Depuis vingt ans, François Mauduit trace un sillon remarquable dans le paysage chorégraphique français. Ancien soliste du Béjart Ballet Lausanne, ce passeur de la grande tradition classique a su imposer sa compagnie indépendante, créant des œuvres aussi variées que « Le Lac des Cygnes », « Madame Butterfly », « Les Quatre Saisons » de Vivaldi ou encore « Dans les yeux d’Audrey », son ballet-biopic consacré à Audrey Hepburn qui a connu un succès considérable. Pour célébrer ce vingtième anniversaire au 13E Art en décembre 2025, il reprend et retravaille « The Dancer(s) », spectacle créé en 2021, miroir autobiographique de la vie d’un danseur où se mêlent rêve et réalité, espoirs et désillusions.

François, quel bilan faites-vous de ces vingt années ?
Il faut être très patient et très persévérant. C’était une évolution lente. La danse classique n’est pas du tout dans l’œil des programmateurs, ou alors sous une forme particulière, avec un orchestre, des décors… Nous avons commencé dans des salles des fêtes, parfois même en extérieur, sur le bitume. On mettait le lino et on y allait ! Ce qui nous a permis de rencontrer un public tout nouveau qui découvrait un peu la danse avec nous. Et puis l’on progresse et, avec de la persévérance, même sans aides publiques, sans réseaux politiques, nous sommes parvenus à ce que je voulais.
Comment avez-vous vécu la façon dont le public a accueilli vos spectacles ?
Encore une fois, rien n’est simple pour une compagnie indépendante. Mais ce qui nous a aidés, c’est que dès le départ, nous avons eu le public avec nous, qui nous a beaucoup portés. Nous n’avons jamais été en peine de ce côté là. Donc au début, quand nous n’avions que notre envie de danser, le fait d’avoir le soutien enthousiaste du public, son accueil chaleureux, nous a énormément aidés.
Comment vous situeriez-vous entre le classique et le néoclassique ?
J’ai fait les deux. Si l’on prend « Dans les yeux d’Audrey », on est bien entre le classique et le néoclassique. J’ai aussi créé des ballets classiques, très classiques ! Je ne cherche pas trop à me situer. Je revendique le vocabulaire de la danse classique pour faire des tas de choses.

Il y a dans vos ballets un côté théâtral très marqué. Est-ce une chose que vous avez héritée de Maurice Béjart ?
Une chose est sûre : il m’a beaucoup influencé. Quand je suis arrivé chez lui, j’étais très jeune, je sortais de l’Opéra, ma vision de la danse classique était donc liée à ma formation. Chez Béjart, j’ai découvert autre chose. J’ai vu comment Maurice gérait la théâtralité, l’émotion, la mise en scène, les transitions, les changements musicaux. J’ai été d’autant plus fasciné de le voir travailler qu’à l’époque, j’avais déjà envie d’être chorégraphe. Découvrir comment Maurice créait était exceptionnel. C’était vraiment un maître à part, l’un des grands chorégraphes du XXe siècle. Comment ne pas être influencé par un tel génie ?
Et vous fondez votre compagnie quand vous êtes encore avec lui, à Lausanne ?
Fonder ma propre troupe est une chose que j’avais en tête depuis très longtemps. C’était mon idée première, avant même de vouloir faire de la danse. Maurice Béjart m’a encouragé en me disant qu’il fallait le faire en étant jeune.
Comment définiriez-vous « The Dancer(s) », ce spectacle à la fois rétrospectif et un peu autobiographique ?
Il n’est pas tout à fait nouveau puisque je l’ai créé il y a quatre ans et il m’a paru opportun de le reprendre et de le retravailler pour les vingt ans de la compagnie. Oui, le ballet est en partie autobiographique, et beaucoup de danseurs devraient se retrouver dans ces souvenirs évoqués, parce que nous avons tous vécu la même chose. Je n’ai pas eu une vie différente des autres. Le public va pouvoir constater que nous avons la vie de tout le monde, avec nos espoirs, nos rêves, nos déceptions, la compétition, le regard que l’on porte sur soi-même. La différence réside dans le fait que pour nous, tout est resserré, accéléré, exacerbé.

Dans « The Dancer(s) », de quelle façon avez-vous équilibré votre narration entre réalité et rêverie ?
En fait, j’ai fait en sorte qu’on ne le découvre pas. Mon plus grand travail a consisté à cacher ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui vient de mon imaginaire et ce qui s’est réellement passé. Finalement, cela a été pour moi le travail le plus ardu : laisser les spectateurs toujours un peu dubitatifs. Le spectacle jongle entre le rêve et la réalité mais en vérité, il y a toujours un petit peu de manipulation dans la création artistique. Et précisément, il ne faut pas oublier que ce qui est génial dans la danse, c’est que l’on est toujours en train de flirter entre l’imaginaire et le réel. Ma démarche est vraiment d’aller toucher le premier pour finalement atteindre le second.
Pour ce qui concerne la partition musicale, j’imagine qu’elle sera variée comme d’habitude ?
Oui, j’ai choisi des musiques dans des styles très différents. Certaines sont très lourdes de sens, d’autres beaucoup plus légères. Le public pourra aussi entendre des voix de grands danseurs et de professeurs de danse.
Que peut-on dire au sujet des danseurs de la compagnie ?
Sur les douze danseurs, j’ai cette chance d’avoir un noyau qui est là depuis des années, dont deux danseurs qui sont là depuis l’origine. Cinq ou six sont présents depuis bientôt dix ans maintenant. Les autres sont issus de la junior compagnie, qui fait office de vivier et que j’ai fondée pour de jeunes danseurs vivant en immersion pendant un an avec nous et qui ont ensuite la possibilité de nous rejoindre. Les deux derniers arrivés viennent du Royal Swedish Ballet que dirige Nicolas le Riche et qui ont voulu faire un break et vivre une aventure différente. Chaque fois, ce sont de belles rencontres. Nous ne sommes pas très nombreux, il est important que cela fonctionne bien entre nous.

Sur un plan technique, découvrir et retenir une chorégraphie est-ce difficile ? La vidéo joue-t-elle un rôle important ?
Les danseurs ont une mémoire assez incroyable. Quand un ballet a été beaucoup travaillé, il est possible de le reprendre très facilement même des années après. Les automatismes reviennent très vite. Cela a été le cas avec « The Dancer(s) » que nous n’avions pas dansé depuis 2022. Tout leur travail fait appel à la mémorisation, ils sont en permanence en train d’apprendre de nouveaux exercices. Il faut aussi noter que dans le classique, certains mécanismes se retrouvent assez souvent : une école, une façon de faire les bras, d’assembler les pas. La vidéo peut aider au début. Par contre, quand il s’agit de reprendre un rôle, la transmission orale de celui qui l’a dansé auparavant est essentielle.
Pour le chorégraphe, la « fabrication » se passe comment ?
Pour ce qui me concerne, je suis assez lent. Je peux penser à une idée très longtemps en avance, la laisser, y revenir, chercher des musiques. Je n’ai pas besoin de dessiner ou de filmer, j’ai tout dans la tête. Mais une fois que je démarre en studio, je suis assez rapide. C’est une période où je peux aussi m’adapter aux danseurs, à leur état d’esprit. Par ailleurs, j’aime beaucoup reprendre un ballet pour l’enrichir de ce que l’expérience m’a apporté depuis sa création. La chorégraphie est un art fait de souplesse et de liberté !
À propos de François Mauduit
Le prix Léonide Massine : une reconnaissance prestigieuse
En 2010, François Mauduit a reçu le prestigieux prix Léonide Massine, distinction qui récompense l’excellence chorégraphique. Cette reconnaissance porte le nom de l’une des figures tutélaires de la danse du XXe siècle. Léonide Massine, chorégraphe russe naturalisé américain, fut le principal chorégraphe des Ballets russes de Serge de Diaghilev de 1915 à 1921, après le départ de Vaslav Nijinski. Massine a révolutionné l’art du ballet en créant des œuvres majeures telles que « Parade » sur une musique d’Erik Satie, « Le Tricorne » avec des décors de Picasso, ou encore « Le Chant du Rossignol » de Stravinsky dans des décors de Matisse. Son apport essentiel réside dans sa conception du ballet comme spectacle total, intégrant la danse, la musique, les décors et la pantomime en un ensemble dramatique cohérent. Recevoir un prix portant son nom témoigne de la qualité du travail de François Mauduit et de sa capacité à perpétuer une tradition chorégraphique exigeante tout en développant son propre langage artistique.
L’héritage de Maurice Béjart : de l’interprète au créateur
Durant ses quatre années au sein du Béjart Ballet Lausanne, de 2003 à 2007, François Mauduit n’a pas seulement été un danseur parmi d’autres. Il s’est distingué comme soliste dans des pièces emblématiques du répertoire de Maurice Béjart : « La Flûte enchantée », « L’Oiseau de feu », « Dionysos » et « L’amour, la danse ». Cette expérience auprès du maître a été formatrice à plus d’un titre. Mauduit a également interprété des œuvres du répertoire néoclassique, notamment « Le Fils prodigue » de George Balanchine et des ballets de Léonide Massine tels que « Parade » et « Le Tricorne », établissant ainsi un pont entre différentes écoles chorégraphiques. Cette formation éclectique, conjuguant l’académisme de l’Opéra de Paris et l’expressivité théâtrale de Béjart, nourrit aujourd’hui sa propre écriture chorégraphique. Son parcours illustre parfaitement comment un interprète de haut niveau peut, grâce à une expérience au contact des plus grands, développer son propre langage de créateur tout en restant fidèle aux fondamentaux de la grande tradition classique.
Philippe Escalier