Génération Barber

L’ivresse du mercredi soir

Il existe des spectacles qui ne vous lâchent pas. Ceux dont on sort avec une joie irréductible, qui tient à la fois de la satisfaction esthétique et du fou rire. « Génération Barber », ce petit bijou que la Compagnie Barber Shop Quartet présente tous les mercredis au Théâtre Essaïon depuis le 28 janvier 2026, est de ceux-là.

Le barbershop, style né dans les arrière-boutiques des coiffeurs de Chicago au tournant du siècle dernier, repose sur une idée d’une beauté simple : quatre voix, aucun instrument, des harmonies tenues à la perfection. La Compagnie Barber Shop Quartet a fait sien ce principe depuis quinze ans et plus de cinq cents représentations, en lui ajoutant une dimension que ses inventeurs n’avaient sans doute pas prévue : une verve comique, une inventivité burlesque et une liberté de ton résolument françaises.

Pour « Génération Barber », leur cinquième opus, Sophie Forte, à la mise en scène, a eu l’intelligence de puiser dans la réalité même du groupe. Les deux fondateurs, Marie-Cécile Robin-Héraud, soprano dont la voix sidère autant que les mimiques désarment, et Xavier Vilsek, basse et bruiteur de génie, qui peut imiter n’importe quel son du monde connu, accueillent deux nouvelles recrues : Clémence Paquier, alto complice, et Guillaume Nocture en alternance avec Damien Dufour, ténors facétieux. De cette cohabitation naît un conflit de générations aussi fictif que savoureux, où les anciens veillent jalousement sur les codes du barbershop pendant que les jeunes entendent bien les bousculer. Scenario classique, mais traité avec une finesse d’écriture et une connivence telles entre les quatre artistes qu’il suffit amplement à tenir une soirée entière sous l’emprise d’une tension joyeuse.

Lookés années quarante, installés derrière leurs micros-pieds au charme délicieusement désuet, les quatre interprètes naviguent avec une aisance confondante entre une vingtaine de chansons, dont certaines signées Charlie Chaplin, Francis Blanche, Pierre Dac ou Charles Aznavour, et plusieurs créations originales dont les textes, ciselés et littéraires, font mouche à chaque fois. La parentalité contemporaine, les travers de la vie de couple, les illusions perdues : les sujets sont ordinaires, le regard posé dessus est extraordinaire, d’une bienveillance malicieuse et désopilante. On pense, par instants, à la grande tradition du cabaret français, à ses textes qui avaient du corps et une pensée derrière les mots.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la qualité musicale, absolue, jamais sacrifiée sur l’autel du comique. Les quatre voix s’emboîtent avec une précision et une richesse harmonique qui seraient, à elles seules, un spectacle. Que Xavier Vilsek se mette à imiter un orchestre entier, ou que Marie-Cécile Robin-Héraud laisse tomber le masque de la comédie pour exposer soudain l’étendue d’une voix somptueuse, le plaisir musical est constant, réel, exigeant.

Sophie Forte maintient tout cela dans un équilibre remarquable, donnant au spectacle un rythme soutenu, une progression narrative qui évite tout essoufflement et ménage les moments de grâce au milieu des éclats de rire. À l’Essaïon, salle intime par excellence, la connivence avec le public est immédiate, presque physique. On ne regarde pas « Génération Barber », on y participe et avec quel plaisir !

Philippe Escalier


« Génération Barber » de la Compagnie Barber Shop Quartet / Mise en scène de Sophie Forte. Avec Marie-Cécile Robin-Héraud, Clémence Paquier, Xavier Vilsek, Guillaume Nocture (en alternance avec Damien Dufour) / Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris / Tous les mercredis à 20 h 50, jusqu’au 22 avril 2026 (relâches les 11 et 25 mars).

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About Sensitif

Journaliste et photographe dans le domaine du spectacle vivant.
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