La Huchette revisite Dostoïevski
Il y a quelque chose d’audacieux à s’attaquer à « Crime et Châtiment » avec trois interprètes, fussent-ils talentueux. Mais le Théâtre de la Huchette nous a habitué à ces défis et Dominique Scheer-Hazemann l’a magnifiquement relevé en signant une adaptation musicale d’une cohérence remarquable. Le pari est tenu : l’intimité de la Huchette, permet de révéler la substance la plus secrète roman : non le crime, mais ce qui vient après, et qui ne finit pas.

Le dispositif est celui d’une enquête inversée : le meurtrier est connu, la victime identifiée, le commissaire Porphyre en embuscade. Ce qui se joue alors n’est plus la résolution d’un crime mais l’exploration d’une conscience en décomposition. Rodion Raskolnikov, étudiant de vingt-trois ans persuadé d’avoir droit de vie et de mort sur une usurière qu’il juge inutile au monde, se retrouve rattrapé par ses propres failles qui tournent au cauchemar.
La mise en scène de Dominique Scheer-Hazemann traduit ce vertige intérieur avec une précision clinique, construisant un espace scénique où la proximité physique des interprètes et du public transforme chaque spectateur en témoin presque complice du naufrage moral. La scénographie de Bastien Forestier et les lumières de Guillaume Rouchet servent admirablement cette tension, créant une atmosphère fidèle à Dostoïevski, sans emphase superflue.
Ce qui frappe avant tout, c’est la place centrale dévolue à la musique. François Peyrony a composé une belle partition originale qui ne cherche jamais l’illustration mais, au contraire, prolonge le texte, amplifiant chaque fissure de la conscience de Raskolnikov avec une grande intelligence dramaturgique. La chorégraphie de Mariejo Buffon ajoute une couche supplémentaire de tension corporelle à l’ensemble.

La distribution est brillante. Jérémy Petit, formé à l’École Supérieure d’Art dramatique et rompu aussi bien au répertoire classique, Molière et Shakespeare, qu’aux grandes comédies musicales comme « Mamma Mia! » ou « Grease », incarne Raskolnikov avec une densité troublante, habitant la contradiction du personnage, son orgueil blessé et son effondrement progressif, sans jamais forcer l’effet. Milena Marinelli, que l’on retrouve toujours avec un immense plaisir, comédienne-chanteuse dont la carrière s’est construite à la Huchette même depuis « Kiki, le Montparnasse des années folles » et que l’on verra dans « Le Schpountz » à Avignon 2026 , apporte à ses multiples rôles féminins une souplesse et une acuité qui donnent chair à toutes les figures qu’elle incarne. Adrien Biry-Vicente, auteur, compositeur et interprète dont la curiosité artistique s’est exercée de la « Vie Parisienne » d’Offenbach à ses propres créations musicales en passant par « Cabaret » au Marigny, investit le commissaire Porphyre d’une présence à la fois retenue et implacable, faisant de ce personnage la conscience extérieure que Raskolnikov ne peut fuir.
Dostoïevski posait une question que le temps n’a pas abolie : à partir de quel point la certitude d’avoir raison autorise-t-elle à franchir la loi morale ? La réponse, ici, n’appartient qu’au spectateur, seul face à lui-même dans ce théâtre de poche où Raskolnikov lui tend un miroir qu’il serait difficile d’éviter.
Philippe Escalier – Photos © Fabienne Rappeneau
« Crime et Châtiment » de Fiodor Dostoïevski / Adaptation, livret, mise en scène de Dominique Scheer-Hazemann. Avec Milena Marinelli, Jérémy Petit, Adrien Biry-Vicente. Musiques de François Peyrony. Chorégraphie de Mariejo Buffon. Scénographie de Bastien Forestier. Costumes de Julia Allègre. Lumières de Guillaume Rouchet. / Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris. Jusqu’au 13 juin 2026.