Adèle Berry

Tout commence par une paire de bottines offertes par un mystérieux cordonnier à une jeune fille vivant en chaise roulante depuis l’enfance. Elle les enfile un soir, et le miracle se produit : elle marche ! Londres, 1880, les docks de la vieille ville, un peuple de saltimbanques, de voleurs et de musiciens des rues. Le décor est posé avec cette économie propre aux grands conteurs, et l’on comprend d’emblée, dans cette salle du Déjazet où les Hivernales installent pour la première fois leur festival, que l’on va passer une soirée particulière. Le pari était pourtant ambitieux : six spectacles d’un même auteur réunis sous un même toit, l’univers entier de Yanowski offert en traversée – du conte intime à la comédie musicale de grande ampleur. C’est précisément cette dernière qui ouvre le bal, et elle le fait avec un éclat qui donne envie d’y revenir.

Troupe de comédiens sur la scène du Théâtre Déjazet pour le spectacle de Yanowski. Photo © Philippe Escalier

Yanowski – de son vrai nom Yann Girard, né en 1974 dans l’univers bohème parisien, petit-fils d’anarchiste espagnol, enfant de saltimbanques et de guitaristes de flamenco, fugueur chamanique au Mexique à dix-sept ans avant d’étudier la philosophie – n’est pas un auteur comme les autres. Depuis la fondation du « Cirque des Mirages » avec le pianiste Fred Parker en l’an 2000, ce chantre du cabaret expressionniste n’a cessé d’inventer des mondes habités par des figures hantées, des enfances blessées, des voyages entre ombre et lumière. « Adèle Berry » est à ce titre une œuvre pleinement cohérente avec son imaginaire – mais elle le déploie à une échelle nouvelle, celle du spectacle total, avec orchestre live, troupe de danseurs-chanteurs-comédiens et une mise en scène qui assume sans complexe l’héritage du théâtre musical.

Le sujet est un conte faisant penser à Dickens principalement même si l’on peut aussi songer à Stevenson, à Jack London et à ces récits d’aventure dont Yanowski se nourrit depuis l’adolescence. Adèle, donc, explore la nuit londonienne, s’y lie d’amitié avec Eliot, jeune orphelin, et affronte les ombres menaçantes de Faith Damnable, terrifiant voleur d’enfants. Entre rêve et réalité, fresque sociale et initiation, le spectacle brasse les registres avec appétit sans jamais les confondre : la noirceur est présente, mais la lumière gagne toujours, et c’est là le choix d’un auteur qui croit encore à la vertu du conte.

La mise en scène d’Emmanuel Touchard, complice de longue date, sert cette ambition avec une remarquable économie de moyens : peu de décors, beaucoup de corps, une scénographie de Mélusine Mayance qui suggère l’atmosphère plutôt que de l’imposer. Les chorégraphies de Laurence Perez – vives, précises, collectives – donnent au spectacle son élan et sa respiration, tandis que l’orchestre live, composé de William Fruchaud au piano, Timothée Gesland aux percussions, Emilien Veret à la clarinette et Pauline Buet au violoncelle, tisse une palette sonore d’une étonnante richesse. Les compositions de Yanowski s’y déploient avec cette qualité qui lui est propre : des mélodies qui s’insinuent immédiatement, des harmonies qui tutoient parfois le tango, parfois la chanson d’avant-guerre, parfois même quelque chose de plus slave et de plus sombre.

La distribution réunit une troupe de jeunes interprètes dont la cohésion constitue l’un des atouts majeurs de la soirée. Dans le rôle-titre, Céleste Hauser impose avec grâce et espièglerie la candeur volontaire d’Adèle. Face à elle, Gaspard Coulon campe un Eliot touchant, et leur duo amoureux a le charme discret des choses bien faites. Clément Malet et Zoé Gedicht forment une paire de complices amusants, tandis qu’Alice Pavlidis se distingue au chant avec une belle présence. Eva Tesiorowski compose une gouvernante à la fois rigide et attendrie, Margot Murray une poissonnière dont la gouaille crève la scène, et Pierre Folloppe ainsi que Matilda Germain animent avec brio le moment de foire. Yanowski lui-même, en Faith Damnable, apporte à la pièce sa voix de basse et une présence menaçante qui ne cherche pas l’excès – ce qui est, finalement, plus troublant.

Ce qui frappe au terme de la soirée, c’est la générosité sans calcul de l’entreprise : un auteur qui offre au théâtre ce qu’il a de plus personnel, et une troupe qui y répond avec une énergie communicative rare. Les bottines d’Adèle marchent dans la nuit londonienne et elles emmènent le public loin, très loin du quotidien.

Texte et photos : Philippe Escalier

« Adèle Berry » de Yanowski

Mise en scène d’Emmanuel Touchard. Chorégraphies de Laurence Perez. Avec Céleste Hauser, Gaspard Coulon, Clément Malet, Zoé Gedicht, Alice Pavlidis, Eva Tesiorowski, Margot Murray, Pierre Folloppe, Matilda Germain et Yanowski.

Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris 3e. Dans le cadre des Hivernales du Déjazet.

Avatar de Inconnu

About Philippe Escalier

Journaliste culturel et photographe, fondateur de Sensitif.org. Spécialiste du spectacle vivant, du cirque contemporain et de la danse, je parcours les scènes pour partager mon regard sur le spectacle vivant. Je réalise également des photos de spectacle à destination de la presse.
Cet article, publié dans Comédie musicale, Musical, Spectacle musical, Spectacle vivant, est tagué , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire