Le texte de Franck Laguilliez Arrondeau, « La mort ne nous séparera pas », paru en janvier 2023 aux éditions Mama Éditions, appartient à cette catégorie de récits intimes dont on se demande, avant d’en entendre la lecture, s’ils peuvent survivre à la voix d’un autre. La réponse, apportée cet après-midi au Théâtre des Mathurins par Cyrille Thouvenin, est sans ambiguïté.

L’histoire est celle d’un amour entre deux hommes prénommés l’un et l’autre Franck, coïncidence qui dit déjà quelque chose de leur fusion. Franck Laguilliez, photographe dont les clichés ont circulé dans de nombreux magazines, rencontre Franck Arrondeau, comédien, auteur et metteur en scène, sur un site de rencontres. Ils se marient, partagent quinze années de plénitude, fondent ensemble la Compagnie des 12 Portes, co-signent en 2011 le livre de photographies « Confidences d’artistes : Raconte-moi ton lit », l’un par l’image, l’autre par le texte. Puis la maladie s’installe : un cancer du cardia emporte Franck Arrondeau à l’âge de quarante-deux ans. Avant de mourir, il avait promis à son mari de rester « connecté, même après ». Le livre est né de cette promesse, de cette certitude que la mort n’est qu’une étape. Amélie Nothomb, parmi les premiers lecteurs, a salué la capacité de l’auteur à montrer que l’amour peut dépasser le dernier souffle. Chantal Lauby a prédit, avec raison, que ce texte toucherait de nombreux lecteurs.

Lors de cette lecture aux Mathurins, c’est à un merveilleux numéro d’équilibriste auquel s’est livré Cyrille Thouvenin. Porter ce récit sans le trahir ni l’alourdir supposait une maîtrise absolue de son art et le comédien, qui s’est déjà totalement approprié le texte, a su faire partager toute sa sensibilité avec une fascinante économie de moyens. Toujours juste, parfaitement naturel, d’une subtilité confondante, il a entraîné le public dans un récit d’une grande pudeur, alternant avec une égale aisance les moments de tension émotionnelle et les passages plus légers, ceux où le couple vivait encore dans la lumière. Cette justesse n’est pas le fruit du hasard : depuis ses débuts, Cyrille Thouvenin entretient un rapport particulier aux textes de l’intime. Révélé en 1999 dans le téléfilm « Juste une question d’amour », où il incarnait l’un des premiers personnages homosexuels de la fiction française en prime time, nommé aux Césars en 2001 pour « La Confusion des genres », il a construit une brillante carrière entre cinéma, télévision et plateau de théâtre, restant fidèle à une conception du jeu fondée sur la vérité intérieure. On se souvient notamment de sa lecture de textes d’Hervé Guibert, qui lui avait valu les compliments de Jean-Louis Trintignant.
Ce que Cyrille Thouvenin a accompli cet après-midi tient en un mot : l’incarnation. Le texte de Franck Laguilliez Arrondeau nous interpelle et nous parle avec une force peu commune, et le comédien a su en restituer chaque vibration sans jamais forcer le trait. Reste à savoir quel théâtre donnera à ses spectateurs l’occasion de découvrir une si belle histoire et un si grand comédien. Nous sommes très impatients de le savoir.
Philippe Escalier