Au 13E Art, François Mauduit célèbre deux décennies de création néo-classique avec une fresque chorégraphique autobiographique.

Pour marquer les vingt ans de sa compagnie, François Mauduit convoque sur le plateau du 13E Art une œuvre d’une ambition aussi personnelle qu’universelle. « The Dancer(s) » s’impose comme une parabole de la vie dansée, traversée de rêves tenaces et d’épreuves physiques, portée par douze interprètes venus de la Scala de Milan, du Royal Swedish Ballet, de l’Opéra de Bordeaux ou du Capitole de Toulouse. Venu de l’École de l’Opéra de Paris cet ancien soliste de Maurice Béjart signe ici une rétrospective où se mêlent souvenirs intimes et réflexion sur le métier de danseur.
Dès l’ouverture, le spectacle affirme son propos avec radicalité. Durant vingt minutes d’une intensité peu commune, les interprètes portent la danse académique à ses limites extrêmes, dans un essoufflement collectif qui libère autant qu’il consume. François Mauduit puise dans tout le vocabulaire qu’il a exploré au fil de ses créations, croisant la tradition classique avec des écritures contemporaines dans un dialogue permanent entre élégance et théâtralité. L’héritage de Béjart affleure constamment avec cette capacité à transformer le geste dansé en acte dramatique, à insuffler aux corps une dimension narrative qui transcende la pure virtuosité technique.

La construction du ballet évoque les étapes d’une existence vouée à la scène : l’enfance placée sous l’admiration de « La Belle au Bois dormant » puis dévouée à l’apprentissage, les rencontres déterminantes avec les maîtres, les illusions perdues et les désillusions acceptées. François Mauduit introduit une distance ironique, parfois mordante, qui donne au spectacle une respiration salutaire. Cette dérision assumée traverse l’œuvre sans jamais désamorcer l’émotion, offrant un regard lucide sur les sacrifices consentis, les rêves qui s’évanouissent et cette flamme qui demeure malgré tout.
La distribution réunie témoigne du rayonnement international de la compagnie. Haruka Ariga, Coralie Aulas, Louise Djabrii, Nicolas Lazzaro, Calum Lowden, Géraldine Lucas, Shoiri Matsushima, Capucine Ogonowski, Vittoria Pellegrino et Nelly Soulages incarnent avec précision cette galerie de personnages où chacun porte sa part de rêve et d’acharnement.

Le choix des musiques contribue à l’éclectisme voulu du spectacle. François Mauduit orchestre un montage où les univers musicaux se succèdent, à l’image d’une carrière qui se construit au gré des rencontres. Cette diversité stylistique reflète la conception néo-classique du chorégraphe, qui refuse de s’enfermer dans une esthétique unique. La scénographie et les lumières accompagnent cette fluidité, créant des espaces qui évoluent au rythme des tableaux.
La scène final clôt cette odyssée sur une note délibérément lumineuse. Après avoir traversé les épreuves, le spectacle réaffirme cette enfance intérieure qui porte le danseur. Cette part de rêve préservée surgit comme une victoire arrachée aux contingences, une flamme que ni les ans ni les blessures n’ont éteinte. « The Dancer(s) » offre aux amateurs de danse une occasion rare d’approcher l’essence de cet art exigeant, cette passion dévorante qui se nourrit autant de grâce que d’obstination.
Philippe Escalier
