Au Théâtre des Nouveautés : Sébastien Thiéry servi par de grands interprètes
Dix-sept ans après sa création au Théâtre Hébertot, la comédie grinçante de Sébastien Thiéry revient sur les planches parisiennes avec une distribution qui fait mouche. Julien Boisselier, qui avait déjà signé plusieurs mises en scène remarquées, s’empare de ce texte doublement couronné aux Molières 2009 et lui insuffle une énergie renouvelée. Son pari : confier le rôle principal à Arnaud Ducret, comédien davantage connu pour ses prestations télévisées que pour son expérience scénique, et l’entourer de deux interprètes rompus aux exigences du plateau.

L’argument demeure d’une simplicité redoutable. Alain Kraft, quinquagénaire enrichi parti d’un milieu modeste, se présente à sa banque pour un banal retrait d’espèces. Mais l’établissement vient de passer sous direction indienne, et le voici accusé d’avoir transgressé les lois du système des castes en s’élevant socialement. Ce qui devait être une formalité administrative devient un huis clos kafkaïen où le protagoniste se débat contre une bureaucratie implacable et absurde.
Arnaud Ducret, dans son costume blanc immaculé, incarne ce bourgeois aux certitudes ébranlées avec une vigueur physique impressionnante. Sa stature athlétique et son jeu tout en débordements lui permettent de camper un homme progressivement englouti par la panique, passant de l’arrogance tranquille à l’hystérie totale. Le comédien mobilise une présence scénique considérable, transformant son personnage en véritable tornade humaine face à l’injustice qui le frappe. Cette première vraie expérience théâtrale professionnelle révèle chez lui une aptitude certaine à tenir le plateau et à endosser la charge émotionnelle d’un rôle qui exige une montée crescendo vers la folie.

Pour sa part, Maxime d’Aboville compose, avec génie, un employé de banque d’une inquiétante médiocrité. Son guichetier borné, bardé de principes et de mauvaise foi, oppose à la fureur croissante de Kraft une imperturbabilité bureaucratique qui confine à la cruauté. La précision chirurgicale de son interprétation fait merveille dans ce registre de la bêtise méthodique et du respect aveugle des procédures. Emmanuelle Bougerol, quant à elle, campe, avec brio, une assistante de direction perchée sur ses talons aiguilles, le regard rivé à l’écran de contrôle des comptes. Récompensée en 2025 par le Trophée de l’artiste interprète féminine, la comédienne apporte à son personnage une dimension totalement déjantée, oscillant entre chipie administrative et figure délirante qui fait basculer le spectacle dans des zones de grande folie, franchement hilarantes. Tous deux confirment avec éclat leur statut de très grands comédiens pouvant rendre inoubliable n’importe quel rôle.

Frédérique Cantrel, dans le rôle de la mère, et Oudesh Hoop, qui intervient en vidéo lors d’une séquence où la technologie vient renforcer le piège bureaucratique, complètent cette distribution avec justesse.
La mise en scène de Julien Boisselier orchestre ce plateau avec maestria, tirant parti du décor de Jean Haas, des lumières de Jean-Pascal Pracht et des costumes de Jean-Daniel Vuillermoz pour installer une atmosphère oppressante où le réalisme côtoie l’absurde. Le spectacle fonctionne comme une succession de tableaux où chaque séquence pousse un cran plus loin la mécanique infernale. La satire sociale imaginée par Sébastien Thiéry conserve aujourd’hui toute sa pertinence, interrogeant les dérives de la mondialisation financière et les rapports de domination qui se cachent derrière les apparences policées du monde bancaire. Si les puristes trouveront quelques longueurs et quelques facilités, il reste incontestable que l’ensemble tient solidement grâce à l’investissement total des interprètes et à la justesse d’un texte qui n’a rien perdu de son mordant.
Philippe Escalier – Photos © Cyril Bruneau