La pièce de Peter Shaffer, dans l’adaptation spectaculaire d’Olivier Solivérès, offre un bel écrin à un Jérôme Kircher magistral en Salieri.
Le rideau ne s’est pas encore levé qu’on est déjà à Vienne. Un violoniste en costume d’époque accueille les spectateurs, le personnel porte des masques, et le Théâtre Marigny tout entier semble avoir remonté le temps jusqu’au XVIIIe siècle. Olivier Solivérès, lauréat du Molière 2024 pour « Le Cercle des poètes disparus », a voulu faire d’« Amadeus » un spectacle total. Le pari est en grande partie tenu. Le chef-d’œuvre de Peter Shaffer, créé à Londres en 1979 et rendu célèbre par le film de Miloš Forman couronné de huit Oscars, revient au Marigny dans une version pour quatorze comédiens qui fait la part belle au spectaculaire.
Un faste visuel parfois convenu
La scénographie de Roland Fontaine déploie un décor somptueux, les costumes de David Belugou reconstituent avec éclat l’univers de la cour impériale, et les éclairages d’Alban Sauvé composent de beaux tableaux. L’ensemble impressionne et transporte. Il faut cependant le dire : cette mise en scène ressemble parfois trop à une leçon de mise en scène. Le spectacle aurait gagné à davantage de parti pris, d’aspérités, de risques assumés.
Un texte qui peine à tenir la distance
L’adaptation française, signée par le metteur en scène, souffre par endroits de faiblesses que la beauté du cadre ne masque pas entièrement. La dramaturgie s’étire, certaines scènes manquent de nerf, le rythme connaît des affaissements notables dans la seconde partie. On aimerait que le texte morde davantage. Car l’histoire, rappelons-le, est entièrement inventée. Les historiens s’accordent à dire que Salieri n’a jamais cherché à nuire à Mozart et qu’il l’a même protégé. Cette liberté romanesque, qui fait le sel de la pièce, en constitue aussi la fragilité : quand le souffle dramatique faiblit, la légende tourne à vide.
Jérôme Kircher, admirable Salieri
C’est un vrai bonheur de théâtre que de voir Jérôme Kircher habiter Salieri avec une telle intelligence. Ancien élève de Michel Bouquet au Conservatoire, nommé à trois reprises aux Molières, ce comédien d’exception – qui a travaillé avec Patrice Chéreau, André Engel, Wajdi Mouawad ou Alain Françon – apporte au personnage une profondeur remarquable. Son Salieri est pathétique et redoutable, rongé de l’intérieur, vibrant d’une douleur qui ne se résout jamais en caricature. Face à lui, Thomas Solivérès compose un Mozart crédible, tout en énergie et en insolence. Autour d’eux, Lison Pennec, Éric Berger, Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal, Laurent Arcaro, Artus Maël, Flore Philis, Stella Siecinska, Loïc Simonet, Marjolaine Alziary et Jade Robinot forment un ensemble engagé
Malgré ses longueurs, cet « Amadeus » mérite le détour. Pour le cadre somptueux du Marigny, pour la musique de Mozart qui irradie la salle, et surtout pour la leçon de théâtre que donne Jérôme Kircher. Un grand comédien suffit parfois à transformer une soirée en événement.
Philippe Escalier
« Amadeus » de Peter Shaffer, adaptation et mise en scène d’Olivier Solivérès. Théâtre Marigny, jusqu’au 7 juin 2026. Durée : 2h.