Dessiner encore 

Au Théâtre Lepic

Hélène Degy et Salomé Villiers signent une adaptation théâtrale remarquable de « Dessiner encore », l’œuvre graphique par laquelle Coco, dessinatrice à Charlie Hebdo, livrait en 2021 le récit de l’attaque sanglante du 7 janvier 2015. Georges Vauraz, qui en assure la mise en scène et la scénographie avec une inventivité et une sensibilité rares, réussit le pari audacieux de faire exister sur scène l’indicible d’un traumatisme collectif tout en préservant l’intimité d’une reconstruction personnelle.


La grande réussite du spectacle tient d’abord à sa proposition scénographique d’une intelligence plastique fascinante. Georges Vauraz, qui assume également la mise en scène, assisté de Pierre Devaux, a imaginé un dispositif aussi simple que saisissant : des centaines de feuilles de papier blanc assemblées forment un vaste écran où se projettent les dessins de Coco qui naissent sous nos yeux. Cette matière première du dessinateur devient l’élément central d’une mise en scène qui fait dialoguer le geste créateur et sa représentation. Les créations vidéo de Valentine Boidron et Eloi Février tissent un univers onirique qui dialogue avec la mémoire et ses béances, tandis que la lumière signée Denis Koransky sculpte l’espace entre ombre et surgissement. Le papier froisé, déchiré, recomposé devient métaphore de la reconstruction après le trauma, matériau fragile et tenace à la fois. La musique originale de Valentin Marinelli et Clément Barbier structure cette traversée intérieure, soutenue par les interventions chorégraphiques d’Emma Pasquer qui apportent une dimension corporelle à ce qui demeure souvent indicible. Cette approche multidisciplinaire ne relève jamais de l’artifice : chaque élément scénique participe d’une écriture visuelle et sonore qui sert le propos sans jamais l’étouffer.

Sur le plateau, Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers incarnent en chœur Corinne, alias Coco. Ce parti pris de la démultiplication vocale confère au récit une dimension polyphonique particulièrement émouvante : comme si le traumatisme avait éclaté l’identité en plusieurs strates de conscience. Les trois comédiennes ne se partagent pas simplement le texte, elles le tissent ensemble, créent des résonances, des échos, parfois des décalages qui disent la difficulté à rassembler les morceaux d’un soi bouleversé. Leur jeu conjugue retenue et intensité, humour et gravité, témoignant d’une grande intelligence avec l’œuvre originale.

Particulièrement remarquables sont les séquences où elles donnent vie aux dessinateurs disparus le 7 janvier 2015. Avec une tendresse pudique et un humour bienvenu, elles font revivre Charb, Cabu, Wolinski ou Tignous comme des êtres de chair, avec leurs manies, leur générosité, leur gouaille. Ces moments apportent une respiration salvatrice. Ils rappellent que derrière le drame se trouvaient des hommes et des femmes qui riaient, créaient, partageaient. L’humour affleure également lorsque les comédiennes évoquent les thérapeutes censés accompagner le trauma, instants qui dédramatisent sans jamais banaliser.

L’émotion qui traverse « Dessiner encore » vient de la fidélité aux nuances du récit de Coco. Le spectacle restitue les questions obsédantes qui hantent la survivante tout en évoquant les élans de vie, les rencontres fondatrices au sein de la rédaction de Charlie, cette solidarité de l’humour et de l’engagement qui caractérise le dessin de presse. Aucune complaisance dans la souffrance, aucun apitoiement : la mise en scène privilégie la suggestion à la démonstration, la poésie visuelle au réalisme documentaire. Cette tonalité singulière naît du respect absolu porté à l’œuvre de Coco, dont la pudeur et la générosité irriguent chaque scène. On rit, on s’émeut mais jamais le spectacle ne verse dans la larme facile ou le discours convenu.

En choisissant de faire du dessin lui-même le personnage central, Georges Vauraz et son équipe rendent hommage à ce geste de résistance pacifique qu’est la création artistique. Cette adaptation s’impose comme un hommage vibrant à l’art courageux de la caricature sans lequel il n’est pas de liberté qui vaille. Parce qu’un dessin ne tue pas, parce que l’humour constitue une forme de résistance, le spectacle affirme la nécessité vitale de continuer à créer, à rire, à questionner. Dans un contexte où la liberté d’expression demeure une conquête fragile, « Dessiner encore », hymne à la liberté et à la laïcité, résonne au Théâtre Lepic comme un acte de mémoire et de vigilance, transformant le témoignage personnel en expérience collective. Une création nécessaire qui mérite pleinement le détour.


Philippe Escalier – Photos © Cédric Vasnier

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About Sensitif

Journaliste et photographe dans le domaine du spectacle vivant.
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