Au Théâtre libre : l’art du boulevard porté au sommet
Il est des comédies qui traversent le temps avec une grâce intacte, « Potiche » de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy en fait assurément partie. Créée en 1980 au Théâtre Antoine avec la flamboyante Jacqueline Maillan, cette comédie sur l’émancipation féminine – à travers le portrait d’une épouse modèle qui prend soudain sa revanche sur le destin – retrouve aujourd’hui une nouvelle vie au Théâtre Libre, sous la direction alerte et follement énergique de Charles Templon. Avec une distribution de premier plan qui transforme chaque représentation en fête, le spectacle tient toutes ses promesses.

Clémentine Célarié, une liberté souveraine
Clémentine Célarié est l’une de ces actrices qui portent en elles une force de vie impossible à contenir. Née à Dakar, enfance africaine, révélée en 1986 dans « 37°2 le matin » de Jean-Jacques Beineix, nominée deux fois aux César et une fois au Molière pour « Madame Sans-Gêne », son parcours résume à lui seul une façon singulière d’habiter le métier : avec une générosité totale, une inépuisable fantaisie et une vraie forme de génie. Elle incarne ici Suzanne Pujol, cette « potiche » de province qui se révèle, au fil des rebondissements, d’une intelligence et d’une autorité que personne n’avait vues venir. Dans ce rôle, Clémentine Célarié est absolument magnifique : drôle, touchante, lumineuse, elle emporte tout sur son passage avec cette énergie ardente qui lui permet de conquérir la salle dès les premières minutes

Philippe Uchan, le mari despotique et l’art de la perfection comique
Face à elle, Philippe Uchan compose un Robert Pujol, patron d’usine austère et mari tyrannique, avec une précision redoutable. Comédien aux multiples facettes, à l’aise aussi bien au théâtre qu’au cinéma, Philippe Uchan sait parfaitement pousser le trait sans jamais sombrer dans la caricature. Sa manière de camper le mari dépassé par les événements, à la fois ridicule et pathétique, fournit à la pièce une bonne partie de sa matière comique. La complicité explosive qu’il développe avec Clémentine Célarié constitue le principal moteur du spectacle.

Hugo Bardin alias Paloma : le vent de liberté qui renouvelle tout
Mais s’il fallait désigner la surprise la plus savoureuse de la soirée, ce serait sans hésiter Hugo Bardin dans la peau de Paloma, la secrétaire haute en couleur de Robert Pujol. Formé au Cours Florent, réalisateur, scénariste, vainqueur de la première saison de « Drag Race France » en 2022, Hugo Bardin, bien plus qu’une personnalité médiatique, est un artiste complet, mu par une exigence et une conviction profondes. Sa présence dans ce boulevard classique apporte une fraîcheur inattendue et un souffle de liberté qui rajeunit la pièce sans trahir son esprit. Paloma y est irrésistible, haute en couleur, drôle, incarnée avec un naturel désarmant et s’impose avec une classe absolue.

Un chœur de complices à l’unisson
La réussite de « Potiche » tient aussi à la qualité de l’ensemble de la distribution. Jérôme Pouly, Benjamin Siksou et Alexie Ribes composent avec talent ce chœur de personnages qui donnent au spectacle son rythme, son relief et sa saveur collective. Et puis, derrière la réussite de l’ensemble, il y a le regard et le sens du rythme de Charles Templon. Comédien lui-même, passé à la mise en scène avec une curiosité et une rigueur qu’on lui connaît depuis plusieurs saisons, il a su, assisté de Félix Beaupérin, aborder « Potiche » sans nostalgie et sans déférence excessive pour l’original. Son parti pris est clair : restituer toute la vivacité du texte en lui insufflant une énergie contemporaine. La belle trouvaille de confier le rôle de la secrétaire à Hugo Bardin alias Paloma en est l’illustration la plus lumineuse, une idée de distribution qui modernise la pièce d’un seul coup et lui ouvre de nouveaux horizons. Dans cette version légèrement raccourcie, le rythme est soutenu, les enchaînements précis, et la direction d’acteurs révèle une véritable intelligence des personnages. Charles Templon a compris que « Potiche », pour fonctionner aujourd’hui, devait respirer librement et il lui a offert exactement cela : de l’air, de la lumière, et cette électricité de plateau qui fait que le public ne décroche pas une seconde.
Les rires fusent, les répliques font mouche, et l’on ressort du Théâtre Libre avec cette légèreté rare que seul le grand boulevard, quand il est aussi bien servi, sait procurer.
Philippe Escalier – Photos © TANGUY
« Potiche » de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy. Mise en scène de Charles Templon. Avec Clémentine Célarié, Philippe Uchan, Hugo Bardin alias Paloma, Jérôme Pouly, Benjamin Siksou et Alexie Ribes. / Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris 10e. Du mercredi au samedi à 21h, samedi à 16h, dimanche à 17h. Jusqu’au 30 avril 2026.