Katte

Quand la tragédie classique embrasse l’amour défendu

Après sa création à Limoux, dans la salle de pierre de l’Épée de Bois, Jean-Marie Besset réussit un double pari aussi audacieux qu’inattendu : ressusciter l’alexandrin pour dire l’amour entre deux hommes. Avec « Katte », et sous la direction de Frédérique Lazarini, le dramaturge prouve que la tragédie classique demeure le véhicule le plus puissant pour porter les passions dans leur essence la plus pure.

En 2026, choisir le vers racinien pour raconter l’histoire d’amour entre le jeune prince Frédéric de Prusse et l’officier Hans Hermann von Katte pourrait sembler anachronique. C’est précisément l’inverse. Jean-Marie Besset démontre que l’alexandrin, souple et parlé, jamais empesé, magnifie sans édulcorer. En gardant un réalisme de bon aloi, il élève cette passion au rang des grandes amours tragiques qui traversent les siècles, celles d’Andromaque, de Phèdre ou de Bérénice. Le vers impose un rythme, une respiration qui fait de chaque réplique un événement sonore autant que dramatique. L’auteur évoque lui-même une « expérience quasi mystique » où les alexandrins semblent affleurer avec une limpidité conférant au drame une évidence presque musicale. Cette langue classique devient l’instrument pour dire la fragilité adolescente, le désir comme force insoumise, mais aussi la brutalité organisée de l’homophobie d’État d’autant plus forte que nous sommes dans l’État militaire par excellence.

L’originalité du geste tient précisément à ce refus d’assigner l’homosexualité au registre du « sujet de société ». Ici, l’amour entre deux hommes n’est ni marginalité ni motif périphérique : il constitue le cœur même de la fable, moteur du conflit et mesure de la violence politique qui s’abat sur les corps. Jean-Marie Besset ne verse ni dans le militantisme de tribune ni dans la provocation gratuite. Il traite cet amour comme il traiterait n’importe quelle grande passion tragique, avec la même attention aux nuances psychologiques, la même économie de moyens dans l’expression des affects. En convoquant les codes de la tragédie française, il normalise en classicisant, universalise en poétisant. C’est un geste politique autant qu’esthétique : inscrire l’amour de Frédéric et Katte dans la grande lignée du patrimoine théâtral, leur accorder la noblesse du vers, la grandeur du drame, l’universalité du mythe. Quelques trois siècles après, pouvait-on imaginer plus bel hommage ?

L’intrigue puise dans un épisode authentique et tragiquement cruel de l’Histoire prussienne. En 1730, Fritz étouffe sous le joug de son père le Roi-Soldat Frédéric-Guillaume Ier, tyran militaire pour qui la Prusse est avant toute chose une armée. Là où le fils ne rêve que de flûte et de poètes français, le père ne jure que par la guerre et la discipline. Si l’on ajoute l’amour des hommes pour un prince ayant le devoir de donner des héritiers à la dynastie, l’on imagine le drame ! Dans ce climat de terreur familiale, Frédéric trouve refuge auprès d’Hans Hermann von Katte, dont il tombe éperdument amoureux. Leur tentative désespérée de fuir vers la France fait surgir la tragédie : rattrapés, ils affrontent la sentence implacable. Contre l’avis même du tribunal militaire et malgré les supplications de toutes les cours d’Europe, le Roi fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de son fils, mise en scène terrifiante de la toute-puissance paternelle résolue à extirper le « vice ».

Frédérique Lazarini déploie une vision qu’elle qualifie d’« organique », plus onirique que réaliste. Dans l’espace dépouillé de la Cartoucherie, la scénographie de Régis de Martrin-Donos sculpte l’espace par quelques signes suggestifs plutôt que par la reconstitution, laissant aux corps et aux vers le soin de peupler le plateau. Les costumes dessinés par Laurence Cucchiarini et Emmanuel Courau et supervisés par l’auteur, ancrent le spectacle dans l’époque sans renoncer à une légère stylisation, tandis que les lumières de Didier Brun et le travail sonore de François Peyrony installent une atmosphère de conte nocturne, saturé de passions et de menaces.
La metteuse en scène dirige ses sept comédiens avec une précision qui leur permet de trouver le juste équilibre entre retenue formelle et intensité dramatique. C’est peu dire qu’ils nous ont tous subjugués. Tom Mercier incarne Katte et Nemo Schiffman le prince Frédéric, dessinant un duo où la ferveur amoureuse affronte le vertige de la peur. Face à eux, Philippe Girard compose un Roi dont la dureté fait planer sur chaque scène la possibilité du châtiment et de la mort. Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos complètent superbement cette distribution impeccable, chacun portant, avec la même exigence, la langue de Jean-Marie Besset. Les comédiens manient le vers avec le respect qu’il mérite, conscients que chaque réplique a été ciselée pour dire exactement ce qu’elle doit dire. On imagine leur jubilation à dire cette écriture exigeante, réclamant à la fois rigueur et abandon.

Au final, « Katte » apparaît comme une œuvre aussi limpide que dense, où la clarté de la structure classique n’abolit jamais la complexité des affects. Cette articulation entre classicisme formel et thème queer confère à la pièce une modernité singulière, où le détour par le XVIIIème siècle éclaire avec une acuité troublante les crispations de notre époque. Sans didactisme, Jean-Marie Besset et Frédérique Lazarini signent un spectacle qui rappelle qu’on peut encore mourir, socialement, symboliquement, parfois physiquement, pour ce que l’on est. C’est cette tension entre beauté formelle et violence historique qui laisse, à la sortie, l’impression d’avoir assisté à une œuvre à la fois intemporelle, terriblement actuelle et exceptionnelle !


Philippe Escalier – Photos © Marc Ginot

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About Sensitif

Journaliste et photographe dans le domaine du spectacle vivant.
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