La folie Feydeau au Ranelagh
Il arrive que l’on entre dans un théâtre pour passer une bonne soirée et que l’on en ressorte avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’exceptionnel. C’est précisément ce qui se produit au Théâtre le Ranelagh depuis le 15 janvier, où la Compagnie Viva donne une version décoiffante, inventive et délicieusement démente de « Un fil à la patte », le chef-d’œuvre que Georges Feydeau créa au Palais-Royal en 1894.

Feydeau ou le piège de l’amour
Avant même d’entrer dans la salle, il convient de rappeler ce que représente cette pièce dans l’itinéraire d’un auteur. « Un fil à la patte » appartient à la grande période de Feydeau, qui devait finir ses jours dans un asile en 1921, celle où, après les succès de « Tailleur pour dames » et de « Monsieur chasse », il enchaîne les triomphes avec une aisance et une maîtrise proprement stupéfiantes. La pièce marque un sommet dans sa façon de considérer les sentiments : chez lui, l’amour n’est ni un idéal ni une aspiration, mais un engrenage, une entrave. Fernand de Bois-d’Enghien ne peut rompre avec sa maîtresse Lucette Gautier, chanteuse de café-concert au tempérament volcanique qu’il aime, la lâcheté étant consubstantielle à sa nature, et c’est d’elle que naît toute la mécanique infernale de la pièce. Feydeau porte sur le couple un regard cynique et lucide : dans cette société où l’argent régit les destins et où le mariage bourgeois n’est qu’un contrat déguisé en sentiment, seule Lucette est véritablement amoureuse ; tous les autres ne sont mus que par l’argent, le souci des apparences et la nécessité d’assurer son avenir. À la passion sincère mais aveugle de Lucette répond le calcul froid (mais plus humain) de Viviane, la fiancée, qui préfèrerait un mari canaille à un honnête homme ennuyeux.
Un coup de fouet au répertoire
Anthony Magnier, formé à la commedia dell’arte auprès du maître italien Carlo Boso, fondateur de la Compagnie Viva et metteur en scène de ce spectacle depuis sa création en 2014 – plus de deux cent soixante-dix représentations au compteur – a pris le parti le plus audacieux et le plus judicieux qui soit : ne rien aplatir, ne rien assagir, mais amplifier jusqu’à l’absurde la logique interne de chaque scène. Sa mise en scène est un tour de force. Les portes qui claquent chez Feydeau, il les remplace par le corps même des comédiens : ce sont eux qui créent les obstacles, les espaces, les ruptures de rythme ; les coups de sonnette sont suggérés virtuellement par leur jeu. Les accessoires deviennent des partenaires à part entière. L’espace scénique, dépouillé mais précis, se transforme en terrain de jeu où chaque déplacement est millimétré avec la rigueur d’un mécanisme d’horlogerie ; c’est cette rigueur invisible qui produit le chaos le plus réjouissant, porté par un rythme endiablé maintenu durant tout le spectacle. La scène de la cage d’escalier, où les personnages se retrouvent coincés dans des situations de plus en plus embarrassantes, atteint des sommets grâce à cette mécanique infernale parfaitement maîtrisée. Anthony Magnier signe une mise en scène qui fait voler en éclats la poussière d’un vaudeville trop longtemps enfermé dans ses conventions et ses décors surchargés et en libère toute la folie contenue.

Une troupe au sommet
Cette mécanique ne fonctionnerait pas sans une troupe d’une cohésion et d’une générosité remarquables, fruit d’un compagnonnage forgé depuis la création du spectacle. Stéphane Brel, qui campe Fernand de Bois-d’Enghien, mérite une mention particulière : avec une aisance naturelle et un sens du timing dévastateur, il incarne ce séducteur lâche pris dans l’engrenage de ses propres mensonges avec une précision qui rend chaque tentative d’esquive plus tragi-comique que la précédente. Passant d’un état de panique à l’autre avec une vélocité étourdissante, son personnage effrayé devant les décisions qu’il doit prendre, atteint une dimension presque tragique sous ses dehors de bellâtre insignifiant. On ne s’étonne pas de le retrouver ici après avoir brillé dans « Chers parents » au Théâtre de Paris, lui qui possède cette qualité rare de rendre attachant ce qui devrait être condamnable.

Face à lui, Fanny Lucet prête à Lucette une flamme et une vitalité qui font de la chanteuse trahie bien plus qu’une victime : sa détermination électrise le plateau. Matthieu Lemeunier compose un Bouzin d’une drôlerie irrésistible, ce personnage de notaire ridicule et poète médiocre est l’une des grandes inventions de Feydeau, et il en exploite chaque ressort avec un talent de clown proprement sidérant. Anthony Magnier lui-même endosse le rôle du général Irrigua : moustache galonnée et sang chaud sud-américain, son allure et son sens du timing comique imposent une figure haute en couleur. Eugénie Ravon interprète Viviane avec l’impertinence piquante qui sied à cette jeune femme beaucoup plus lucide qu’il n’y paraît, tandis qu’Alexiane Torres (qui lance la pièce d’une façon si hilarante) prête à la baronne Duverger l’autorité compassée et les raideurs de la belle-mère bourgeoise qui font merveille dans le registre comique. Anthony Roullier donne une formidable drôlerie à Cheneviette, l’ami encombrant dont chaque intervention aggrave un peu plus la situation de Bois-d’Enghien. Farah Naamoune, familière du Ranelagh, complète l’ensemble avec une précision et une présence scénique qui démontrent l’excellence d’une troupe dont chaque membre connaît sa partition sur le bout des doigts. Grégory Bellanger enfin, incarne Fontanet avec l’énergie et la justesse qui font d’un spectacle de troupe bien plus que la somme de ses talents individuels.
L’ivresse de rire ensemble
Il est des moments suspendus où le théâtre fait ce pourquoi il a été inventé : rassembler des étrangers dans le noir et les faire rire ensemble jusqu’aux larmes. Le public sort du Ranelagh avec le sourire de ceux qui ont reçu un cadeau imprévu. Jusqu’au 3 mai, il serait fort regrettable de s’en priver.
Philippe Escalier – Photos © Benjamin Dumas
« Un fil à la patte » de Georges Feydeau
Mise en scène d’Anthony Magnier. Avec Fanny Lucet ou Magali Genoud, Stéphane Brel, Alexandre Pavlata ou Matthieu Lemeunier, Anthony Magnier, Eugénie Ravon ou Alexiane Torres, Agathe Boudrières ou Farah Naamoune, Anthony Roullier ou Grégory Bellanger, Mikaël Fasulo.
Théâtre le Ranelagh, 5 rue des Vignes, Paris 16e. Du jeudi au dimanche, jusqu’au 3 mai 2026.