Il y a dans le parcours de Matyas Simon quelque chose qui ressemble à une géographie intérieure aussi riche qu’inattendue. Un père hongrois, une enfance passée en Martinique, une arrivée à Paris en 1999 et, dès lors, une obstination tranquille à habiter le théâtre. Sa trajectoire révèle une cohérence rare, traversant Molière et Dostoïevski, le boulevard et la création contemporaine, les planches intimistes du Théâtre Michel et les vastes plateaux de tournée, jusqu’à s’imposer durablement dans le paysage du théâtre privé parisien avec « La Machine de Turing », rôle qu’il défend depuis 2019 devant des salles combles.

Des racines familiales d’une remarquable densité
La généalogie de Matyas Simon est, à elle seule, un roman. Du côté maternel et français, un arrière-arrière-grand-père du nom d’Émile Pathé, à qui l’on doit, entre autres innovations décisives, l’émergence du phonographe. Du côté paternel et hongrois, une figure littéraire de majeure : Zsigmond Móricz (1879-1942), l’un des écrivains les plus considérables de la littérature hongroise du XXe siècle, dont l’œuvre réaliste et sociale est souvent rapprochée, par l’ampleur et l’exigence, de celle d’Émile Zola en France. Être l’arrière-petit-fils d’un tel auteur, pilier de la prose d’Europe centrale, ne saurait rester sans conséquence sur celui qui, précisément, consacre sa vie à la force des textes et à l’exploration de l’âme humaine.
Matyas Simon entretient cet héritage avec soin et conscience. Il participe régulièrement aux activités de l’Institut Culturel Hongrois à Paris, prêtant sa voix à des lectures de textes traduits ou non, cultivant la langue de son père avec le sentiment que certains legs méritent d’être maintenus vivants par un effort actif, non par simple transmission passive. Quant à la culture, la langue et les traditions antillaises, elles restent ancrées en lui, ressources profondes auxquelles il puise à loisir.
Le déclic et les apprentissages fondateurs
Le goût du spectacle naît au lycée, dans le cadre d’une option cinéma et audiovisuel qui lui ouvre des horizons qu’il n’avait pas envisagés. La fascination pour le monde du cinéma vient aussi, et peut-être surtout, d’un oncle, son parrain, ingénieur du son, dont les récits de tournage et de voyages autour du monde pour des films et des productions télévisuelles l’électrisent durablement. Ce n’est donc pas d’abord le plateau de théâtre qui attire le jeune homme, mais l’idée d’un métier habité par le mouvement, la rencontre, la création. Le théâtre viendra ensuite, comme une évidence progressive.
Arrivé dans la capitale en 1999, il mène de front trois apprentissages simultanés : une licence de Lettres modernes à Paris IV Sorbonne, les cours de Jean-René Lemoine et de Françoise Roche au Cours Florent, et un travail au Conservatoire d’art dramatique du VIIe arrondissement sous la direction de Daniel Berlioux. Une fois sa licence obtenue, c’est le travail de l’acteur qui s’impose comme voie unique et définitive. La littérature ne le quitte pourtant jamais vraiment ; elle demeure le substrat invisible de tout ce qu’il entreprend.
Du répertoire classique à la création contemporaine
Le parcours théâtral de Matyas Simon se déploie sur plus de deux décennies avec une cohérence qui tient moins à un style particulier qu’à une curiosité constamment renouvelée. Il aborde Molière et les auteurs contemporains, passe de la comédie au drame historique, du boulevard à la création originale, sans jamais chercher à se définir par un territoire exclusif. Son travail s’étend du répertoire classique aux textes les plus récents, en passant par les fictions télévisuelles et les exercices de voix qu’il considère comme l’un des fondements du métier.
Parmi les productions significatives de ses premières années, « Araberlin » de Jalila Baccar, mis en scène par Claire Fretel en 2008, marque une étape dans son affirmation scénique. Plusieurs saisons au festival d’Avignon puis en tournée lui permettent d’aborder des œuvres aussi différentes que « L’École des femmes » de Molière, « Candide » de Voltaire et « Le Tailleur pour dames » de Georges Feydeau. En 2017, il participe à « Miracle en Alabama » de William Gibson, où il incarne le Capitaine Keller, père éperdu face à l’isolement sensoriel de sa fille Helen Keller, dont la pièce retrace les prémices d’un destin douloureux mais au final, exceptionnel. Puis vient « I.D. » de Rasmus Lindberg, pièce suédoise portée par une mise en scène à deux voix, créée au Ciné XIII Théâtre.
En 2018, une aventure d’un genre nouveau s’ouvre avec sa participation au Palais des Sports à la comédie musicale « Bodyguard », au sein d’une distribution d’une trentaine d’interprètes mêlant chanteurs, danseurs et comédiens. La méthode de travail anglo-saxonne, très différente de ses habitudes françaises, le saisit et l’enrichit. C’est là qu’il rencontre Aliocha Itovitch, avec qui il travaille régulièrement depuis.
Au Festival d’Avignon, il incarne plusieurs personnages dans « Une sale histoire », adaptation très originale de Dostoïevski signée Benjamin Brenière et jouée au Théâtre des Béliers, sous la direction de Julie Cavanna. En 2022, il incarne Sherlock Holmes dans « Sherlock Holmes et l’aventure du diamant bleu » de Christophe Delort au Grand Point-Virgule, exercice de style dans lequel il démontre une aisance particulière pour les figures de l’intelligence solitaire et singulière. Son travail auprès de Philippe Adrien, Xavier Durringer et Anne Bourgeois, parmi d’autres, nourrit en continu un acteur qui considère la formation comme un processus jamais vraiment achevé.

Alan Turing, ou la consécration d’une présence
C’est néanmoins « La Machine de Turing », la pièce de Benoît Solès mise en scène par Tristan Petitgirard, qui impose durablement Matyas Simon comme l’une des figures solides du théâtre privé parisien. La pièce, créée en 2018 au Théâtre Michel, remporte quatre Molières en 2019 et connaît une longévité remarquable. À partir du 18 juin 2019, il reprend le rôle-titre d’Alan Turing, habitant un personnage créé par son auteur lui-même, ce qui représente toujours un défi particulier.
Comment envisage-t-il ce mathématicien de génie, grand sportif et quelque peu inadapté au monde qui l’entourait, vivant dans sa propre bulle ? Par l’enfance, répond-il en substance : retrouver l’âme d’enfant d’Alan Turing, ce qu’il devait être fondamentalement, ce qui le rend sympathique et permet au spectateur d’entrer en empathie avec lui. Ce parti pris, loin d’amoindrir la complexité du personnage, en révèle au contraire la profondeur singulière. Et Matyas Simon de souligner, après plus de six cents représentations, le plaisir resté intact, soir après soir, comme en témoignent les réactions toujours enthousiastes du public.
Avec Gregory Benchenafi, Jules Dousset, Éric Pucheu et Antoine Ferey pour partenaires, il arpente la petite scène étroite du Théâtre Michel, où les projections au fond de scène, calculs et dates, répondent aux mots sans aucun temps mort. L’exercice est celui du théâtre réduit à son essence : deux acteurs, un espace, une langue précise. « La Machine de Turing » continue de s’afficher au Théâtre Michel en cette saison 2025-2026 avec une vitalité intacte, Matyas Simon y tenant le rôle d’Alan Turing en alternance avec Benoît Solès et Brice Hillairet, la pièce étant programmée jusqu’au 2 mai 2026. Cette longévité remarquable, depuis 2018, dit beaucoup sur la force du texte et sur la qualité de ses interprètes successifs.
Cléopâtre, César et Marc-Antoine : l’appel de l’Antiquité
L’aventure de « Cléopâtre » s’ouvre à travers une rencontre improbable et fondatrice : celle avec l’auteur et metteur en scène Éric Bouvron, au festival « Komidi » de La Réunion, où il venait présenter « La Machine de Turing » et où Éric Bouvron, très implanté sur l’île, a créé une école et présente régulièrement ses créations. Quelques échanges, un mois d’intervalle, et voilà la proposition formulée. Après quelques hésitations autour du rôle de César, c’est finalement Marc-Antoine que Matyas Simon incarne, choix qui lui correspond et qui lui donne à explorer des registres nouveaux.
Ce qui le séduit dans le travail d’Éric Bouvron, c’est une esthétique de la dépossession : aucun décor, rien que les corps, les voix et l’imaginaire du spectateur sollicité en permanence. Une méthode héritée de la tradition russe, pour laquelle le corps est aussi important que le texte et le verbe. Tout raconter avec rien, selon sa propre formule, telle est la beauté et l’exigence de cette approche scénique. C’est au Festival d’Avignon que la pièce sera vue par la dramaturge Violaine Arsac, ce qui génère une nouvelle collaboration.
Violaine Arsac et « J’ai déjà vu un mur tomber »
La rencontre avec Violaine Arsac appartient à cette catégorie de complicités qui se construisent lentement, par admiration réciproque et patiente. Matyas Simon a vu plusieurs de ses pièces, notamment « Les Passagers de l’aube ». Après l’avoir vu dans « Turing » puis dans « Cléopâtre » au Festival d’Avignon, la dramaturge lui propose de passer un casting. La collaboration se concrétise avec « J’ai déjà vu un mur tomber », une création qui va retracer l’histoire de Lily, Luca et Max, jeunes étudiants au conservatoire à Berlin, contraints par le rideau de fer qui sépare les deux Allemagnes à des choix déchirants entre la musique, la liberté et l’amour. Pour cette première collaboration avec Violaine Arsac, le comédien retrouve dans cette nouvelle aventure Hélène Degy, Charline Freri et Aliocha Itovitch, compagnons de scène avec lesquels des liens solides se sont formés.
Une polyvalence discrète, du plateau à l’écran
Sans jamais délaisser la scène, Matyas Simon mène en parallèle une carrière à l’écran, dans des registres variés et souvent complémentaires. Il tourne dans des séries comme « Profilage » et « Tandem », ainsi qu’au film « Budapest » de Xavier Gens. On retient également sa participation au téléfilm « Marie Humbert, le secret d’une mère » de Marc Angelo, aux côtés de Florence Pernel. Plus récemment, il apparaît dans « Elyas » et « Confinés » en 2024, et dans « Outrage » en 2023. À cela s’ajoute un travail de doubleur de longue date, activité dans laquelle sa voix, souple et modulable, trouve une application naturelle et régulière.
L’apiculteur, ou la vie hors des planches
Il serait incomplet de ne pas évoquer une passion qui dit beaucoup sur son tempérament : l’apiculture. Ses ruches sont installées à Boissy-Saint-Léger, dans le Val-de-Marne, et cet engagement discret mais sérieux pour le monde des abeilles dit quelque chose de l’homme. Le choix de cette activité, qui exige patience, observation, respect du vivant et tolérance à l’imprévu, est à sa manière un prolongement de sa philosophie d’acteur : une attention profonde et continue au monde qui l’entoure.
Un artiste en mouvement
Ce qui caractérise Matyas Simon, au fond, c’est une disponibilité sans ostentation. Il n’appartient à aucune école exclusive, ne revendique pas de chapelle esthétique, et semble trouver dans la diversité même de ses engagements la condition de son équilibre artistique. Il lit beaucoup, fréquente assidûment le théâtre et le cinéma, cultive ses langues comme on entretient des jardins différents, et continue d’alimenter ses ressources d’acteur par une curiosité jamais assoupie.
Parfois, confie-t-il volontiers, les rôles sont des thérapies pour les comédiens. Alan Turing lui a permis de redécouvrir l’enfant qui était en lui, une expérience dont il parle avec une gratitude sincère, au même titre que le plaisir renouvelé de chaque représentation, soir après soir. Ce rapport au métier, où l’investissement personnel et le service du texte se confondent, est peut-être ce qui le définit le mieux. Un acteur qui avance sans fracas, construisant une œuvre à force de présences successives et d’interprétations soignées, convaincu que le théâtre se mérite autant qu’il se conquiert.
Philippe Escalier – Photos © Benoît Maréchal et © Christèle Billault
Chronologie
Naissance le 2 décembre 1981 — Père hongrois, mère française. Enfance passée en Martinique.
1999 — Arrivée à Paris. Inscription simultanée à la licence de Lettres modernes de Paris IV Sorbonne, au Cours Florent (classes de Jean-René Lemoine et Françoise Roche) et au Conservatoire d’art dramatique du VIIe arrondissement (direction Daniel Berlioux).
Début des années 2000 — Obtention de la licence de Lettres modernes. Orientation définitive vers le métier de comédien.
2008 — « Araberlin » de Jalila Baccar, mis en scène par Claire Fretel.
2008-2015 (env.) — Plusieurs saisons au Ciné XIII Théâtre : « L’École des femmes » de Molière, « Candide » de Voltaire, « Le Tailleur pour dames » de Georges Feydeau.
2017 — « Miracle en Alabama » de William Gibson (Compagnie Ultreia, tournée). Rôle du Capitaine Keller. « I.D. » comédie absurde du dramaturge Rasmus Lindberg.
2018 — Création de « La Machine de Turing » de Benoît Solès, mise en scène de Tristan Petitgirard, au Théâtre Michel. Participation à la comédie musicale « Bodyguard » au Palais des Sports. Rencontre avec Aliocha Itovitch.
2019 — « La Machine de Turing » reçoit quatre Molières. Le 18 juin 2019, Matyas Simon reprend le rôle-titre d’Alan Turing en remplacement de Benoît Solès.
2022 — Incarnation de Sherlock Holmes dans « Sherlock Holmes et l’aventure du diamant bleu » de Christophe Delort au Grand Point-Virgule.
2023 — Festival d’Avignon : « Une sale histoire », adaptation de Dostoïevski par Benjamin Brenière, mise en scène de Julie Cavanna, au Théâtre des Béliers.
2022-2026 — Suite des représentations de « La Machine de Turing » entre le Théâtre Michel et le Théâtre du Palais-Royal. Matyas Simon joue le rôle-titre en alternance avec Benoît Solès et Brice Hillairet. Programmée jusqu’au 2 mai 2026 au Théâtre Michel. « Cléopâtre », mise en scène d’Éric Bouvron. Rôle de Marc-Antoine.
2023 — « Outrage », film franco-américain de Mathieu Bonzon
2024 — « Elyas » de Florent-Emilio Siri.
En cours — « J’ai déjà vu un mur tomber » de Violaine Arsac, première collaboration avec la dramaturge. Aux côtés de Hélène Degy, Charline Freri et Aliocha Itovitch.
Activités parallèles — Doublage (voix). Apiculture à Boissy-Saint-Léger. Lectures à l’Institut Culturel Hongrois de Paris.
Au cinéma et à la télévision (sélection) — « Budapest » de Xavier Gens (rôle du policier hongrois). « Marie Humbert, le secret d’une mère » de Marc Angelo, avec Florence Pernel. Séries « Profilage » et « Tandem ».