Dans l’écrin intimiste de Maison 3, nichée au 5 rue Molière dans le premier arrondissement de Paris, s’affirme depuis l’automne dernier une proposition artistique singulière qui renouvelle l’art du cabaret parisien. Effrontés, créé par le chorégraphe Willy Laury, conjugue avec une élégance subversive les codes du genre et l’exigence chorégraphique contemporaine.

Un créateur aux références internationales
Willy Laury, formé à la prestigieuse Juilliard School avant d’intégrer durant sept saisons l’Alvin Ailey American Dance Theatre, s’est forgé une identité artistique nourrie d’influences multiples. Son parcours l’a conduit des scènes new-yorkaises aux planches de l’Opéra national de Paris, où il fut artiste invité au sein d’Incidence Chorégraphique. Ancien danseur de compagnies telles que Morphoses, Ballet X ou Michael Clark Company, ce Parisien de naissance mêle dans son travail l’héritage du modern jazz américain, une sensibilité théâtrale aiguisée et une vision contemporaine du spectacle vivant.

Une dramaturgie de la transgression élégante
Le spectacle, fruit d’une collaboration créative avec Scott Schneider, déploie une proposition immersive où danse, théâtre et performance vocale se répondent dans un dialogue constant. Les textes, signés par Willy Laury tissent une trame narrative qui célèbre la liberté individuelle et l’authenticité sans jamais céder à la facilité. La mise en scène cultive une esthétique du déséquilibre contrôlé, oscillant entre poésie visuelle et irrévérence assumée.
Les sept interprètes, Pablova alias Pierre-Antoine Brunet, Andie Masazza, Zoë McNeil, Esther Cachia, Jérémie Chaberty, Simon Gruszka et Quentin Michel portent cette vision avec une intensité remarquable. Chacun déploie un registre technique affûté au service d’une présence scénique magnétique, naviguant entre numéros de bravoure chorégraphique et moments d’une fragilité calculée.

Une direction artistique soignée
L’univers visuel d’Effrontés doit beaucoup aux créations d’Isa Bardot, dont les costumes évoquent l’esprit du mythique Studio 54, et de Xavier Fornet. Cette double signature vestimentaire construit une esthétique glamour empreinte d’une sensualité brute, loin des strass convenus du cabaret traditionnel. Les maquillages, confiés à Marieke Thibaut pour MAC Pro, accentuent cette ambivalence entre sophistication et audace décomplexée.
Un lieu chargé d’histoire
Le choix de Maison 3 comme écrin pour cette création n’est pas anodin. Cet établissement de la rue Molière, qui fut jadis un théâtre d’avant-garde sous la houlette d’Agnès Capri — accueillant Juliette Gréco, Barbara et Édith Piaf — avant de devenir le club underground Le Tigre, perpétue une tradition parisienne du spectacle nocturne affranchi des conventions. Le lieu, repensé par l’agence d’architecture d’intérieur Les Beaux Jours, marie textures somptueuses et références art déco, créant une atmosphère feutrée propice à l’expérience immersive recherchée par Willy Laury.

Une expérience qui interroge les frontières
Effrontés s’inscrit dans une lignée artistique qui, du Crazy Horse aux propositions les plus contemporaines, questionne les limites entre spectacle de divertissement et création chorégraphique exigeante. En cultivant une esthétique de la curiosité et de la rébellion maîtrisée, le spectacle propose une relecture actuelle de ce que peut être un cabaret au XXIe siècle, loin des reconstitutions nostalgiques comme des provocations gratuites.
Les représentations, qui affichent complet depuis l’automne, témoignent de l’appétit du public parisien pour des formes artistiques hybrides assumant leur dimension nocturne sans renoncer à l’exigence. Dans ce Paris de la rive droite où se côtoient institutions culturelles et lieux de vie nocturne, Effrontés trace une voie singulière, celle d’un cabaret qui fait de l’effronterie non pas un effet de manche mais une posture artistique rigoureuse. Et les plus effrontés d’entre nous auront bien du mal à dire le contraire !
Texte et photos : Philippe Escalier
