre 2024 au 5 janvier 2025.

À l’opéra de Kyïv, ils continuent à s’entrainer et à danser dans les conditions terribles que nous connaissons. Les répétitions y sont régulièrement interrompues par les sirènes d’alarme et par les bombes. La jauge de cet opéra, fondé en 1867, a dû être réduite de moitié, passant de 1000 à 500 places pour se mettre en adéquation avec les capacités d’accueil des abris souterrains. C’est dans un pays martyrisé par un envahisseur honni qu’ils ont préparé ce ballet en deux actes, tiré d’un conte célèbre du danois Hans Christian Andersen, écrit en 1844. Si le propos ne pourra pas s’extraire de la tonalité quelque peu naïve qui nous a tous enchantés, cette « Reine des neiges » a été magnifiée par la chorégraphie d’Aniko Rekhviashvili. Elle nous permet d’admirer, dans de magnifiques costumes, les prouesses d’une troupe d’élite, menée par le danseur étoile Iaroslav Tkachuk et qui compte dans ses rangs, un français, Clément Guillaume, parti vivre et danser en Ukraine par amour. Ils seront accompagnés, pour les besoins d’une mise en scène éclatante, par des membres du ballet Virsky, avec dans la fosse, l’Orchestre Prométhée, qui interprétera des musiques de Grieg, Massenet et Anton Rubinstein, sous la baguette de Sergii Golubnychyi.

Outre le plaisir d’assister à un spectacle exceptionnel, avec une centaine d’artistes sur scène, rendu possible grâce à la volonté tenace de la productrice Vony Sarfati, nous avons le privilège de venir exprimer à l’Ukraine, à travers ses magnifiques danseurs, tout notre soutien et tout notre amour. Pour eux, et durant 17 soirs, les seules explosions que l’on pourra entendre seront des explosions de joie. Alors, vive la danse et vive l’Ukraine !

Philippe Escalier

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Pierre Guillois

« Josiane » à La Pépinière

Après le succès retentissant et durable de « Bigre » et « Les Gros patinent bien », la nouvelle farce de Pierre Guillois est très attendue. Son auteur nous a fait quelques confidences sur les conditions assez particulières d’une création qui va nous transporter (au propre comme au figuré) en Camargue.

La production de ce nouveau spectacle s’est lancée très vite avec, début 2024, une proposition de créneau de La Pépinière pour monter une production. Une création dans un tel laps de temps, ayant obligé à enjamber ou accélérer certaines étapes, a pu se faire parce que Pierre Guillois avait commencé à écrire « Josiane » suite à une commande de Johanny Bert, alors directeur du CDN de Montluçon qui voulait faire un « cadavre exquis » autour de trois auteurs (Emmanuel Darley, Sabine Révillet et PG). Une ébauche de texte présenté aussi à l’Association Beaumarchais qui lui décerne une bourse. Caroline Verdu (directrice de La Pépinière) avait pu la lire à cette occasion. Pierre Guillois a mis son été à profit pour finaliser son spectacle.

Demander à l’auteur de raconter sa pièce n’est guère utile puisqu’il assume de ne pas raconter d’histoires à proprement parler. Le contexte, lui, est assez simple : une vieille dame de 71 ans fait une fugue de chez ses parents, nonagénaires, pour se retrouver dans une caravane en pleine Camargue. Alors que ses parents l’assaillent de textos pour la faire revenir à Montluçon, des gens bizarres errent autour de son refuge. Sur ce scenario improbable, comme Pierre Guillois les affectionne et qu’il sait si bien transformer en comédie délirante, l’auteur pose la question de la vérité de ce que l’on voit et de ce que l’on entend. Et de donner l’exemple de son dernier succès (co-créé avec Olivier Martin-Salvan), qui tourne en France depuis des années, « Les Gros patinent bien », une immense folie bâtie autour de la vérité des rapports entre les deux personnages qui permet de produire des rires puissants venant interroger des choses violentes ou problématiques chez le spectateur, au-delà de la blague. 

« Josiane » lui permet de retrouver les deux fidèles que sont Jean-Paul Muel et Agathe L’Huillier avec laquelle il a travaillé pour la première fois dans « Le Drame des biches » de Marion Aubert au Théâtre du Peuple de Bussang, puis, ne disant pas un mot dans « Bigre » qu’elle a coécrit avec Olivier Martin-Salvan et lui. Il précise par ailleurs : « Je voulais travailler depuis longtemps avec Thomas Blanchard, Romain Cottard et Vincent Debost. J’ai découvert Martin Karman lors d’une audition. Je ne serai pas acteur dans « Josiane » parce qu’il est juste impossible de tout faire. J’ai « mangé du carton » avec « Les Gros patinent bien » pendant trois ans, (ce n’était pas prévu au départ, il a fallu gérer le succès). Il me faut aussi du temps pour monter un autre texte que j’ai écrit. Du reste, pour l’heure, je m’assume en tant qu’acteur dans les spectacles sans texte ! ».

Cette pièce, et c’est une première pour Pierre Guillois, va voir le jour dans un théâtre privé : « Toute la création s’y est faite de la même manière, liberté totale de ton, distribution sans contrainte…etc. La seule différence est la création à Paris, habituellement elle se fait en régions, chez nos partenaires et l’on tourne plusieurs mois avant de venir dans la capitale. »

Philippe Escalier

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Alice Guy, Mademoiselle Cinéma

Théâtre le Funambule

Avec une pièce retraçant les débuts d’Alice Guy, Caroline Rainette braque les projecteurs sur la pionnière du cinéma et vient réparer une profonde injustice en sortant de l’oubli une femme à qui le septième art doit tant.

Si le nom d’Alice Guy est connu des professionnels du cinéma aux États-Unis, il n’en a pas toujours été de même en France, pays où elle est née. Il faudra attendre la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques pour voir son nom fêter avec neuf autres femmes au destin exceptionnel. La pièce de Caroline Rainette arrive à point nommé et permet au public de mieux connaitre celle qui, avec son film « La Fée aux choux », présente le premier film narratif en 1896. Il sera suivi d’une quantité d’autres. La longue vie passionnante d’Alice Guy, née en 1873 et morte en 1968, lui a permis de travailler pour Léon Gaumont, de côtoyer Louis Lumière et Gustave Eiffel, puis le monde du cinéma américain de New-York. Mais elle lui a aussi réservé son lot de difficultés que cette battante a toujours affrontées avec beaucoup d’énergie et une profonde envie de se battre, sans jamais baisser les bras, pour défendre son œuvre, le cinéma sans oublier la condition féminine qui a toujours eu pour elle une importance majeure.

Le récit qui nous est présenté fait appel à des projections d’images fixes ou animées. On assiste au balbutiement de l’art cinématographique, à une époque où un film de six minutes faisait figure de long-métrage. Sur le plateau, trois comédiens, l’autrice, Lennie Coindeaux (les deux ayant cosignés une mise en scène agile et très visuelle) et Jérémie Hamon jouent avec un naturel très efficace qu’Alice Guy qui demandait instamment à ses acteurs américains « Be Natural » n’aurait pas désavoué. Tous trois nous offrent un beau moment de théâtre qui ajoute à ses qualités, une belle vertu pédagogique.

Philippe Escalier – photo © Luca Lomazzi

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Pascal Amoyel dans « Une leçon de piano avec Chopin »

Théâtre Le Ranelagh

Le dernier spectacle de Pascal Amoyel autour de Chopin atteint au sublime en portant sur la musique un regard d’une incroyable intelligence et d’une magnifique sensibilité. Un très grand moment !

Après ses magnifiques spectacles sur Cziffra, Liszt et Beethoven, l’on pensait avoir atteint des sommets insurpassables. C’était bien mal connaître Pascal Amoyel !

Il n’est rien de plus difficile que de parler des spectacles qui nous ont bouleversé et que l’on porte en nous, longtemps après les avoir vus. Jamais il ne m’avait été donné d’entendre parler de la musique, et en particulier de celle de Chopin, avec autant de de grâce et de finesse. Cette leçon de piano est avant tout une leçon de vie, tant le pianiste y met de vérités et de lui-même. Si tout un chacun sera admiratif de la virtuosité reconnue du pianiste au travers des sept pièces qu’il interprète, ce qui nous touche réside dans l’art que Pascal Amoyel a de décrire, de raconter et d’incarner ce que l’univers musical de Frédéric Chopin recèle de particulier et de mystérieux. Et de le faire de la façon la plus intime qui soit.

Tout d’un coup, le compositeur et le virtuose qui nous le présente ne font plus qu’un. Ce magicien des mots et des notes, qu’il soit à son piano ou debout devant nous, parle à notre intelligence et à notre cœur. Sa façon de nous présenter la 1ère Ballade de Chopin, cette manière de nous faire découvrir les plus profondes vérités de cette pièce musicale, avec un peu de technique mais surtout beaucoup de poésie et de sentiments, est unique. Elle n’oublie pas de retracer les infinies questionnements qui, toujours, accompagnent l’interprétation de l’œuvre. Face à ses talents d’acteur, que la mise en scène minutieuse de Christian Fromont fait éclater, et que les lumières de Philippe Séon mettent si subtilement en évidence, le spectateur est à ce point conquis et ému par le spectacle de Pascal Amoyel qu’il en vient à craindre que ses applaudissements ne parasitent l’intensité du moment qu’il vient de vivre.

Texte et photo : Philippe Escalier

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