À la Folie Théâtre, ce petit espace de vie artistique niché dans une cour pavée de la rue de la Folie Méricourt, Betty Pelissou a choisi de faire confiance au texte de Sophocle. Sans ornementation superflue, sans artifice spectaculaire, elle construit une version dépouillée d’« Antigone » où chaque mot retrouve son juste poids. Et l’on mesure vite, à l’écoute de ce texte traversé par la fureur et la douleur, ce que cette tragédie du Ve siècle avant notre ère a conservé d’actuel. Le conflit qui la structure, celui d’une conscience individuelle refusant de plier devant la loi de l’État, n’a rien perdu de son acuité.

Le parti pris est celui du dépouillement assumé. La scénographie réduite à l’essentiel concentre toute l’attention sur les corps et les voix, donnant à la confrontation entre Antigone et Créon une brutalité presque clinique. Le pouvoir s’y exerce à nu, sans décorum, ce qui le rend d’autant plus inquiétant. Lucille Arnaud porte le rôle-titre avec une belle conviction ne versant jamais dans le pathos, face à Sébastien Ory qui incarne un Créon crédible dans sa rigidité, homme moins monstrueux qu’obsédé par l’ordre public, ce qui est peut-être la lecture la plus juste du personnage. Valentine Lebrun compose une Ismène touchante dans son hésitation, miroir nécessaire de l’intransigeance de sa sœur, tandis que Damien Dufour prête à Hémon une juvénile et déchirante sincérité. Betty Pelissou, qui signe la mise en scène tout en tenant le rôle du coryphée et Charles Perinel, soldat chargé de veiller sur le cadavre, complètent avec précision une distribution homogène qui sert le texte avec le sérieux qu’il mérite.
En soixante-cinq minutes, la pièce va droit au cœur du sujet. La brièveté n’est pas une contrainte mais une vertu : elle oblige à l’essentiel et interdit le relâchement. Le spectateur, qu’il connaisse ou non la tragédie, est saisi dès les premières scènes et ne lâche plus rien jusqu’au dénouement. « Antigone » parle ici de désobéissance civile, de la solitude de celui qui dit non, de l’obstination nécessaire face aux certitudes du pouvoir. Autant de questions que notre époque pose avec une insistance que Sophocle n’aurait pas reniée.
Que l’on vienne en curieux ou en amoureux du théâtre classique, cette « Antigone » nous offre la sensation que quelque chose d’essentiel vient d’être dit, et qu’il était urgent de l’entendre ainsi.
Philippe Escalier – Photo © Émeric Gallego
« Antigone » de Sophocle / Mise en scène de Betty Pelissou. Avec Lucille Arnaud, Sébastien Ory, Valentine Lebrun, Damien Dufour, Betty Pelissou, Charles Perinel, Johan Schies, Anaïs Richez et Madeline Fortumeau. / À la Folie Théâtre, 6 rue de la Folie Méricourt, 75011 Paris. Jeudi à 19 h 30, samedi et dimanche à 18 h. Jusqu’au 12 avril 2026.