Voila un spectacle qui tombe à pic ! Avec « A Simple Space », la compagnie australienne Gravity & Other Myths, à Bobino nous dit d’entrée de jeu combien elle se moque de la gravité. Fondée à Adélaïde en 2009, cette troupe d’acrobates et de musiciens a depuis parcouru le monde, laissant partout le même sillage d’enthousiasme et d’incrédulité. Leur spectacle à nul autre pareil, (oubliez tout ce que vous savez du cirque contemporain), est un bien belle surprise !

L’espace du possible
Le titre dit tout, ou presque. Un espace simple : un plateau nu, deux petites colonnes de lumières blanches qui délimitent l’aire de jeu, et rien d’autre, sinon les sièges des spectateurs qui vont pouvoir assister au spectacle sur scène. Pas de décor, pas de maquillage, pas de machinerie dissimulée dans les cintres. Ce dépouillement radical n’est pas une contrainte budgétaire mais un parti pris esthétique d’une cohérence absolue. Ce que la compagnie affiche ainsi, c’est sa confiance totale dans le corps humain comme matière première et instrument du spectacle. La scénographie, si l’on peut appeler ainsi cette absence revendiquée, oblige le regard à se concentrer sur l’essentiel : la chair, le souffle, l’équilibre et sa rupture. Michael Cook, seul musicien de la soirée, tient la pulsation de l’ensemble depuis son poste de percussionniste, guidant les enchaînements avec une précision et une énergie qui transforment la musique en colonne vertébrale invisible du spectacle. La composition d’Elliot Zoerner, mérite d’être saluée : elle sait accompagner l’effort avec toute l’énergie qui convient.
Sept corps, une seule pensée
Ashley Youren, David Trappes, Emily Gare, Georgia Webb, Benton Adams-Walker, Nadav Sadlik et Skip Walker-Milne débarquent sur scène comme une bande de copains. On sent que ces artistes se connaissent, qu’ils ont appris ensemble à tomber et à se relever, que la confiance entre eux n’est pas un effet de scène mais une réalité profondément vécue. Certains se connaissent depuis l’enfance, d’autres ont rejoint la compagnie en cours de route, mais tous partagent cette qualité rare : une présence totale, sans calcul ni distance. Avec cette décontraction solaire (très australienne) qui irrigue tout le spectacle, ils enchaînent les figures avec une fluidité déconcertante, portés, renversés, projetés, rattrapés au dernier instant, et ce qui pourrait n’être qu’une démonstration de virtuosité physique devient quelque chose de plus trouble et de plus beau, une conversation muette sur la confiance, la vulnérabilité et l’abandon consenti. L’humour surgit là où on ne l’attend pas, dans un regard échangé après une figure réussie, dans la feinte d’un échec qui n’en est pas un, dans ce concours de saut à la corde où chaque faute conduit à enlever un vêtement, bref, dans cette façon qu’ont ces sept acrobates de ne jamais se prendre au sérieux tout en donnant le meilleur d’eux-mêmes.

La proximité comme vertige
Ce qui distingue « A Simple Space » de bien des spectacles de cirque contemporain, c’est la nature de la relation qu’il instaure avec le public. La salle de Bobino, configurée pour rapprocher les spectateurs de la scène, amplifie encore cette intimité voulue, revendiquée, travaillée. On perçoit la respiration des acrobates, on ressent presque la chaleur dégagée par leurs corps en effort, on vit de l’intérieur le risque pris à chaque figure. Il n’y a plus de quatrième mur, plus de convention théâtrale qui protégerait le spectateur de ce qu’il voit : simplement des êtres humains qui repoussent leurs limites de l’équilibre et de l’agilité et cette honnêteté désarmante qui est la marque de fabrique de la compagnie.
Ce que Gravity & Other Myths offre à Paris en ce printemps 2026, c’est une leçon d’humanité déguisée en exploit physique. Rarement le cirque contemporain aura semblé aussi proche et aussi nécessaire.
Philippe Escalier – Photos © Steve Ullathorne
« A Simple Space », création collective de la compagnie Gravity & Other Myths. Avec Ashley Youren, David Trappes, Emily Gare, Georgia Webb, Benton Adams-Walker, Nadav Sadlik, Skip Walker-Milne. Musicien : Michael Cook. Composition musicale : Elliot Zoerner. Bobino, 14-20 rue de la Gaîté, 75014 Paris. Du 26 mars au 23 avril 2026. Durée : 1 h