Comédien, chanteur, danseur : l’homme de troupe
De Clermont-Ferrand à Paris, un parcours d’accidents heureux
Raphaël Fournier a trente-neuf ans et le parcours sinueux de ceux que le théâtre a choisis au moins autant qu’ils l’ont choisi. Originaire de Clermont-Ferrand, il commence par des études de philosophie à l’université, intègre un IUFM pour devenir professeur des écoles, puis bifurque. « Comme souvent dans cette période de la vie, je me suis posé de vraies questions existentielles. J’en suis vite arrivé à cette évidence que j’étais fait pour la musique », confie-t-il. Il rejoint alors Tous en Scène, une école de musiques actuelles à Tours où il se forme pendant deux ans, avant de monter à Paris avec le projet de vivre de la chanson.

Le destin, cependant, a ses propres partitions. La chanteuse avec laquelle il forme un duo entend voler vers d’autres horizons. Il arrive seul, sans plan, et s’inscrit au Centre des Arts de la Scène, dans le quinzième arrondissement. L’établissement se présente comme pluridisciplinaire mais s’avère surtout une école de théâtre, agrémentée de cours de musique et de danse. « Je suis arrivé dans le théâtre un peu par accident. Un accident qui rend heureux, parce que j’ai découvert quelque chose dans lequel je me sentais totalement à ma place ». Après cette première formation, il intègre la classe libre de l’école Au QG, puis le Conservatoire de Cergy, avant de démarrer très vite sa carrière de comédien.
Le Théâtre de l’Opprimé, un ancrage fondateur
Le tournant décisif survient lors d’un stage au Théâtre de l’Opprimé, qu’il intègre dans la foulée il y a quinze ans. Ce compagnonnage demeure le socle de son identité artistique. Héritière de la pensée du Brésilien Augusto Boal, qui développa le théâtre-forum comme outil de résistance face à la dictature dans les années soixante-dix, la compagnie pratique un théâtre participatif au service de l’éducation populaire. Plusieurs années après avoir quitté la compagnie de l’Opprimé, il poursuit néanmoins sur cette lancée, animé d’une appétence intacte pour ce théâtre à choix multiples, forme originale où le public décide de l’issue du spectacle. « C’est assez magique. Je me suis impliqué depuis le début et je suis absolument passionné, notamment par le fait de découvrir concrètement les résultats produits. Il y a quelque chose d’immédiat et de transformateur qui est mesurable. On voit directement l’effet de ce qu’on apporte ». De l’école au milieu carcéral, des hôpitaux aux entreprises, les publics qu’il rencontre sont d’une extraordinaire diversité, à l’image des thématiques abordées (prostitution des mineurs, harcèlement sexuel, handicap, inceste, violences conjugales…).
Raphaël Fournier continue d’exercer comme interprète, metteur en scène, formateur et animateur d’ateliers, au sein d’autres compagnies, en France comme à l’étranger. Reste comme un souvenir marquant ce stage donné en Palestine en 2016. Récemment encore, il participait à la MAC, la Maison des Arts de Créteil à un spectacle sur l’accompagnement des aidants, ces personnes qui font d’immenses sacrifices afin de se consacrer au service de ceux et celles qu’elles aiment et soutiennent.
Depuis l’an dernier, il intervient également en Belgique dans le cadre de l’AKDT, importante académie pluridisciplinaire proposant des stages de théâtre, de danse et de musique, où on lui a confié un atelier d’encadrement.

Un répertoire entre exigence et engagement
En parallèle de cette pratique engagée, Raphaël Fournier a construit un parcours de plateau remarquablement varié. En 2012, il fonde avec trois autres partenaires une compagnie, Si ceci Se sait, avec laquelle ils montent « Comédie » de Samuel Beckett. On l’a vu incarner Poprichtchine dans « Le Journal d’un fou » de Nicolas Gogol, Claudius dans « Hamlet » de Shakespeare, Sancho Panza dans « Je suis Don Quijote de la Mancha » de José Ramón Fernández, le Comte de Valmont dans « Quartett » de Heiner Müller, spectacle qu’il co-met également en scène ou encore le rôle-titre dans « Le Fils » de Jon Fosse.
Parmi les expériences qui l’ont le plus marqué, il évoque, avec une émotion intacte, une représentation de « Homini Lupus » de Julien Altenburger à Tunis, un spectacle abordant les violences conjugales, homophobes et religieuses, joué dans un pays où ces sujets demeurent sensibles. « Quand je suis sorti du plateau, des personnes que je ne connaissais pas me sont tombées en larmes dans les bras. Toute la semaine, les gens venaient nous remercier et nous dire à quel point ils avaient été touchés ». La preuve, s’il en fallait une, que le théâtre porte loin quand il s’adresse à ce que nous avons de plus vulnérable.
Trois disciplines, une même joie
Chez Raphaël Fournier, musique, théâtre et danse ne cessent de se relayer au premier plan. Après la musique des débuts et le théâtre qui a pris le dessus, la danse a conquis une place importante : il a intégré une compagnie chorégraphique et s’est produit dans plusieurs spectacles en tant que danseur. « Il y a des moments où il y a beaucoup de théâtre, après c’est le tour de la danse. Là, en ce moment, c’est plus de théâtre, mais je suis en train aussi de revenir à la musique », résume-t-il avec la sérénité de celui qui a appris à vivre avec cette oscillation permanente. Au cinéma, on l’a aperçu dans plusieurs courts métrages, notamment « Enter » de Manuel Billi et Benjamin Bodi, aux côtés de Félix Maritaud, et « Paroles, Paroles » de Franck Villette, présenté au festival DIAM, « Des Images Aux Mots » de Toulouse avant de faire le tour du monde.

Demain, en famille
L’avenir immédiat s’annonce sous le signe d’une rencontre inédite : en juin prochain, Raphaël Fournier jouera « Le Père de l’enfant de la mère » du dramaturge norvégien Fredrik Brattberg, les 4, 5 et 6 juin 2026 à la salle Jacques Prévert du Pré-Saint-Gervais, dans une mise en scène de Jean-Paul Dubois. La pièce lui offrira surtout le plaisir de partager la scène pour la première fois avec sa sœur, la comédienne Clémence Eliès. « Après avoir fait chacun notre chemin de notre côté, nous nous retrouvons sur scène et c’est super ! »
Mais c’est du côté de la musique que se prépare peut-être la mutation la plus personnelle, dans la suite d’une tournée faite en tant que chanteur au Canada (Vancouver) en 2014. Pour la première fois, Raphaël Fournier a écrit et composé intégralement ses propres chansons, qu’il compte défendre sur scène dès qu’il sera prêt. « Je m’éloigne de la période où je chantais le répertoire des autres. Je me suis aussi mis au piano, ce qui me permettra de m’accompagner moi-même et d’être cent pour cent autonome ». L’homme de troupe s’apprête ainsi à monter seul sur scène, armé de ses seules chansons.
Quant à l’incertitude inhérente au métier, elle ne l’effraie guère. « Le fait qu’on ne sache pas ce qui va arriver demain ou dans six mois, c’est pour moi la porte ouverte vers des surprises et des rencontres, quelque chose de joyeux et de confortable. Et surtout, je suis extrêmement heureux sur scène, et rien ne peut venir entraver ce plaisir de jouer ». Il y a dans cette déclaration toute la philosophie d’un artiste pour qui le plateau reste, envers et contre tout, le lieu d’une joie irréductible.
Philippe Escalier
Photos © Bruno Perroud