« L’Affaire Dussaert » à l’Essaïon : quand l’art contemporain se fait piéger par lui-même

Il y a des soirées de théâtre dont on sort avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’unique, d’impossible à classer dans les catégories habituelles du spectacle vivant. « L’Affaire Dussaert », que Jacques Mougenot joue en ce moment à l’Essaïon, est de celles-là. Étonnant, espiègle, subtil, piquant et tellement drôle, ce texte d’une intelligence rare nous dépeint le monde de l’art contemporain avec une jubilation communicative, prenant les spectateurs par surprise dès les premières minutes pour les mener ensuite sur des chemins aussi inattendus qu’inoubliables. Le moment est littéralement délicieux !

Pour comprendre la singularité de ce spectacle, il faut d’abord parler de l’homme qui en est l’âme. Jacques Mougenot est de ces artistes complets que le théâtre français produit trop rarement. Formé au cours Jean-Laurent Cochet au début des années quatre-vingt, il y a acquis cette rigueur de l’interprétation et ce sens du texte qui distinguent les grands acteurs. Auteur dramatique autant que comédien, six de ses pièces ont été représentées à Paris, parmi lesquelles il faut citer le savoureux « Cas Martin Piche » qui continue de faire des émules. Passionné de peinture au point d’avoir écrit la biographie du peintre Maurice Mazo, il a également dirigé l’ensemble Artefonia, témoignant d’un appétit artistique qui déborde largement les frontières d’une seule discipline. Son « Proust en clair », seul en scène qu’il joue également à l’Essaïon et dans lequel il dit et raconte Proust avec une grâce lumineuse, confirme l’étendue d’un talent que chaque nouveau spectacle révèle davantage. Lorsqu’il s’attaque au monde de l’art contemporain, il le fait en connaisseur, avec la lucidité de quelqu’un qui aime trop la peinture pour tolérer ses impostures. Et ce, pour notre plus grand plaisir !

L’histoire dont Jacques Mougenot est celle de Philippe Dussaert, plasticien né en 1947 et disparu en 1989, fut l’initiateur du mouvement vacuiste dans les années quatre-vingt, courant dont le nom dit déjà tout, ou plutôt ne dit rien, ce qui revient au même. Lors de son ultime exposition, quelques mois avant sa mort, Dussaert présenta une œuvre étonnante « Après tout », qui eut des répercutions importantes dans le domaine de l’art. Né de la complicité entre Jacques Mougenot et Peggy d’Argenson, galeriste ayant exposé et promu l’œuvre de Dussaert, le spectacle tient là l’un des scandales les plus révélateurs de ce que le marché de l’art peut produire lorsqu’il se laisse griser par ses propres mécanismes.

Tout dans « L’Affaire Dussaert » est magique, à commencer par le dispositif lui-même. Jacques Mougenot adopte la posture du conférencier, décryptant avec toute la componction requise les incidentes, les digressions et les tics de langage propres au spécialiste d’art contemporain. Il installe ainsi une ambiguïté délicieuse : sommes-nous au théâtre ou dans une vraie conférence ? La frontière se brouille à dessein, et c’est dans cet espace indécis que l’humour opère avec le plus de férocité. Lorsque arrive enfin le moment de conclure, lorsque l’on découvre le fin mot de l’histoire, on prend conscience d’avoir été tenu en haleine pendant plus d’une heure par un homme seul sur scène, armé de sa seule parole et de son sens inné du récit et du suspens. C’est cela, le prodige de « L’Affaire Dussaert » : un spectacle passionnant, faisant rire sans jamais verser dans la facilité, et touchant à quelque chose d’universel, cette capacité de l’art à se moquer de lui-même avec une tendresse corrosive. Plus de 850 représentations, des prix en France et à l’étranger, une traduction en cinq langues : les chiffres disent à leur manière l’évidence que la salle confirme chaque soir.


Philippe Escalier


« L’Affaire Dussaert » de et avec Jacques Mougenot. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, Paris 75004. Du 21 février au 18 avril 2026

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