Raphaël Fournier

Comédien, chanteur, danseur : l’homme de troupe

Raphaël Fournier a trente-neuf ans et le parcours sinueux de ceux que le théâtre a choisis au moins autant qu’ils l’ont choisi. Originaire de Clermont-Ferrand, il commence par des études de philosophie à l’université, intègre un IUFM pour devenir professeur des écoles, puis bifurque. « Comme souvent dans cette période de la vie, je me suis posé de vraies questions existentielles. J’en suis vite arrivé à cette évidence que j’étais fait pour la musique », confie-t-il. Il rejoint alors Tous en Scène, une école de musiques actuelles à Tours où il se forme pendant deux ans, avant de monter à Paris avec le projet de vivre de la chanson.

Le destin, cependant, a ses propres partitions. La chanteuse avec laquelle il forme un duo entend voler vers d’autres horizons. Il arrive seul, sans plan, et s’inscrit au Centre des Arts de la Scène, dans le quinzième arrondissement. L’établissement se présente comme pluridisciplinaire mais s’avère surtout une école de théâtre, agrémentée de cours de musique et de danse. « Je suis arrivé dans le théâtre un peu par accident. Un accident qui rend heureux, parce que j’ai découvert quelque chose dans lequel je me sentais totalement à ma place ». Après cette première formation, il intègre la classe libre de l’école Au QG, puis le Conservatoire de Cergy, avant de démarrer très vite sa carrière de comédien.

Le tournant décisif survient lors d’un stage au Théâtre de l’Opprimé, qu’il intègre dans la foulée il y a quinze ans. Ce compagnonnage demeure le socle de son identité artistique. Héritière de la pensée du Brésilien Augusto Boal, qui développa le théâtre-forum comme outil de résistance face à la dictature dans les années soixante-dix, la compagnie pratique un théâtre participatif au service de l’éducation populaire. Plusieurs années après avoir quitté la compagnie de l’Opprimé, il poursuit néanmoins sur cette lancée, animé d’une appétence intacte pour ce théâtre à choix multiples, forme originale où le public décide de l’issue du spectacle. « C’est assez magique. Je me suis impliqué depuis le début et je suis absolument passionné, notamment par le fait de découvrir concrètement les résultats produits. Il y a quelque chose d’immédiat et de transformateur qui est mesurable. On voit directement l’effet de ce qu’on apporte ». De l’école au milieu carcéral, des hôpitaux aux entreprises, les publics qu’il rencontre sont d’une extraordinaire diversité, à l’image des thématiques abordées (prostitution des mineurs, harcèlement sexuel, handicap, inceste, violences conjugales…).

Raphaël Fournier continue d’exercer comme interprète, metteur en scène, formateur et animateur d’ateliers, au sein d’autres compagnies, en France comme à l’étranger. Reste comme un souvenir marquant ce stage donné en Palestine en 2016. Récemment encore, il participait à la MAC, la Maison des Arts de Créteil à un spectacle sur l’accompagnement des aidants, ces personnes qui font d’immenses sacrifices afin de se consacrer au service de ceux et celles qu’elles aiment et soutiennent.

Depuis l’an dernier, il intervient également en Belgique dans le cadre de l’AKDT, importante académie pluridisciplinaire proposant des stages de théâtre, de danse et de musique, où on lui a confié un atelier d’encadrement.

En parallèle de cette pratique engagée, Raphaël Fournier a construit un parcours de plateau remarquablement varié. En 2012, il fonde avec trois autres partenaires une compagnie, Si ceci Se sait, avec laquelle ils montent « Comédie » de Samuel Beckett. On l’a vu incarner Poprichtchine dans « Le Journal d’un fou » de Nicolas Gogol, Claudius dans « Hamlet » de Shakespeare, Sancho Panza dans « Je suis Don Quijote de la Mancha » de José Ramón Fernández, le Comte de Valmont dans « Quartett » de Heiner Müller, spectacle qu’il co-met également en scène ou encore le rôle-titre dans « Le Fils » de Jon Fosse.

Parmi les expériences qui l’ont le plus marqué, il évoque, avec une émotion intacte, une représentation de « Homini Lupus » de Julien Altenburger à Tunis, un spectacle abordant les violences conjugales, homophobes et religieuses, joué dans un pays où ces sujets demeurent sensibles. « Quand je suis sorti du plateau, des personnes que je ne connaissais pas me sont tombées en larmes dans les bras. Toute la semaine, les gens venaient nous remercier et nous dire à quel point ils avaient été touchés ». La preuve, s’il en fallait une, que le théâtre porte loin quand il s’adresse à ce que nous avons de plus vulnérable.

Chez Raphaël Fournier, musique, théâtre et danse ne cessent de se relayer au premier plan. Après la musique des débuts et le théâtre qui a pris le dessus, la danse a conquis une place importante : il a intégré une compagnie chorégraphique et s’est produit dans plusieurs spectacles en tant que danseur. « Il y a des moments où il y a beaucoup de théâtre, après c’est le tour de la danse. Là, en ce moment, c’est plus de théâtre, mais je suis en train aussi de revenir à la musique », résume-t-il avec la sérénité de celui qui a appris à vivre avec cette oscillation permanente. Au cinéma, on l’a aperçu dans plusieurs courts métrages, notamment « Enter » de Manuel Billi et Benjamin Bodi, aux côtés de Félix Maritaud, et « Paroles, Paroles » de Franck Villette, présenté au festival DIAM, « Des Images Aux Mots » de Toulouse avant de faire le tour du monde.

L’avenir immédiat s’annonce sous le signe d’une rencontre inédite : en juin prochain, Raphaël Fournier jouera « Le Père de l’enfant de la mère » du dramaturge norvégien Fredrik Brattberg, les 4, 5 et 6 juin 2026 à la salle Jacques Prévert du Pré-Saint-Gervais, dans une mise en scène de Jean-Paul Dubois. La pièce lui offrira surtout le plaisir de partager la scène pour la première fois avec sa sœur, la comédienne Clémence Eliès. « Après avoir fait chacun notre chemin de notre côté, nous nous retrouvons sur scène et c’est super ! »

Mais c’est du côté de la musique que se prépare peut-être la mutation la plus personnelle, dans la suite d’une tournée faite en tant que chanteur au Canada (Vancouver) en 2014. Pour la première fois, Raphaël Fournier a écrit et composé intégralement ses propres chansons, qu’il compte défendre sur scène dès qu’il sera prêt. « Je m’éloigne de la période où je chantais le répertoire des autres. Je me suis aussi mis au piano, ce qui me permettra de m’accompagner moi-même et d’être cent pour cent autonome ». L’homme de troupe s’apprête ainsi à monter seul sur scène, armé de ses seules chansons.

Quant à l’incertitude inhérente au métier, elle ne l’effraie guère. « Le fait qu’on ne sache pas ce qui va arriver demain ou dans six mois, c’est pour moi la porte ouverte vers des surprises et des rencontres, quelque chose de joyeux et de confortable. Et surtout, je suis extrêmement heureux sur scène, et rien ne peut venir entraver ce plaisir de jouer ». Il y a dans cette déclaration toute la philosophie d’un artiste pour qui le plateau reste, envers et contre tout, le lieu d’une joie irréductible.

Photos © Bruno Perroud

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« Amadeus » au Théâtre Marigny : la splendeur et ses longueurs

La pièce de Peter Shaffer, dans l’adaptation spectaculaire d’Olivier Solivérès, offre un bel écrin à un Jérôme Kircher magistral en Salieri.

Le rideau ne s’est pas encore levé qu’on est déjà à Vienne. Un violoniste en costume d’époque accueille les spectateurs, le personnel porte des masques, et le Théâtre Marigny tout entier semble avoir remonté le temps jusqu’au XVIIIe siècle. Olivier Solivérès, lauréat du Molière 2024 pour « Le Cercle des poètes disparus », a voulu faire d’« Amadeus » un spectacle total. Le pari est en grande partie tenu. Le chef-d’œuvre de Peter Shaffer, créé à Londres en 1979 et rendu célèbre par le film de Miloš Forman couronné de huit Oscars, revient au Marigny dans une version pour quatorze comédiens qui fait la part belle au spectaculaire.

La scénographie de Roland Fontaine déploie un décor somptueux, les costumes de David Belugou reconstituent avec éclat l’univers de la cour impériale, et les éclairages d’Alban Sauvé composent de beaux tableaux. L’ensemble impressionne et transporte. Il faut cependant le dire : cette mise en scène ressemble parfois trop à une leçon de mise en scène. Le spectacle aurait gagné à davantage de parti pris, d’aspérités, de risques assumés.

L’adaptation française, signée par le metteur en scène, souffre par endroits de faiblesses que la beauté du cadre ne masque pas entièrement. La dramaturgie s’étire, certaines scènes manquent de nerf, le rythme connaît des affaissements notables dans la seconde partie. On aimerait que le texte morde davantage. Car l’histoire, rappelons-le, est entièrement inventée. Les historiens s’accordent à dire que Salieri n’a jamais cherché à nuire à Mozart et qu’il l’a même protégé. Cette liberté romanesque, qui fait le sel de la pièce, en constitue aussi la fragilité : quand le souffle dramatique faiblit, la légende tourne à vide.

C’est un vrai bonheur de théâtre que de voir Jérôme Kircher habiter Salieri avec une telle intelligence. Ancien élève de Michel Bouquet au Conservatoire, nommé à trois reprises aux Molières, ce comédien d’exception – qui a travaillé avec Patrice Chéreau, André Engel, Wajdi Mouawad ou Alain Françon – apporte au personnage une profondeur remarquable. Son Salieri est pathétique et redoutable, rongé de l’intérieur, vibrant d’une douleur qui ne se résout jamais en caricature. Face à lui, Thomas Solivérès compose un Mozart crédible, tout en énergie et en insolence. Autour d’eux, Lison Pennec, Éric Berger, Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal, Laurent Arcaro, Artus Maël, Flore Philis, Stella Siecinska, Loïc Simonet, Marjolaine Alziary et Jade Robinot forment un ensemble engagé

Malgré ses longueurs, cet « Amadeus » mérite le détour. Pour le cadre somptueux du Marigny, pour la musique de Mozart qui irradie la salle, et surtout pour la leçon de théâtre que donne Jérôme Kircher. Un grand comédien suffit parfois à transformer une soirée en événement.

Philippe Escalier


« Amadeus » de Peter Shaffer, adaptation et mise en scène d’Olivier Solivérès. Théâtre Marigny, jusqu’au 7 juin 2026. Durée : 2h.

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Les Échos-Liés, « Positive Energy »

Au Théâtre des Variétés

Il suffit de quelques secondes pour comprendre que l’on ne passera pas une soirée ordinaire. Dès les premières mesures, la troupe des Échos-Liés prend ses marques et s’empare du plateau des Variétés avec une fougue qui ne faiblira pas durant les soixante-quinze minutes du spectacle. Fondé en 1998 et révélé au grand public par sa victoire dans l’émission « La France a un incroyable talent » en 2009, ce collectif de danseurs-acrobates revient à ses origines en reprenant « Positive Energy », sa toute première création, après les succès d’« Unclassified » et d’« Une journée à l’école de la vie ».

Lauréats également du Prix du Public d’Avignon, applaudis de Paris à Los Angeles, de Shanghai à Édimbourg, les Échos-Liés ont connu une trajectoire hors norme en ayant donné plus de mille représentations à travers le monde avant de poser leurs valises boulevard Montmartre.

Ortega, fondateur, chorégraphe, metteur en scène et interprète, assisté par Maïlyss Ortega, signe un spectacle total dont il a aussi écrit les textes et composé les musiques. Dès l’ouverture, le plateau s’embrase. Les chorégraphies s’enchaînent avec une précision implacable tandis que les corps défient l’apesanteur. La danse urbaine dialogue avec l’acrobatie, la comédie et le chant, ce, dans un registre inclassable qui transforme la prouesse technique en moment de grâce. Entre deux tableaux, l’humour surgit, spontané et fédérateur, tandis qu’Ortega cisèle des textes qui résonnent comme autant de déclarations d’espoir : « Dans la vie, tout est possible ! »

Cette conviction irrigue chaque séquence. Le rythme ne connaît aucun temps mort, la mise en scène valorise chaque talent individuel tout en célébrant la cohésion du groupe, et l’alchimie opère dans cette générosité scénique qui cultive la bienveillance. Au Théâtre des Variétés jusqu’au 25 avril, ce tourbillon vivifiant et euphorisant confirme que l’audace et le talent peuvent encore réconcilier l’exigence artistique avec le plaisir populaire. Voilà qui est bien joué !

Texte et photos : Philippe Escalier

Les Échos-Liés avec Jérôme Ortega, Maïlyss Ortega, Tom Outters, Remi Boiza, Ramy Aggoun, Matteo Bavestrello, Marwan Bakrou, Jeremy Marie-Joseph, Ian Le Bach, Mohamadou Guidiala, Nouari Hamadou, Arthur Le Roch, Ouali Youssef

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Dessiner encore 

Au Théâtre Lepic

Hélène Degy et Salomé Villiers signent une adaptation théâtrale remarquable de « Dessiner encore », l’œuvre graphique par laquelle Coco, dessinatrice à Charlie Hebdo, livrait en 2021 le récit de l’attaque sanglante du 7 janvier 2015. Georges Vauraz, qui en assure la mise en scène et la scénographie avec une inventivité et une sensibilité rares, réussit le pari audacieux de faire exister sur scène l’indicible d’un traumatisme collectif tout en préservant l’intimité d’une reconstruction personnelle.


La grande réussite du spectacle tient d’abord à sa proposition scénographique d’une intelligence plastique fascinante. Georges Vauraz, qui assume également la mise en scène, assisté de Pierre Devaux, a imaginé un dispositif aussi simple que saisissant : des centaines de feuilles de papier blanc assemblées forment un vaste écran où se projettent les dessins de Coco qui naissent sous nos yeux. Cette matière première du dessinateur devient l’élément central d’une mise en scène qui fait dialoguer le geste créateur et sa représentation. Les créations vidéo de Valentine Boidron et Eloi Février tissent un univers onirique qui dialogue avec la mémoire et ses béances, tandis que la lumière signée Denis Koransky sculpte l’espace entre ombre et surgissement. Le papier froisé, déchiré, recomposé devient métaphore de la reconstruction après le trauma, matériau fragile et tenace à la fois. La musique originale de Valentin Marinelli et Clément Barbier structure cette traversée intérieure, soutenue par les interventions chorégraphiques d’Emma Pasquer qui apportent une dimension corporelle à ce qui demeure souvent indicible. Cette approche multidisciplinaire ne relève jamais de l’artifice : chaque élément scénique participe d’une écriture visuelle et sonore qui sert le propos sans jamais l’étouffer.

Sur le plateau, Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers incarnent en chœur Corinne, alias Coco. Ce parti pris de la démultiplication vocale confère au récit une dimension polyphonique particulièrement émouvante : comme si le traumatisme avait éclaté l’identité en plusieurs strates de conscience. Les trois comédiennes ne se partagent pas simplement le texte, elles le tissent ensemble, créent des résonances, des échos, parfois des décalages qui disent la difficulté à rassembler les morceaux d’un soi bouleversé. Leur jeu conjugue retenue et intensité, humour et gravité, témoignant d’une grande intelligence avec l’œuvre originale.

Particulièrement remarquables sont les séquences où elles donnent vie aux dessinateurs disparus le 7 janvier 2015. Avec une tendresse pudique et un humour bienvenu, elles font revivre Charb, Cabu, Wolinski ou Tignous comme des êtres de chair, avec leurs manies, leur générosité, leur gouaille. Ces moments apportent une respiration salvatrice. Ils rappellent que derrière le drame se trouvaient des hommes et des femmes qui riaient, créaient, partageaient. L’humour affleure également lorsque les comédiennes évoquent les thérapeutes censés accompagner le trauma, instants qui dédramatisent sans jamais banaliser.

L’émotion qui traverse « Dessiner encore » vient de la fidélité aux nuances du récit de Coco. Le spectacle restitue les questions obsédantes qui hantent la survivante tout en évoquant les élans de vie, les rencontres fondatrices au sein de la rédaction de Charlie, cette solidarité de l’humour et de l’engagement qui caractérise le dessin de presse. Aucune complaisance dans la souffrance, aucun apitoiement : la mise en scène privilégie la suggestion à la démonstration, la poésie visuelle au réalisme documentaire. Cette tonalité singulière naît du respect absolu porté à l’œuvre de Coco, dont la pudeur et la générosité irriguent chaque scène. On rit, on s’émeut mais jamais le spectacle ne verse dans la larme facile ou le discours convenu.

En choisissant de faire du dessin lui-même le personnage central, Georges Vauraz et son équipe rendent hommage à ce geste de résistance pacifique qu’est la création artistique. Cette adaptation s’impose comme un hommage vibrant à l’art courageux de la caricature sans lequel il n’est pas de liberté qui vaille. Parce qu’un dessin ne tue pas, parce que l’humour constitue une forme de résistance, le spectacle affirme la nécessité vitale de continuer à créer, à rire, à questionner. Dans un contexte où la liberté d’expression demeure une conquête fragile, « Dessiner encore », hymne à la liberté et à la laïcité, résonne au Théâtre Lepic comme un acte de mémoire et de vigilance, transformant le témoignage personnel en expérience collective. Une création nécessaire qui mérite pleinement le détour.


Philippe Escalier – Photos © Cédric Vasnier

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Katte

Quand la tragédie classique embrasse l’amour défendu

Après sa création à Limoux, dans la salle de pierre de l’Épée de Bois, Jean-Marie Besset réussit un double pari aussi audacieux qu’inattendu : ressusciter l’alexandrin pour dire l’amour entre deux hommes. Avec « Katte », et sous la direction de Frédérique Lazarini, le dramaturge prouve que la tragédie classique demeure le véhicule le plus puissant pour porter les passions dans leur essence la plus pure.

En 2026, choisir le vers racinien pour raconter l’histoire d’amour entre le jeune prince Frédéric de Prusse et l’officier Hans Hermann von Katte pourrait sembler anachronique. C’est précisément l’inverse. Jean-Marie Besset démontre que l’alexandrin, souple et parlé, jamais empesé, magnifie sans édulcorer. En gardant un réalisme de bon aloi, il élève cette passion au rang des grandes amours tragiques qui traversent les siècles, celles d’Andromaque, de Phèdre ou de Bérénice. Le vers impose un rythme, une respiration qui fait de chaque réplique un événement sonore autant que dramatique. L’auteur évoque lui-même une « expérience quasi mystique » où les alexandrins semblent affleurer avec une limpidité conférant au drame une évidence presque musicale. Cette langue classique devient l’instrument pour dire la fragilité adolescente, le désir comme force insoumise, mais aussi la brutalité organisée de l’homophobie d’État d’autant plus forte que nous sommes dans l’État militaire par excellence.

L’originalité du geste tient précisément à ce refus d’assigner l’homosexualité au registre du « sujet de société ». Ici, l’amour entre deux hommes n’est ni marginalité ni motif périphérique : il constitue le cœur même de la fable, moteur du conflit et mesure de la violence politique qui s’abat sur les corps. Jean-Marie Besset ne verse ni dans le militantisme de tribune ni dans la provocation gratuite. Il traite cet amour comme il traiterait n’importe quelle grande passion tragique, avec la même attention aux nuances psychologiques, la même économie de moyens dans l’expression des affects. En convoquant les codes de la tragédie française, il normalise en classicisant, universalise en poétisant. C’est un geste politique autant qu’esthétique : inscrire l’amour de Frédéric et Katte dans la grande lignée du patrimoine théâtral, leur accorder la noblesse du vers, la grandeur du drame, l’universalité du mythe. Quelques trois siècles après, pouvait-on imaginer plus bel hommage ?

L’intrigue puise dans un épisode authentique et tragiquement cruel de l’Histoire prussienne. En 1730, Fritz étouffe sous le joug de son père le Roi-Soldat Frédéric-Guillaume Ier, tyran militaire pour qui la Prusse est avant toute chose une armée. Là où le fils ne rêve que de flûte et de poètes français, le père ne jure que par la guerre et la discipline. Si l’on ajoute l’amour des hommes pour un prince ayant le devoir de donner des héritiers à la dynastie, l’on imagine le drame ! Dans ce climat de terreur familiale, Frédéric trouve refuge auprès d’Hans Hermann von Katte, dont il tombe éperdument amoureux. Leur tentative désespérée de fuir vers la France fait surgir la tragédie : rattrapés, ils affrontent la sentence implacable. Contre l’avis même du tribunal militaire et malgré les supplications de toutes les cours d’Europe, le Roi fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de son fils, mise en scène terrifiante de la toute-puissance paternelle résolue à extirper le « vice ».

Frédérique Lazarini déploie une vision qu’elle qualifie d’« organique », plus onirique que réaliste. Dans l’espace dépouillé de la Cartoucherie, la scénographie de Régis de Martrin-Donos sculpte l’espace par quelques signes suggestifs plutôt que par la reconstitution, laissant aux corps et aux vers le soin de peupler le plateau. Les costumes dessinés par Laurence Cucchiarini et Emmanuel Courau et supervisés par l’auteur, ancrent le spectacle dans l’époque sans renoncer à une légère stylisation, tandis que les lumières de Didier Brun et le travail sonore de François Peyrony installent une atmosphère de conte nocturne, saturé de passions et de menaces.
La metteuse en scène dirige ses sept comédiens avec une précision qui leur permet de trouver le juste équilibre entre retenue formelle et intensité dramatique. C’est peu dire qu’ils nous ont tous subjugués. Tom Mercier incarne Katte et Nemo Schiffman le prince Frédéric, dessinant un duo où la ferveur amoureuse affronte le vertige de la peur. Face à eux, Philippe Girard compose un Roi dont la dureté fait planer sur chaque scène la possibilité du châtiment et de la mort. Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos complètent superbement cette distribution impeccable, chacun portant, avec la même exigence, la langue de Jean-Marie Besset. Les comédiens manient le vers avec le respect qu’il mérite, conscients que chaque réplique a été ciselée pour dire exactement ce qu’elle doit dire. On imagine leur jubilation à dire cette écriture exigeante, réclamant à la fois rigueur et abandon.

Au final, « Katte » apparaît comme une œuvre aussi limpide que dense, où la clarté de la structure classique n’abolit jamais la complexité des affects. Cette articulation entre classicisme formel et thème queer confère à la pièce une modernité singulière, où le détour par le XVIIIème siècle éclaire avec une acuité troublante les crispations de notre époque. Sans didactisme, Jean-Marie Besset et Frédérique Lazarini signent un spectacle qui rappelle qu’on peut encore mourir, socialement, symboliquement, parfois physiquement, pour ce que l’on est. C’est cette tension entre beauté formelle et violence historique qui laisse, à la sortie, l’impression d’avoir assisté à une œuvre à la fois intemporelle, terriblement actuelle et exceptionnelle !


Philippe Escalier – Photos © Marc Ginot

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Cochons d’Inde

Au Théâtre des Nouveautés : Sébastien Thiéry servi par de grands interprètes

Dix-sept ans après sa création au Théâtre Hébertot, la comédie grinçante de Sébastien Thiéry revient sur les planches parisiennes avec une distribution qui fait mouche. Julien Boisselier, qui avait déjà signé plusieurs mises en scène remarquées, s’empare de ce texte doublement couronné aux Molières 2009 et lui insuffle une énergie renouvelée. Son pari : confier le rôle principal à Arnaud Ducret, comédien davantage connu pour ses prestations télévisées que pour son expérience scénique, et l’entourer de deux interprètes rompus aux exigences du plateau.

L’argument demeure d’une simplicité redoutable. Alain Kraft, quinquagénaire enrichi parti d’un milieu modeste, se présente à sa banque pour un banal retrait d’espèces. Mais l’établissement vient de passer sous direction indienne, et le voici accusé d’avoir transgressé les lois du système des castes en s’élevant socialement. Ce qui devait être une formalité administrative devient un huis clos kafkaïen où le protagoniste se débat contre une bureaucratie implacable et absurde.

Arnaud Ducret, dans son costume blanc immaculé, incarne ce bourgeois aux certitudes ébranlées avec une vigueur physique impressionnante. Sa stature athlétique et son jeu tout en débordements lui permettent de camper un homme progressivement englouti par la panique, passant de l’arrogance tranquille à l’hystérie totale. Le comédien mobilise une présence scénique considérable, transformant son personnage en véritable tornade humaine face à l’injustice qui le frappe. Cette première vraie expérience théâtrale professionnelle révèle chez lui une aptitude certaine à tenir le plateau et à endosser la charge émotionnelle d’un rôle qui exige une montée crescendo vers la folie.

Pour sa part, Maxime d’Aboville compose, avec génie, un employé de banque d’une inquiétante médiocrité. Son guichetier borné, bardé de principes et de mauvaise foi, oppose à la fureur croissante de Kraft une imperturbabilité bureaucratique qui confine à la cruauté. La précision chirurgicale de son interprétation fait merveille dans ce registre de la bêtise méthodique et du respect aveugle des procédures. Emmanuelle Bougerol, quant à elle, campe, avec brio, une assistante de direction perchée sur ses talons aiguilles, le regard rivé à l’écran de contrôle des comptes. Récompensée en 2025 par le Trophée de l’artiste interprète féminine, la comédienne apporte à son personnage une dimension totalement déjantée, oscillant entre chipie administrative et figure délirante qui fait basculer le spectacle dans des zones de grande folie, franchement hilarantes. Tous deux confirment avec éclat leur statut de très grands comédiens pouvant rendre inoubliable n’importe quel rôle.

Frédérique Cantrel, dans le rôle de la mère, et Oudesh Hoop, qui intervient en vidéo lors d’une séquence où la technologie vient renforcer le piège bureaucratique, complètent cette distribution avec justesse.
La mise en scène de Julien Boisselier orchestre ce plateau avec maestria, tirant parti du décor de Jean Haas, des lumières de Jean-Pascal Pracht et des costumes de Jean-Daniel Vuillermoz pour installer une atmosphère oppressante où le réalisme côtoie l’absurde. Le spectacle fonctionne comme une succession de tableaux où chaque séquence pousse un cran plus loin la mécanique infernale. La satire sociale imaginée par Sébastien Thiéry conserve aujourd’hui toute sa pertinence, interrogeant les dérives de la mondialisation financière et les rapports de domination qui se cachent derrière les apparences policées du monde bancaire. Si les puristes trouveront quelques longueurs et quelques facilités, il reste incontestable que l’ensemble tient solidement grâce à l’investissement total des interprètes et à la justesse d’un texte qui n’a rien perdu de son mordant.


Philippe Escalier – Photos © Cyril Bruneau

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Le Dance Theatre of Harlem de retour à Paris avec « Return »

Palais des Congrès

Après quarante ans d’absence, la prestigieuse compagnie new-yorkaise Dance Theatre of Harlem retrouve, à l’occasion d’une belle tournée, les scènes françaises. Pour le public parisien, du 26 au 28 février au Palais des Congrès, ses vingt-huit danseurs présenteront un répertoire où classicisme et contemporanéité dialoguent sans compromis. Ce retour marque également la première tournée européenne sous la direction artistique de Robert Garland, nommé à la tête de la compagnie en 2022.

Fondée en 1969 par Arthur Mitchell, première étoile noire du New York City Ballet, la compagnie incarne depuis ses origines une philosophie révolutionnaire : celle d’une danse démocratique, libérée des frontières de classe et de race. Arthur Mitchell rêvait d’une danse « appartenant à tout le monde ». Cette conviction a façonné chaque création, chaque programmation durant six décennies.

La programmation parisienne s’articule autour de deux répertoires alternés. Au cœur de cette sélection figure « Return », création majeure de Robert Garland. Cette pièce fusionne avec audace la rigueur technique du ballet classique et la vitalité urbaine de la culture afro-américaine. Chorégraphiée sur des interprétations de James Brown et Aretha Franklin, elle transpose la sophistication néoclassique dans une esthétique urbaine post-moderne. Douze danseurs incarnent cette hybridation poétique, où chaque arabesque dialogue avec le groove funk, où chaque pirouette épouse les inflexions de la soul.

Parallèlement, la compagnie propose « Firebird », remise en scène exceptionnelle de ce chef-d’œuvre créé en 1982. John Taras avait chorégraphié ce ballet en puisant dans la mythologie russe ; Geoffrey Holder, artiste trinidadien devenu légende, l’avait métamorphosé en vision caribéenne flamboyante. Ses décors et costumes d’or et de plumes transformaient le conte en jungle d’orchidées. Cette reconstruction, supervisée par Leo Holder et la succession de son père, préserve intégralement cette vision originelle.

Le répertoire s’enrichit de pièces majeures : George Balanchine côtoie William Forsythe, le maître de l’innovation contemporaine. De Bach à Radiohead, de Stravinski à James Blake, la partition musicale reflète l’amplitude du projet artistique. Cette diversité procède directement du rêve fondateur d’Arthur Mitchell.

Le Dance Theatre revient à Paris chargé d’une histoire profonde. Les jazzmen noirs des années 1920, Josephine Baker, James Baldwin—autant de ponts entre Harlem et Paris, trois foyers de rayonnement afro-américain et caribéen qui ont toujours conversé. Robert Garland évoque cette alchimie historique avec lucidité. Arthur Mitchell lui-même trouva sa vocation en écoutant du jazz dans un club parisien avant de revenir fonder sa compagnie révolutionnaire à Harlem.

Ces performances promettent bien plus qu’un divertissement de haut vol. Elles offrent une expérience esthétique capable de réconcilier la discipline formelle du ballet avec l’authenticité urbaine, célébrant la diversité, l’inclusion et la puissance transformatrice de l’art dansé.

Palais des Congrès de Paris du 26 au 28 février 2026

Opéra National de Bordeaux du 11 au 15 février
Colisée de Roubaix du 19 au 21 février
Bourse du Travail de Lyon du 5 au 7 mars

Philippe Escalier

Photos : ©Jeff Cravotta ; ©Rachel Papo ; ©Theik Smith

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« Katte » de Jean-Marie Besset

Au cœur de l’hiver parisien, le Théâtre de l’Épée de Bois à la Cartoucherie accueille du 5 février au 8 mars 2026 une création qui renoue avec une ambition singulière : ressusciter la tragédie classique en alexandrins. Avec « Katte », Jean-Marie Besset s’empare d’un épisode méconnu de l’histoire européenne pour composer une œuvre qui interroge à la fois les arcanes du pouvoir et les méandres du désir interdit.

L’argument historique possède la densité dramatique des grands conflits cornéliens. En 1730, au palais de Potsdam, le roi-soldat Frédéric-Guillaume Ier découvre la liaison entre son héritier, le futur Frédéric II de Prusse, et Hans Hermann von Katte, lieutenant de vingt-six ans issu de la noblesse prussienne. Lorsque les deux jeunes gens tentent de fuir vers la France, l’affaire prend une dimension politique considérable. Le monarque, tyrannique et inflexible, fait arrêter les fugitifs. Contre l’avis du tribunal militaire qui préconise la détention perpétuelle, il ordonne la décapitation de Katte et contraint son propre fils à assister à l’exécution depuis les fenêtres de la forteresse de Cüstrin. Les derniers mots échangés entre les deux hommes appartiennent désormais à la légende tragique : « Pardonne-moi, mon cher Katte ! », implora le prince en français. « Il n’y a rien à pardonner, je meurs pour vous la joie dans le cœur », répondit l’officier avant de marcher vers l’échafaud.

Cette matière brûlante offrait à Jean-Marie Besset l’occasion d’explorer frontalement une thématique qu’il avait jusqu’alors abordée de biais : l’homosexualité masculine et sa répression par l’ordre patriarcal. Né en 1959 à Carcassonne, diplômé de Sciences Po et de l’ESSEC, cet auteur atypique du paysage théâtral français a construit depuis quarante ans une œuvre protéiforme. Révélé en 1989 avec « Villa Luco », qui mettait en scène l’affrontement posthume entre Pétain et de Gaulle sur l’île d’Yeu, Jean-Marie Besset s’est imposé comme un dramaturge du conflit intime et de l’Histoire. Des pièces comme « Grande école » ou « RER » ont confirmé sa capacité à saisir les tensions contemporaines, tandis que sa fresque monumentale « Jean Moulin, évangile » témoignait de son appétence pour les destins héroïques et la reconstitution historique.

Pourtant, avec « Katte », l’auteur audois franchit un seuil inédit dans son parcours. Il choisit l’alexandrin, cette mesure abandonnée au théâtre depuis «Cyrano de Bergerac» en 1897. Le pari apparaît d’autant plus audacieux que Hugo lui-même avait renoncé à la versification dans ses drames ultimes. Jean-Marie Besset raconte avoir connu une expérience d’écriture quasi mystique, comparable à celle d’André Gide composant « Paludes » : les vers surgissaient avec une facilité déconcertante, comme si l’œuvre préexistait quelque part et qu’il ne faisait que la révéler. Cette fluidité formelle sert un propos d’une rare violence affective : la destruction méthodique d’un amour par la raison d’État.
Dans les trois principaux rôles, la distribution réunit deux générations d’acteurs. Philippe Girard, comédien fétiche d’Olivier Py et de Stéphane Braunschweig, incarne le roi tyrannique. Face à lui, deux jeunes révélations du cinéma français, Tom Mercier et Nemo Schiffman, font leurs débuts au théâtre en endossant les rôles des amants condamnés. La mise en scène de Frédérique Lazarini compose parfaitement avec la dimension chorale de cette tragédie politique où l’Europe entière tente d’intervenir pour éviter l’irréparable.

« Katte » s’inscrit pleinement dans la trajectoire d’un écrivain hanté par les grandes figures sacrificielles de l’Histoire. Après Pétain, de Gaulle, Jean Moulin, voici un héros moins célèbre mais non moins bouleversant : un jeune officier dont la tête tombe pour avoir aimé celui qui deviendra Frédéric le Grand, le souverain éclairé de la Prusse des Lumières. Dans cette tragédie de la cruauté paternelle et de la fidélité amoureuse, Jean-Marie Besset offre au théâtre français une œuvre singulière qui conjugue l’érudition historique, l’audace formelle et l’exploration sans fard des passions interdites.

Au palais de Potsdam, en 1730, le jeune prince Frédéric de Prusse vit une passion interdite avec l’officier Hans Hermann von Katte. Lorsque le Roi son père découvre leur liaison, sa fureur sera terrible. De ce drame historique, Jean-Marie Besset a tiré « Katte », tragédie en alexandrins créée à Limoux dans une mise en scène de Frédérique Lazarini, avant d’être reprise à la Cartoucherie. Deux fois lauréat du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française, l’auteur a attendu d’avoir passé la soixantaine pour se lancer dans l’écriture de cette œuvre qui lui tenait à cœur depuis toujours. Il revient sur la genèse de ce texte qui renoue avec la grande tradition française du vers racinien tout en bousculant les codes du répertoire classique en offrant enfin au théâtre ce qui lui manquait : une grande histoire d’amour entre deux hommes.

Jean-Marie, comment est née l’idée de ce sujet ?

J’étais au courant de cette histoire depuis quelque temps. J’ai décidé de l’approfondir en lisant les mémoires de Wilhelmine de Bayreuth, la sœur de Frédéric. Très proche de son frère dont elle était l’aînée, elle a raconté dans des mémoires captivants cette terrible histoire. Par ailleurs, Ernest Lavisse, le fameux historien, a écrit « La jeunesse du grand Frédéric », un ouvrage remarquable publié à la fin du XIXe siècle. Tous ces gens procèdent évidemment par litote : on parlait d’amitié passionnée, l’état des mœurs ne permettait pas qu’on dise les choses exactement, d’autant que le mot homosexualité est nouveau et que sodomite ne pouvait pas s’employer pour un prince de Prusse. En tout cas, nous connaissons tout de la vie amoureuse de Frédéric II qui, après cet épisode horrible de sa vie, n’a plus jamais aimé personne. Il a vécu dans le château de Sans-Souci qu’il a fait construire, entouré de favoris et de chiens.
Frédéric s’est marié, mais il ne voyait jamais sa femme et n’a jamais eu d’enfant. Sa vie a pourtant été une victoire posthume de son père qui voulait en faire un guerrier, ce qu’il est devenu. Son attachement, d’une part à la poésie française, à l’art de la flûte et surtout aux jeunes hommes ne l’a pas empêché de devenir un grand souverain, le véritable fondateur du royaume de Prusse.

« Katte » est aussi une pièce politique autour d’un État militaire !

Oui, une formule célèbre résume bien la Prusse : ce n’était pas une nation possédant une armée, mais une armée qui s’était donnée un État ! Politique en effet, car la pièce permet de voir notamment comment le père de Frédéric a inventé une politique eugéniste en quelque sorte puisqu’il faisait marier des grandes avec des grands de façon à avoir des soldats mesurant plus de 1,83 m, ce qui à l’époque était immense.
L’acte 3 se passe au camp de Mühlberg, qui était un important rassemblement de toutes les armées d’Europe, avec des défilés, des manœuvres, des feux d’artifice, moment particulier où la Prusse a définitivement impressionné les autres pays présents.
Il y a dans l’œuvre une dimension que je qualifierais de cornélienne et qui s’ajoute aux aspects raciniens puisque la passion est le moteur de l’action. Je tenais à écrire une histoire d’amour entre deux hommes, puisqu’il n’y a pas de grande histoire d’amour entre deux hommes dans le théâtre classique français.

Pour l’écrire, l’alexandrin s’imposait ?

L’alexandrin était la forme idéale pour traiter ce sujet mais aussi du fait que, depuis ma jeunesse, j’ai une passion pour le théâtre classique français. J’ai grandi dans une France où Racine et Corneille, dont le général de Gaulle pouvait citer par cœur de larges extraits, étaient les deux piliers de la culture française. Et puis, l’alexandrin a toujours été présent, la poésie n’a pas cessé d’écrire sous cette forme puisque Aragon, qui est le plus grand poète français du XXe siècle, a composé la quasi-totalité de son œuvre en alexandrin. Enfin, dans une époque où la langue française est attaquée de toutes parts, c’est aussi un manifeste. C’est un plaidoyer pour la défense et l’illustration de notre langue.
J’ai toujours gardé dans un coin de ma tête, quand je suis devenu dramaturge, l’idée d’écrire un jour une pièce classique, sauf que je pensais ne pas en être capable. En 2023, j’avais plus de soixante ans, j’ai eu un déclic, tout d’un coup c’est venu tout seul, si j’ose dire. J’ai composé cette pièce en un mois. J’ai eu l’impression d’écrire sous la dictée d’une main invisible, c’était un phénomène extrêmement curieux. Une fois le texte terminé, je l’ai montré à mon éditeur* qui m’a dit « On la publie ! »

De quelle manière s’est fait le choix de la distribution avec Frédérique Lazarini ?

Tout a commencé par Tom Mercier, un comédien remarquable que j’avais vu au cinéma dans « Synonymes », c’est là que nous l’avons découvert en 2019, puis dans « Le Règne animal ». C’est un acteur très singulier. Je ne pensais pas du tout qu’il dirait oui, il n’avait jamais fait de théâtre. J’ai envoyé la pièce à son agent et le lundi suivant, c’est lui qui m’a appelé directement un matin, en me disant vouloir absolument jouer ce rôle.
Puis il y a eu Philippe Girard, le grand comédien que l’on sait et qui est magnifique dans le rôle du roi, et puis le dernier qui nous a rejoint, c’est Nemo Schiffman qui vient du cinéma lui aussi. Fils d’Emmanuelle Bercot, il a commencé à jouer très jeune, il a notamment interprété le petit-fils de Catherine Deneuve dans « Elle s’en va ».
Avec Marion Lahmer, une comédienne que j’aime beaucoup et Odile Cohen, qui a déjà joué plusieurs de mes pièces, nous avons deux superbes actrices, aux côtés de Stéphane Valensi, interprète rare que j’ai pour la première fois le plaisir et l’honneur d’avoir dans une de mes distributions, ainsi que Thomas Paulos. Cette nouvelle recrue, qui campe un jeune pasteur candide auprès du terrible roi de Prusse, un homme de foi abîmé en prières, dont c’est la première exécution capitale me fait penser au petit moine de « La Vie de Galilée » de Brecht.
Cette distribution, qui me paraît excellente, nous l’avons réunie avec Frédérique Lazarini. Je suis son travail depuis longtemps et je savais qu’elle avait toutes les qualités pour monter cette œuvre. Elle aussi était enthousiaste et a dit « oui » tout de suite. Je suis très content des répétitions que j’ai vues au mois de décembre dernier et de la première qui vient de se jouer à Limoux. Tous sont très engagés dans le projet et la résidence qu’ils ont faite, toujours à Limoux, les a beaucoup soudés. Tout commence sous les meilleurs auspices !


Philippe Escalier – Photos @Marc Ginot

  • « Katte » est publiée à L’avant-scène théâtre
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Juliette et Roméo

13E Art

Au 13E Art, Indigo Productions s’empare du mythe shakespearien pour en extraire la quintessence tragique. Très intimiste, cette création chorégraphique épure totalement le drame de Vérone, privilégiant l’intensité des corps et la violence des émotions. Dans un dispositif scénique minimaliste, la rencontre amoureuse se déploie comme une fulgurance physique, où chaque geste porte le poids d’une fatalité annoncée.


Tamara Fernando incarne le rôle-titre et signe également la chorégraphie du spectacle. Cette double casquette aurait pu fragiliser la proposition, mais la danseuse impose d’emblée une présence magnétique. Sa Juliette échappe aux canons éthérés pour incarner une jeune femme de chair, habitée par un désir aussi radical que sa détermination. Les duos avec Roméo dévoilent une remarquable complémentarité des énergies, où tension érotique et urgence existentielle rivalisent de puissance. La chorégraphe sculpte dans l’espace des trajectoires amples et déterminées, traduisant par le mouvement cette soif d’absolu qui consume les amants maudits.


Face à elle, Pierre d’Haveloose livre une performance d’une belle maturité artistique. Son interprétation du jeune Montaigu fuit tout romantisme mièvre pour dévoiler un personnage déchiré entre fougue juvénile et conscience tragique. Le danseur déploie une virtuosité technique au service d’une vérité émotionnelle rare, alternant explosions d’énergie et moments de suspension fragile. Ses solos possèdent cette qualité d’abandon contrôlé qui signe les grands interprètes, capables de se laisser traverser par l’émotion sans jamais perdre la maîtrise du geste.

La partition chorégraphique puise dans un vocabulaire contemporain affûté, mêlant contact, improvisation et phrases dansées structurées. Les portés inventifs explorent toutes les possibilités de la relation amoureuse, de la tendresse à la possession. Clïmax apporte sa voix à cette proposition, portant les fragments du texte shakespearien avec une force qui dialogue avec la danse sans jamais l’étouffer. Sa présence vocale enrichit la dimension dramatique du spectacle, créant un contrepoint sensible à l’expression purement corporelle des danseurs.


Les vidéos de Matthew Totaro, qui a participé à la chorégraphie, s’intègrent parfaitement au récit auquel elles donnent une remarquable vitalité. La musique de Fabrice Aboulker accompagne cette exploration gestuelle, créant une atmosphère sonore enveloppante qui contraste avec la densité dramatique de la représentation.


L’écriture du mouvement atteint son apogée dans le deuxième tiers du spectacle, où la narration s’efface devant la pure poésie gestuelle. Toutefois, la dernière partie peine quelque peu à maintenir cette ferveur initiale sans entamer la valeur d’ensemble d’un spectacle qui réussit le pari d’une relecture intime et corporelle du chef-d’œuvre shakespearien.


Philippe Escalier – Photos © Matthew Totaro

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Effrontés

Dans l’écrin intimiste de Maison 3, nichée au 5 rue Molière dans le premier arrondissement de Paris, s’affirme depuis l’automne dernier une proposition artistique singulière qui renouvelle l’art du cabaret parisien. Effrontés, créé par le chorégraphe Willy Laury, conjugue avec une élégance subversive les codes du genre et l’exigence chorégraphique contemporaine.

Willy Laury, formé à la prestigieuse Juilliard School avant d’intégrer durant sept saisons l’Alvin Ailey American Dance Theatre, s’est forgé une identité artistique nourrie d’influences multiples. Son parcours l’a conduit des scènes new-yorkaises aux planches de l’Opéra national de Paris, où il fut artiste invité au sein d’Incidence Chorégraphique. Ancien danseur de compagnies telles que Morphoses, Ballet X ou Michael Clark Company, ce Parisien de naissance mêle dans son travail l’héritage du modern jazz américain, une sensibilité théâtrale aiguisée et une vision contemporaine du spectacle vivant.

Le spectacle, fruit d’une collaboration créative avec Scott Schneider, déploie une proposition immersive où danse, théâtre et performance vocale se répondent dans un dialogue constant. Les textes, signés par Willy Laury tissent une trame narrative qui célèbre la liberté individuelle et l’authenticité sans jamais céder à la facilité. La mise en scène cultive une esthétique du déséquilibre contrôlé, oscillant entre poésie visuelle et irrévérence assumée.
Les sept interprètes, Pablova alias Pierre-Antoine Brunet, Andie Masazza, Zoë McNeil, Esther Cachia, Jérémie Chaberty, Simon Gruszka et Quentin Michel portent cette vision avec une intensité remarquable. Chacun déploie un registre technique affûté au service d’une présence scénique magnétique, naviguant entre numéros de bravoure chorégraphique et moments d’une fragilité calculée.

L’univers visuel d’Effrontés doit beaucoup aux créations d’Isa Bardot, dont les costumes évoquent l’esprit du mythique Studio 54, et de Xavier Fornet. Cette double signature vestimentaire construit une esthétique glamour empreinte d’une sensualité brute, loin des strass convenus du cabaret traditionnel. Les maquillages, confiés à Marieke Thibaut pour MAC Pro, accentuent cette ambivalence entre sophistication et audace décomplexée.

Le choix de Maison 3 comme écrin pour cette création n’est pas anodin. Cet établissement de la rue Molière, qui fut jadis un théâtre d’avant-garde sous la houlette d’Agnès Capri — accueillant Juliette Gréco, Barbara et Édith Piaf — avant de devenir le club underground Le Tigre, perpétue une tradition parisienne du spectacle nocturne affranchi des conventions. Le lieu, repensé par l’agence d’architecture d’intérieur Les Beaux Jours, marie textures somptueuses et références art déco, créant une atmosphère feutrée propice à l’expérience immersive recherchée par Willy Laury.


Effrontés s’inscrit dans une lignée artistique qui, du Crazy Horse aux propositions les plus contemporaines, questionne les limites entre spectacle de divertissement et création chorégraphique exigeante. En cultivant une esthétique de la curiosité et de la rébellion maîtrisée, le spectacle propose une relecture actuelle de ce que peut être un cabaret au XXIe siècle, loin des reconstitutions nostalgiques comme des provocations gratuites.


Les représentations, qui affichent complet depuis l’automne, témoignent de l’appétit du public parisien pour des formes artistiques hybrides assumant leur dimension nocturne sans renoncer à l’exigence. Dans ce Paris de la rive droite où se côtoient institutions culturelles et lieux de vie nocturne, Effrontés trace une voie singulière, celle d’un cabaret qui fait de l’effronterie non pas un effet de manche mais une posture artistique rigoureuse. Et les plus effrontés d’entre nous auront bien du mal à dire le contraire !


Texte et photos : Philippe Escalier

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