Le Ballet Julien Lestel au Théâtre Libre

Il faut remonter aux premières années de formation pour comprendre la trempe d’un artiste comme Julien Lestel. Entré à l’École de danse du Ballet de l’Opéra national de Paris, puis au Conservatoire national supérieur où il décroche un premier prix, il gravit rapidement les étapes d’une carrière d’interprète au sommet. C’est Rudolf Noureev en personne qui lui propose de danser « Cendrillon » au Théâtre San Carlo de Naples, ouvrant une trajectoire qui le mènera aux Ballets de Monte-Carlo, au Ballet de l’Opéra de Paris, au Ballet de Zurich comme danseur principal, et enfin au Ballet national de Marseille aux côtés de Marie-Claude Pietragalla. Dans les coulisses et sur les scènes, Lestel côtoie Jérôme Robbins, Jiří Kylián, William Forsythe, Angelin Preljocaj, Roland Petit, Pina Bausch, Carolyn Carlson. Cette école au contact des plus grands constitue le socle d’une esthétique forgée dans l’exigence, où la virtuosité technique ne se dissocie jamais d’une profonde intelligence du mouvement.

En 2007, à l’Espace Pierre Cardin, Julien Lestel présente « Les Âmes Frères », première création signée de sa compagnie éponyme basée à Marseille. L’aventure ne cessera plus de s’amplifier : vingt-six chorégraphies au répertoire, une quarantaine de dates annuelles, des scènes en France et à l’étranger, jusqu’à la Salle Pleyel en 2024 pour « Rencontres » et le Théâtre Libre en 2025 pour « Carmen ». Soutenu par la Ville de Marseille, la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et le ministère de la Culture, le Ballet Julien Lestel incarne aujourd’hui une voie singulière dans le paysage chorégraphique français, celle d’une danse néoclassique-moderne qui conjugue fluidité et rupture, sensualité et puissance, lyrisme et précision athlétique. Pierre Cardin lui confiera la chorégraphie de « Casanova », le pianiste François-René Duchâble sera son complice de scène pour « Anastylose » et « Rachmaninov », tandis que le compositeur Karol Beffa créera la musique de « Corps et Âmes » au Théâtre des Champs-Élysées. Une façon de travailler qui dit beaucoup de l’homme : ancré dans des collaborations d’envergure, jamais sectaire dans ses choix musicaux, toujours attentif à ce que la danse parle autant aux sens qu’à l’intelligence.

Création 2025, « Run » s’empare d’une métaphore que chacun reconnaîtra immédiatement, celle de la course effrénée qui structure nos existences contemporaines. Sur une palette musicale ample et contrastée convoquant Ólafur Arnalds, Ludovico Einaudi, Angelo Badalamenti et Chet Baker, la chorégraphie fait se succéder séquences explosives et instants suspendus, énergie collective et solitudes traversées. L’ambition ne se limite pas au constat : « Run » est aussi une invitation à ralentir, à reprendre conscience du corps comme espace d’habitation et non de performance, à retrouver dans le mouvement partagé ce qui relie les êtres entre eux. Engageant et parfois électrique, ce ballet d’une heure dix affirme avec cohérence la marque de fabrique de Lestel : une danse généreuse, physique, émotionnelle.

Second programme de cette résidence parisienne, « Misatango Boléro » rapproche deux univers que tout semble distinguer. La « Misa a Buenos Aires » de Martín Palmeri, créée en 1996, opère une synthèse saisissante entre musique sacrée et tango argentin, tissant le fil de l’émotion populaire dans la trame d’un texte liturgique. Face à elle, le «  Boléro» de Ravel, monument de la montée en puissance et de la tension collective, que Julien Lestel aborde comme un rituel où le groupe s’embrase par degrés, la précision millimétrée servant une intensité qui ne cède rien. Deux œuvres, deux grammaires musicales, une même conviction chorégraphique :  le mouvement peut toucher là où les mots s’arrêtent.

Philippe Escalier – Photos © Isabelle Aubert


Distribution

Chorégraphie : Julien Lestel. Production : Alexandra Cardinale Opéra Ballet Production. Assistant chorégraphe : Gilles Porte. Lumières : Lo-Ammy Vaimatapalo.

Avec les danseurs et danseuses du Ballet Julien Lestel : Eva Bégué, Celian-Maël Bruni, Maxence Chippaux, Allan Géreaud, Roxane Katrun, Ingrid Lebreton, Inès Pagotto, Louis Plazer, Timothée Rouby, Mara Whittington.

«Run» du 18 au 22 mars 2026 – Musiques : Ólafur Arnalds, Angelo Badalamenti, Chet Baker, Christopher Bissonnette, Ludovico Einaudi, Ludwig Göransson, Jacob Kirkegaard, A Winged Victory for the Sullen. Durée : 1h10.

«Misatango Boléro» du 25 au 29 mars 2026 – Musiques : Martín Palmeri, Maurice Ravel.

Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris 10e.

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About Sensitif

Journaliste et photographe dans le domaine du spectacle vivant.
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