House of the Dragon, anatomie d’une guerre de famille

Enjeux, rivalités, alliances et trahisons de la troisième saison

La Danse des Dragons porte un nom de fête. Il s’agit de la guerre de succession la plus meurtrière qu’ait connue la maison Targaryen, celle qui vide le ciel de Westeros de ses dragons et prépare, cent soixante-douze ans plus tard, le monde exsangue de Game of Thrones. La troisième saison de House of the Dragon, huit épisodes diffusés sur HBO du 21 juin au 9 août 2026, en donne la phase centrale. Voici de quoi la lire et essayer de comprendre ce qu’elle raconte vraiment.

Tout part d’une question juridique que personne n’a jamais tranchée. En 101 après la Conquête, un Grand Conseil réuni à Harrenhal avait écarté Rhaenys Targaryen au profit de son cousin Viserys Targaryen, posant sans le formuler le principe que la couronne revenait aux hommes. Devenu roi, Viserys Targaryen a pourtant désigné sa fille Rhaenyra Targaryen comme héritière et fait prêter serment à ses vassaux. À sa mort, le parti de la reine Alicent Hightower a couronné son fils aîné, Aegon Targaryen, second du nom, en invoquant la coutume et quelques mots prononcés par un mourant.

Deux légitimités s’affrontent donc, l’une et l’autre défendables. Rhaenyra Targaryen invoque un serment prêté devant témoins, Aegon Targaryen s’appuie sur un usage et un sacre. Chaque maison de Westeros a dû choisir son camp, et aucun de ces choix n’a été désintéressé. La guerre ne commence pas par une invasion, elle commence par un vice de forme.

Les deux partis portent des couleurs nées d’un bal. Rhaenyra Targaryen y parut dans le noir et le rouge de sa maison, Alicent Hightower dans le vert de la sienne, celui du fanal de Vieille Ville. Le royaume a retenu ces deux teintes et s’est partagé entre les deux camps.

Les Noirs rassemblent Rhaenyra Targaryen, son oncle et époux Daemon Targaryen, leurs enfants, la puissance navale des Velaryon, les seigneurs du Conflans, les hommes du Nord et, sur le papier seulement, le Val d’Arryn.

Les Verts rassemblent les enfants d’Alicent Hightower, Aegon, Aemond, Helaena et Daeron Targaryen, la fortune et les armées de la maison Hightower, l’or des Lannister et la neutralité bienveillante de quelques autres.

La saison entière dispose ces deux blocs pour mieux les faire éclater. Chaque camp finira par compter davantage de fractures internes que de fronts extérieurs.

Targaryen. La maison régnante est à elle seule le champ de bataille. Elle apporte les dragons, c’est-à-dire l’arme absolue, et le fratricide, c’est-à-dire la certitude de s’en servir contre elle-même. Rhaenyra Targaryen conquiert le Trône de Fer sans jamais conquérir Port-Réal, Daemon Targaryen la sert, la conseille et lui désobéit tour à tour. Aemond Targaryen se proclame roi après la fuite de son frère, avant de survivre de justesse au poison que lui destine sa propre mère. Aegon Targaryen, qu’on croyait mort, ressurgit porté par Sunfyre pour s’allier au frère qu’il voulait tuer, tandis que Daeron Targaryen, le cadet qu’on a forcé à grandir trop vite, disparaît à Tumbleton sans qu’on retrouve son corps.

Hightower. Vieille Ville, la Citadelle des mestres, le Septuaire Étoilé, une richesse considérable et une armée intacte. Otto Hightower, artisan de l’avènement d’Aegon Targaryen, est exécuté par Rhaenyra Targaryen dans la salle du trône. Sa fille Alicent Hightower, captive puis complice malgré elle, retourne le poison familial contre son propre fils avant de s’évanouir dans la nuit. Son neveu Ormund Hightower s’empare de Tumbleton, s’impose comme le véritable chef du parti vert, secondé par Gwayne Hightower, et y meurt, poignardé puis incinéré par le dragon de l’homme qu’il croyait avoir acheté.

Velaryon. La mer, la flotte, le blocus. Corlys Velaryon, le Serpent de Mer, met sa puissance navale au service de Rhaenyra Targaryen, la perd presque entièrement à la bataille du Gosier, puis tombe lui-même aux mains des Verts, monnaie d’échange qu’aucun camp n’honore vraiment. Ses fils naturels, Alyn de Carène et Addam de Carène, servent la reine sans porter son nom. Ses petites-filles Baela Targaryen et Rhaena Targaryen montent, ou cherchent à monter, des dragons.

Stark. Le Nord tient parole. Cregan Stark envoie les Loups de l’Hiver jusque dans le Conflans, où Roderick Dustin les conduit au secours des Noirs.

Tully. Le Conflans, cœur géographique de la guerre. Le jeune Oscar Tully commande les rivières avec une dureté que son âge ne laissait pas prévoir, et c’est sous ses ordres, épaulés par les Loups de l’Hiver, que meurt Criston Cole, encerclé loin de Port-Réal. L’ancien Lord Commandant de la Garde Royale, que Rhaenyra Targaryen avait aimé avant de le perdre, avait rejoint le camp adverse dès la première saison pour devenir le champion d’Aegon Targaryen et l’artisan du Conseil vert qui l’a couronné. Sa mort dans le Conflans referme, sans éclat, la carrière de l’homme qui avait ouvert cette guerre en trahissant celle qu’il avait juré de protéger.

Strong. Une maison réduite à deux figures et à un château maudit. Larys Strong accompagne Aegon Targaryen dans sa fuite en le méprisant. Alys Rivers règne sur les ruines de Harrenhal, où elle retient Aemond Targaryen par les soins, les visions et le désir.

Lannister. L’or de Castral Roc. Jason Lannister est tombé dans le Conflans, sa tête offerte à Daemon Targaryen comme un trophée. Son frère Tyland Lannister, donné pour mort après la bataille du Gosier, a survécu et propose à Aegon Targaryen les hommes et les coffres de l’Ouest.

La Triarchie. La guerre à louer. Recrutée par Tyland Lannister, la coalition des Cités libres a brisé la flotte Velaryon au Gosier avant d’être repoussée et de perdre son amirale, Sharako Lohar. Les mercenaires rappellent une vérité utile: dans cette guerre, la loyauté la plus fiable est celle qui se facture.

La saison est construite sur une idée simple et impitoyable: une alliance est un contrat, et tous les contrats de cette guerre finissent en défaut.

  • Le Val d’Arryn devait fournir une armée contre la garantie d’un dragon. Ni l’une ni l’autre n’est venue. Jeyne Arryn solde sa dette en or et abrite en secret Rhaena Targaryen, dont la présence, si elle était connue, la perdrait.
  • Harrenhal a été promis aux Frey par Jacaerys Velaryon, puis offert par Rhaenyra Targaryen à quiconque tuerait Aemond Targaryen. Un même château, deux acquéreurs, une querelle de plus à la table du conseil, où siège désormais Sabitha Frey.
  • Corlys Velaryon réclame la légitimation de ses fils. La reine adoube Addam de Carène sans lui accorder le nom Velaryon. Le refus est perçu comme une humiliation et transforme la fidélité de la première flotte du royaume en créance impayée.
  • Les nouveaux dragonniers, Ulf le Blanc, Hugh Marteau et Addam de Carène, ont reçu des dragons et des éperons, jamais des terres ni des aïeux. Un graffiti de Port-Réal les résume en une insulte, « la reine des bâtards », qui vise du même trait la légitimité des fils de Rhaenyra Targaryen.
  • Ormund Hightower, faute de renforts, fabrique sa propre alliance en fabriquant son propre roi. Il fait frapper une monnaie à l’effigie de Daeron Targaryen et contraint l’adolescent à tuer de sa main pour sceller son entrée dans la guerre.

La leçon politique de la saison tient dans cette accumulation. Rhaenyra Targaryen conquiert une capitale sans conquérir un royaume: elle possède le Trône de Fer, un trésor vide, un guet décimé, des alliés qui présentent leurs factures, et une Foi qui rechigne à la sacrer. Elle finit par trancher elle-même, en sommant le Grand Septon de la couronner devant Port-Réal, en le faisant exécuter sur son refus, puis en se proclamant, devant le petit peuple assemblé et en haut valyrien, « le Prince qui a été Promis ».

La trahison des mères et des fils. Alicent Hightower a livré Port-Réal à Rhaenyra Targaryen pour épargner un massacre. Elle y a gagné la décapitation de son père et sa propre captivité. Au sixième épisode, elle propose de révéler où se cache Aemond Targaryen contre sa liberté et celle d’Helaena Targaryen. La reine accepte le marché en le retournant: puisque le prince ne se méfiera que d’un inconnu, c’est sa mère qui devra le tuer.

La trahison entre frères. Aemond Targaryen s’est assis sur le Trône de Fer dès qu’Aegon Targaryen a disparu, tenant la fuite pour une abdication. Le roi déchu jure de le tuer, le prince borgne lui impute toute sa vie manquée. Séparés par un royaume entier, les deux frères continuent de définir leur douleur l’un par l’autre, jusqu’à finir, contre toute attente, alliés.

La trahison du vassal. Ormund Hightower ploie le genou, reconnaît Rhaenyra Targaryen pour reine et lui remet un enfant qu’il présente comme Daeron Targaryen. L’enfant est un leurre, la reddition une manœuvre, et le temps ainsi gagné lui permet de prendre Tumbleton, ville qui avait pourtant levé les bannières de la reine. Le piège est parfait puisqu’il interdit la riposte: brûler Tumbleton reviendrait à brûler ses propres sujets.

La trahison conjugale. Découvrant que sa fille Rhaena Targaryen monte le dragon sauvage Sheepstealer et qu’elle a involontairement provoqué le désastre où Jacaerys Velaryon a trouvé la mort, Daemon Targaryen la cache, tue un berger et rapporte sa tête calcinée à Port-Réal en jurant avoir supprimé le cavalier. Rhaenyra Targaryen gouverne désormais à partir d’un mensonge qu’elle pressent sans le percer.

La trahison des chuchoteurs. Nommée Maîtresse des Chuchoteurs, Mysaria dissimule à la reine la grossesse d’Helaena Targaryen, puis fait éliminer la servante qui pourrait la contredire. Larys Strong, lui, ne quitte pas Aegon Targaryen tout en lui expliquant méthodiquement qu’il n’a jamais rien valu. Chassée à son tour par la reine, Mysaria referme la boucle: sa dernière confidence pousse Helaena Targaryen, prisonnière et promise à un enfant qu’elle n’a pas choisi, à se jeter d’une fenêtre du Donjon Rouge. La fidélité des conseillers de l’ombre se mesure au prix de leur silence, leur rancune au prix du sang qu’elle fait couler derrière eux.

La trahison comme spectacle. Rhaenyra Targaryen avait fait servir des rats à ses grands seigneurs pendant que le guet vidait leurs réserves au profit du peuple. Ormund Hightower lui répond en faisant assassiner Luthor Largent et ses hommes, disposés autour d’une table, les entrailles étalées devant eux comme des plats. La guerre des symboles est devenue le principal théâtre d’opérations.

La trahison du dragonnier sans nom. Ulf le Blanc, dragonnier sans terre ni aïeux, que Port-Réal traitait déjà de bâtard couronné, vend Silverwing au plus offrant, arrive ivre à l’heure dite, et brûle indifféremment ses commanditaires et les innocents qu’aucun camp ne réclamait. Il n’existe pas de meilleure preuve que l’arme la plus fiable de cette guerre finit toujours par se retourner contre celui qui croit l’avoir achetée.

House of the Dragon, saison 3, est un traité sur ce que produit un titre sans les moyens de le faire respecter. La Danse des Dragons raconte une institution qui se détruit avec sa propre arme : le dragon fait la supériorité des Targaryen et prononce leur ruine, chaque bête perdue au Gosier, chaque cavalier improvisé comme Ulf le Blanc, chaque œuf caché dans une cave de Harrenhal appartient au décompte d’une extinction que Game of Thrones, cent soixante-douze ans plus tard, achèvera par une dynastie réduite à une légende et à trois œufs pétrifiés.

La série pose aussi la question qui traverse toute la littérature du pouvoir depuis Tacite : peut-on prendre un trône sans devenir exactement ce que l’on prétendait combattre. Rhaenyra Targaryen répond d’abord par la modération, ses ennemis en abusent et la retenue devient une faute. Elle finit par y renoncer en s’emparant du titre de Prince qui a été Promis, celui-là même que Daenerys Targaryen et Jon Snow se disputeront un siècle et demi plus tard sans qu’aucun des deux n’en sorte sauvé.

C’est là tout le sel que cette troisième saison offre aux fidèles de la saga : le raccord direct avec la légende, tenu avec un aplomb et une gourmandise pour le grand-guignol, un roi ressuscité giflant son frère, un dragonnier ivre incendiant ses propres commanditaires, que Game of Thrones, alourdie par ses dernières saisons, avait fini par égarer en chemin. Le divertissement, ici, n’a jamais empêché la lucidité, il l’accompagne, et prépare déjà, en creux, la dernière saison annoncée pour 2028, qui portera la maison Targaryen jusqu’au bout de sa nuit.

Philippe Escalier


Générique. Série créée par George R. R. Martin et Ryan Condal, d’après son roman fondateur Feu et Sang. Troisième saison en huit épisodes, diffusée sur HBO et HBO Max du 21 juin au 9 août 2026, disponible en France sur HBO Max dans la nuit du dimanche au lundi. Le premier épisode a réuni 21,5 millions de spectateurs en cumul mondial sur les trois premiers jours, toutes plateformes confondues. Une quatrième et dernière saison, annoncée en novembre 2025, est attendue pour 2028.

Distribution principale. Emma D’Arcy (Rhaenyra Targaryen), Matt Smith (Daemon Targaryen), Olivia Cooke (Alicent Hightower), Ewan Mitchell (Aemond Targaryen), Tom Glynn-Carney (Aegon Targaryen), James Norton (Ormund Hightower), Steve Toussaint (Corlys Velaryon), Fabien Frankel (Criston Cole), Phia Saban (Helaena Targaryen), Sonoya Mizuno (Mysaria), Gayle Rankin (Alys Rivers), Matthew Needham (Larys Strong), Abubakar Salim (Alyn de Carène), Clinton Liberty (Addam de Carène), Bethany Antonia (Baela Targaryen), Phoebe Campbell (Rhaena Targaryen), Freddie Fox (Gwayne Hightower), Jefferson Hall (Tyland Lannister), Harry Collett (Jacaerys Velaryon), Archie Barnes (Oscar Tully), Amanda Collin (Jeyne Arryn), Tommy Flanagan (Roderick Dustin).

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