Un triptyque en forme de prélude

Il y a dans le retour du Béjart Ballet Lausanne à La Seine Musicale quelque chose qui tient à la fois de la fidélité et de l’impatience. La compagnie fondée par Maurice Béjart en 1987, aujourd’hui conduite par Julien Favreau, revient sur la Grande Seine du 11 au 15 mars 2026 avec un programme tripartite conçu comme une traversée du répertoire : « Béjart et nous », « L’Oiseau de Feu » et le « Boléro ». Trois œuvres, trois visages d’un même génie, et derrière ce retour très attendu, le pressentiment d’une année anniversaire qui s’annonce exceptionnelle, le centenaire de la naissance du chorégraphe devant mobiliser la salle en 2027 dans des proportions encore plus considérables.
L’homme de la continuité
Julien Favreau n’est pas arrivé à la tête du Béjart Ballet Lausanne par hasard ni par ambition de rupture. Danseur formé au sein de la compagnie, il en connaît l’âme de l’intérieur, ayant interprété pendant des années les rôles que Maurice Béjart avait façonnés pour ses danseurs avec une précision quasi liturgique. Nommé directeur artistique par intérim en mars 2024, puis confirmé dans ses fonctions dès septembre de la même année, il a su imposer une ligne claire : préserver l’authenticité d’un héritage exigeant tout en l’irrigant d’une énergie résolument contemporaine. C’est cette double fidélité, à la lettre et à l’esprit, qui donne à sa direction sa cohérence et son autorité. Les représentations parisiennes de mars 2026 en offrent une illustration convaincante.

Un voyage à travers l’œuvre
C’est Julien Favreau lui-même qui a conçu « Béjart et nous », proposition à la fois intime et panoramique qui fonctionne comme une déambulation chorégraphique à travers le legs du Maître. Solos, pas de deux, séquences d’ensemble : autant d’extraits surgis de partitions diverses du maître réunis sous une même soirée pour dessiner le portrait d’un créateur en perpétuel mouvement. Ce n’est pas une rétrospective figée que propose Julien Favreau, mais une immersion vivante dans une œuvre qui n’a rien perdu de sa capacité à saisir le public au vif. Trente-huit danseurs portent cette fresque avec l’énergie et la précision qui font depuis longtemps la signature de la compagnie, rappelant que le Béjart Ballet Lausanne reste, par sa diversité de nationalités et par son niveau technique, l’une des formations les plus singulières du panorama mondial de la danse.

Vient ensuite « L’Oiseau de Feu », porté par la partition volcanique d’Igor Stravinsky. Maurice Béjart en avait fait une méditation sur la renaissance et la splendeur du phénix, croisant la richesse de la culture russe avec une vision chorégraphique qui rompait délibérément avec les conventions du ballet académique. Là où les versions traditionnelles se nourrissaient d’un récit féerique, Maurice Béjart avait voulu une œuvre plus abstraite, plus physique, portée par la seule force du mouvement et de la musique.

Le finale de la soirée appartient au « Boléro » de Maurice Ravel, ballet hypnotique qui reste l’une des pièces les plus connues du répertoire du XXe siècle. L’interprète central y incarne une danse répétitive et incandescente, sur l’escalade inexorable d’une orchestration qui finit par tout engloutir. Maurice Béjart avait décrit lui-même cette mécanique envoûtante : une mélodie qui s’enroule inlassablement sur elle-même, augmentant en volume et en intensité jusqu’à dévorer l’espace sonore tout entier. Cinquante ans après sa création, l’effet reste intact.
Prélude au centenaire
Le retour à La Seine Musicale s’inscrit dans une dynamique plus large. Né le 1er janvier 1927 à Marseille, Maurice Béjart verra son centenaire célébré en 2027 par une série de manifestations d’envergure, dont La Seine Musicale sera l’un des lieux phares. La salle de l’île Seguin accueillera notamment, du 10 au 14 mars 2027, « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », absent de Paris depuis huit ans, porté par les musiques de Queen et de Mozart et par les costumes légendaires de Gianni Versace. Ces soirées de mars 2026 constituent ainsi bien plus qu’un passage ordinaire en tournée : elles inaugurent une période de célébration d’un créateur dont l’influence sur la danse du XXe siècle reste sans équivalent, et dont l’œuvre, entre les mains de Julien Favreau, continue de démontrer qu’elle n’a rien perdu de sa force de conviction.
« Béjart et nous », « L’Oiseau de Feu », « Boléro » / Direction artistique : Julien Favreau. Avec Elisabet Ros, Oana Cojocaru, Jasmine Cammarota, Valerija Frank, Chiara Posca, Mari Ohashi, Olha Skrypchenko, Ana Ksovreli, Solène Burel, Bianca Stoicheciu, Clara Boitet, Floriane Bigeon, Min Kyung Lee, Gohar Mkrtchyan, Konosuke Takeoka, Emma Foucher, Carolina Fregnan, Kateryna Chebykina, Oscar Chacon, Masayoshi Onuki, Kwinten Guilliams, Denovane Victoire, Hideo Kishimoto, Cyprien Bouvier, Daniel Aguado Ramsay, Edoardo Boriani, Federico Matetich, Liam Morris, Angelo Perfido, Aubin Le Marchand, Efe Burak, Jule Deutschmann, Andrea Luzi, Oscar Frame, Zsolt Kovacs, Jeronimas Krivickas.
La Seine Musicale, Île Seguin, 92100 Boulogne-Billancourt. Du mercredi 11 au dimanche 15 mars 2026.

Maurice Béjart, 1927-2007
Le chorégraphe qui fit entrer la danse dans les stades
Maurice-Jean Berger naît le 1er janvier 1927 à Marseille, dans un milieu singulier. Son père, le philosophe Gaston Berger, issu d’une famille aux racines sénégalaises, lui transmet une curiosité intellectuelle sans bornes. Sa mère, Germaine, disparaît de leucémie quand il n’a que sept ans, deuil fondateur que le chorégraphe sublimera bien plus tard dans une version personnelle de « Casse-noisette » où il se met lui-même en scène sous les traits de l’enfant qu’il fut. Il adopte le nom de Béjart en référence à Armande Béjart, l’épouse de Molière, signe d’un goût précoce pour les postures littéraires et les gestes symboliques.
Formé à Paris auprès de Madame Egorova, de Madame Rousanne et de Léo Staats, il fait ses premières armes comme danseur à Vichy, puis auprès de Janine Charrat et de Roland Petit, avant de rejoindre l’International Ballet à Londres. Une tournée en Suède avec le Cullberg Ballet en 1949 l’ouvre aux ressources de l’expressionnisme chorégraphique. De retour à Paris, il fonde les Ballets de l’Étoile, signe en 1955 une « Symphonie pour un homme seul » sur une musique de Pierre Henry et Pierre Schaeffer, et commence à construire un langage propre, ancré dans la modernité.
La France, pourtant, ne lui donnera jamais les moyens de ses ambitions. C’est à Bruxelles, en 1960, au Théâtre royal de la Monnaie, qu’il crée le Ballet du XXe siècle, la compagnie avec laquelle il va révolutionner la danse mondiale. Le « Sacre du printemps » d’Igor Stravinsky, le « Boléro » de Maurice Ravel en 1961, « Messe pour le temps présent » en 1967, « Nijinski, clown de Dieu » en 1971 : autant d’œuvres qui remplissent les palais des sports et les arènes antiques, ouvrant la danse contemporaine à un public de masse que nul avant lui n’avait su conquérir.
Sa vie intime est indissociable de son œuvre. Le danseur argentin Jorge Donn, rencontré en 1963, devient à la fois sa muse absolue et le grand amour de sa vie. Pendant trente ans, les deux hommes partagent une relation artistique et sentimentale d’une intensité rare, dont témoigne une correspondance d’une beauté saisissante. La mort de Jorge Donn du sida en 1992 le dévaste, et Maurice Béjart lui consacre en 1997 « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », ballet bouleversant porté par les musiques de Queen et de Mozart, qui reste l’un des sommets de son répertoire.
En 1987, il transfère sa compagnie à Lausanne sous le nom de Béjart Ballet Lausanne et fonde l’école-atelier Rudra. Élu à l’Académie des beaux-arts en 1994, décoré de l’Ordre du Soleil Levant au Japon, il reste jusqu’à la fin un créateur insatiable. Il meurt le 22 novembre 2007 à Lausanne, peu avant la première de son ultime spectacle, entouré de ses danseurs. Ses cendres sont dispersées sur les plages d’Ostende, en Belgique, son pays d’adoption.