Bridgerton, saison 4 : Le bal masqué de Cendrillon

La quatrième saison de La Chronique des Bridgerton occupe les sommets des palmarès Netflix dans le monde entier. Portée par un dispositif narratif aussi ancien que le conte lui-même, cette nouvelle livraison de Shondaland assume pleinement ce qu’elle est : un opéra sentimental en costume, flamboyant et calculé, qui réinvente Cendrillon en la plongeant dans le tumulte de la haute société londonienne de la Régence.

Après les saisons consacrées à Daphne, Anthony et Colin, c’est Benedict Bridgerton qui occupe enfin le devant de la scène. Ce deuxième fils de la fratrie, incarné avec un charme nonchalant par Luke Thompson, avait jusqu’alors flotté en lisière du récit : artiste bohème, séducteur sans attaches, observateur amusé des conventions qu’il feignait de mépriser. Il était, dans le langage du feuilleton, l’éternel célibataire prometteur, celui sur qui les regards se posaient sans jamais s’arrêter. La saison 4 lui offre enfin sa propre partition.

Le point de départ est d’une limpidité presque désarmante : Benedict tombe éperdument amoureux d’une mystérieuse Dame à la robe d’argent lors du bal masqué organisé par Lady Violet, sa mère. La jeune femme disparaît avant les douze coups de minuit, comme il se doit, laissant derrière elle un émoi et une obsession que rien ne pourra éteindre. Le roman de Julia Quinn dont s’inspire cette saison, « An Offer from a Gentleman », ne cachait pas son modèle tutélaire. La showrunneuse Jess Brownell, qui avait repris les rênes de la série à la saison 3, l’assume avec une pleine conscience de ses effets : la structure du conte est ici le moteur même de la narration, et sa transparence fait partie du plaisir.

C’est dans le traitement du personnage féminin que la saison 4 marque une rupture significative avec ses devancières. Sophie Baek est interprétée par l’actrice australienne d’origine coréenne Yerin Ha, révélée au grand public par la série « Halo ». La production a choisi d’inscrire dans le personnage même les origines de son interprète, lui conférant un héritage coréen qui enrichit la fiction sans la dénaturer. C’est un geste politique discret mais réel, cohérent avec la vision uchronique d’une Angleterre géorgienne débarrassée de ses hiérarchies raciales.

Fille illégitime d’un comte, Sophie vit sous la coupe d’une belle-mère tyrannique, Lady Araminta Gun, jouée avec une jubilation féroce par Katie Leung, méconnaissable après ses années dans l’univers Harry Potter, entourée de ses deux demi-sœurs, Rosamund Li et Posy Li. Cette structure archétypale s’enrichit ici d’une dimension que les saisons précédentes n’avaient fait qu’esquisser : la vie des domestiques, leur dignité bafouée, leurs silences contraints. Sophie n’est pas une aristocrate déchue qui attendrait de retrouver son rang ; c’est une femme qui vide les chambres, sert à table, et doit étouffer ses désirs sous l’impératif quotidien de la survie. Yerin Ha impose d’emblée une présence rare : lumineuse dans l’instant du bal, résistante dans l’adversité, elle donne à son personnage une épaisseur qui dépasse le simple rôle d’amoureuse transie.

La scène du lac, déjà qualifiée par la critique de « moment Jane Austen » de la saison, cristallise cette alchimie : Benedict se baigne, Sophie survient par hasard, les regards se croisent et quelque chose d’irréversible commence. Luke Thompson et Yerin Ha y font la démonstration d’une complicité qui n’a rien de fabriqué. Leur alchimie est à la fois palpable et juste, nourrie d’une maladresse qui sonne vrai, comme celle de deux êtres qui ne savent pas encore comment se tenir l’un face à l’autre.

Ce qui distingue cette quatrième saison des précédentes, c’est la manière dont elle accepte de regarder en face les fractures de la société géorgienne. Quand Benedict propose à Sophie de devenir sa maîtresse, croyant de bonne foi lui offrir ce qu’il peut sans briser les conventions de sa classe, la scène est délibérément inconfortable. Et Sophie refuse. Non par orgueil, mais parce qu’elle se sait valoir mieux. Ce moment, rare dans le genre, résonne avec une étonnante actualité sur la question des inégalités de condition et de la dignité des femmes. La deuxième partie de la saison va plus loin encore : un décès brutal et inattendu ramène soudainement la série à la réalité de la mort, de l’héritage, des obligations qui pèsent sur les familles nobles, donnant à l’ensemble une gravité nouvelle. Là où la saison 3 avait déçu par sa seconde partie trop longue et ses effets redondants, la saison 4 retrouve une unité de ton. La première partie pose les bases avec le charme un peu kitsch et assumé qui fait la signature de la série ; la seconde monte en intensité dramatique pour aboutir à une résolution qui ne trahit ni les personnages ni les attentes du public.

Depuis la première saison, les costumes de Bridgerton constituent un langage à part entière. Ellen Mirojnick, costumière oscarisée reconnue notamment pour son travail sur Behind the Candelabra, avait posé dès l’origine un principe radical : tout serait créé de toutes pièces. Pas une robe récupérée dans les entrepôts de costumiers, pas un accessoire de stock. Quelque 238 artisans avaient travaillé à confectionner les 5 000 costumes de la première saison ; la tradition s’est maintenue, saison après saison, avec la même exigence.

La saison 4 offre à ce travail un terrain particulièrement fertile. Sophie, la « Dame en argent » du bal masqué, est littéralement construite autour d’un costume : une robe d’un éclat lunaire qui la distingue de toute l’assemblée et qui fonctionnera comme l’image matricielle de la saison, celle que les spectateurs garderont en mémoire. Le choix de l’argent n’est pas fortuit : ni l’or de l’aristocratie établie, ni le gris des domestiques, mais quelque chose d’interstitiel, entre les deux mondes que Sophie habite simultanément. Mirojnick signe ici une métaphore vestimentaire d’une précision remarquable.

Plus généralement, la palette chromatique de la série reste fidèle à sa logique : les Bridgerton portent des tons sobres, bleu profond, vert jade, argent, qui signalent leur rang sans ostentation tapageuse, tandis que les Featherington s’obstinent dans leurs couleurs criardes, reflet d’une ambition sociale qui déborde. Le bal masqué de la première partie déploie une fantasmagorie de soies, de brocarts, de dentelles et de masques ouvragés qui doit autant à Venise qu’à Mayfair : c’est un spectacle en soi, et la mise en scène le sait, s’attardant sur chaque détail avec une complaisance calculée. La vidéo annonçant la fin de tournage, publiée le 20 juin 2025 par l’équipe de production, avait déjà laissé entrevoir quelques tenues, suffisamment pour déclencher l’émoi des admirateurs de la série, qui traitent depuis longtemps ces aperçus comme des indices narratifs.

La grande force de Bridgerton a toujours résidé dans la cohérence de ses choix de distribution. En confiant chaque saison à un nouveau couple central tout en conservant l’ensemble de la fratrie et de la cour, la série réussit le tour de force de renouveler son émotion sans sacrifier son identité. La saison 4 ne déroge pas à cette règle, et le résultat est probablement le plus abouti à ce jour.

Luke Thompson, longtemps cantonné à un rôle de faire-valoir élégant, révèle ici toute l’étendue de son registre. Son Benedict oscille avec conviction entre la légèreté du dilettante et la gravité de l’homme confronté à ses propres contradictions. Face à lui, Yerin Ha s’impose avec une force tranquille qui ne doit rien à la facilité. La distribution secondaire n’est pas en reste : Katie Leung compose une belle-mère d’une cruauté délicieusement théâtrale ; Ruth Gemmell maintient avec constance la dignité mélancolique de Lady Violet Bridgerton ; Golda Rosheuvel, en Reine Charlotte, continue d’insuffler à la série cette folie royale dont elle a le secret. Emma Naomi et Hugh Sachs, dans les rôles d’Alice Mondrich et de Brimsley, accèdent cette saison au statut de personnages principaux, une promotion méritée pour deux présences qui avaient su se rendre indispensables.

Les intrigues parallèles, Francesca et John de retour de lune de miel, Colin et Penelope dans les délices d’un amour accompli et nouvellement parental, Eloise poursuivant sa trajectoire d’insoumise, donnent à la saison sa texture d’ensemble, ce sentiment d’une société vivante et multiple où les histoires individuelles s’entrelacent sans jamais se confondre. C’est précisément ce tissu de destins croisés qui distingue Bridgerton du simple roman-photo sentimental : chaque personnage, si secondaire soit-il, porte avec lui une cohérence interne.

Il y a quelque chose de paradoxalement subversif dans le fait qu’une production aussi ouvertement spectaculaire, aussi délibérément évasive, choisisse précisément le conte de Cendrillon pour aborder les questions de classe sociale et de dignité. Le conte, dans sa structure même, suppose que l’ordre du monde peut être renversé, ne fût-ce que le temps d’un bal. Bridgerton s’en empare non pour le tourner en dérision, mais pour lui donner une chair contemporaine : Sophie n’est pas une princesse qui s’ignore, elle est une femme qui sait ce qu’elle vaut et qui refuse les compromissions que la société lui impose.

Nous ne pouvons que nous en féliciter, Netflix a confirmé en mai 2025 le renouvellement de la série pour une cinquième et une sixième saison. Elles prolongeront l’exploration de la fratrie Bridgerton, Gregory et Hyacinthe attendent encore leur heure. La machine narrative est bien huilée, le public fidèle, et les ambitions de Shondaland intactes. Mais pour l’heure, c’est bien cette quatrième saison qui donne le sentiment le plus accompli de ce que la série peut être à son meilleur : un divertissement somptueux qui n’oublie pas d’être, çà et là, humain.

Philippe Escalier – Photos © Liam Daniel / Netflix

La Chronique des Bridgerton, saison 4 avec Luke Thompson, Yerin Ha, Ruth Gemmell, Katie Leung, Golda Rosheuvel, Jonathan Bailey, Luke Newton, Claudia Jessie, Hannah Dodd, Emma Naomi, Hugh Sachs. Showrunneuse : Jess Brownell. Produit par Shondaland / Shonda Rhimes. D’après les romans de Julia Quinn. Costumes : Ellen Mirojnick.

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About Sensitif

Journaliste et photographe dans le domaine du spectacle vivant.
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