Il arrive que les siècles se télescopent avec une évidence troublante. « L’École des femmes », que Frédérique Lazarini signe à l’Artistic Athévains, produit exactement cet effet : les alexandrins de Molière, écrits en 1662, résonnent ce printemps avec la force tranquille des choses que l’on croyait résolues et qui ne le sont pas. La metteuse en scène n’a pas cherché à actualiser la pièce par le détail du costume ou l’anecdote scénique. Elle en a, bien plus radicalement, exposé le cœur noir.

La scénographie de François Cabanat, conçue avec le vidéaste Hugo Givort, constitue à elle seule une déclaration. Agnès vit dans une cage de verre, vaste aquarium domestique où trois caméras mobiles captent ses moindres déplacements, de la chambre à la cuisine, de la salle de bain à la buanderie. Arnolphe surveille depuis son salon, devant une mosaïque d’écrans. La salle devient complice, voyeuse malgré elle, de cet enfermement pensé comme un système. Le dispositif dit ce que le texte suggère : le contrôle absolu n’est pas une métaphore, c’est une organisation. Frédérique Lazarini ne force pas le trait, elle le rend visible. Ce faisant, nous quittons le domaine de la comédie.
C’est dans ce cadre que Cédric Colas déploie ce qui constitue sans doute l’une des plus belles compositions de sa carrière. En costume trois pièces d’une élégance calculée, il incarne un Arnolphe dont la dangerosité tient précisément à sa séduction. Il n’est pas le barbon grotesque d’une lecture convenue mais un homme de pouvoir, conscient de son emprise, traversé pourtant par une souffrance qui le dépasse et le rend, par instants, presque humain. Cédric Colas passe de la maîtrise à l’effondrement avec une fluidité déconcertante, habitant subtilement chaque variation du personnage. C’est un jeu d’une intensité rare, qui tient le spectateur en haleine.

Face à lui, Sara Montpetit, comédienne québécoise d’une jeunesse qui semble naturelle au rôle, compose une Agnès d’une justesse saisissante. Fragile, enfantine, vêtue avec une naïveté affichée, elle porte en elle quelque chose que l’ignorance n’a pas réussi à éteindre, une intelligence du corps et du sentiment qui finira par avoir raison de tous les calculs d’Arnolphe. Hugo Givort, qui a également contribué à la scénographie, donne à Horace la candeur et l’élan nécessaires pour que l’amour, dans cette pièce sombre, reste une promesse crédible. Emmanuelle Galabru, Guillaume Veyre et Alain Cerrer complètent avec autorité une distribution sans faille.

Ce que Frédérique Lazarini réussit avec son talent habituel, c’est de maintenir simultanément le comique et le malaise, de faire rire sans jamais laisser oublier ce dont il s’agit. La pièce ne dénonce pas, elle montre. Les techniques ont changé, pas les mauvaises intentions et ce qu’elle laisse voir, depuis la cage de verre jusqu’aux écrans de surveillance, n’appartient malheureusement pas qu’au XVIIème siècle.
Philippe Escalier
« L’École des femmes » de Molière. Adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini. Avec Cédric Colas, Sara Montpetit, Hugo Givort, Emmanuelle Galabru, Guillaume Veyre et Alain Cerrer. Artistic Athévains, 45 rue Richard-Lenoir, Paris 75011. Du mardi au dimanche, jusqu’au 3 mai 2026.
