Seize danseurs, un quatuor, des cactus et une voix savante qui se prend très au sérieux mettent le public des Champs-Élysées en joie avant la méditation d’Akram Khan
Le soir de la première parisienne de Cacti, au Théâtre des Champs-Élysées, une voix docte s’est mise à commenter ce que nous avions sous les yeux. Elle pesait chaque mot avec un soin de conférencier, convoquait les concepts les plus graves, scrutait le moindre frémissement d’une épaule, tandis que les danseurs du Boston Ballet, chacun sur son carré de bois, enchaînaient des gestes d’une netteté absolue. Les premiers rires sont venus vite, par petites vagues, et la salle a réagi d’un bout à l’autre de l’œuvre. Alexander Ekman tient le public dans sa main, et la compagnie américaine ouvre sa série parisienne avec éclat. Un ballet qui pique, une salle conquise, et le plaisir rare de voir l’esprit danser.
Le critique, cible de Cacti
Le chorégraphe suédois a créé la pièce en 2010 pour le Nederlands Dans Theater 2, à une époque où, à l’en croire, les articles consacrés à son travail le plongeaient dans la confusion et l’agacement. Il y lisait des certitudes péremptoires, un vocabulaire empesé, des intentions qu’on lui prêtait avec aplomb. Il a choisi de répondre sur scène, en retournant contre ses commentateurs leur propre langue, et ce, pour notre plus grand plaisir. La voix off, sur un texte de Spenser Theberge, devient le critique en personne, et son jargon, posé sur des corps qui ne se trompent jamais, produit un comique immédiat, celui d’un discours qui court derrière la danse et la manque à chaque phrase.
Puis arrivent les cactus. Chaque interprète reçoit le sien, en pot, et le contemple, le brandit, le dépose devant lui avec la solennité d’un officiant, comme une œuvre d’art dont il faudrait percer le mystère. La plante piquante se prête à toutes les lectures, Ekman se garde bien d’en livrer la clef, et la salle, qui cherche malgré elle ce qu’elle peut bien signifier, comprend peu à peu qu’elle est elle-même visée.
Un quatuor au cœur de la danse
Ce rire repose sur une rigueur de chaque instant. Isolés d’abord sur leurs grands panneaux carrés, les danseurs font de leur corps un instrument, frappent dans leurs mains, sur leur torse, sur le bois, martèlent le sol en cadence, et les seize partitions individuelles composent une seule pulsation. Au milieu d’eux, un quatuor à cordes joue en direct des pages de Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert. L’humour du Suédois s’empare de ce répertoire que les salles de concert écoutent dans un silence recueilli et en fait un partenaire de jeu. Les percussions répondent aux cordes, les devancent, les coupent net, les ruptures de rythme surgissent là où l’oreille attendait la cadence, et un danseur s’improvise chef pour relancer les musiciens d’un geste impérieux. Il y a de l’insolence à traiter ainsi les maîtres de Vienne, mais l’insolence maniée avec autant de talent devient irrésistible.
Le pas de deux central qui suit, dansé par Ji Young Chae et Daniel Rubin, est un petit bijou comique. Les deux danseurs y enchaînent portés et enroulements avec tout le sérieux requis, tandis que leurs voix enregistrées livrent ce qui leur traverse l’esprit au même instant, une consigne glissée au partenaire, un compliment que l’on s’adresse à soi-même, un doute, puis la querelle et la rupture, jusqu’à ce qu’un chat tombe des cintres et s’écrase sur le plateau. L’écart entre la pureté de la ligne et la trivialité du monologue intérieur fait le sel de la scène, et il dit quelque chose de touchant sur le métier, la grâce, vue de l’intérieur, est un labeur. Virtuosité et drôlerie se répondent d’un bout à l’autre, et chacun ressort de Cacti avec le sentiment d’avoir été mis dans la confidence.

Du rire au recueillement
Après l’entracte, le climat change du tout au tout. Avec Vertical Road (Reimagined) 2023, version qu’il a remaniée pour le Boston Ballet et que l’on ne peut voir nulle part ailleurs, Akram Khan propose une méditation chorégraphique nourrie de la tradition soufie et de la poésie de Rumi. Un prologue en duo, sur une musique d’Aditya Prakash, réunit Jeffrey Cirio et Emma Topalova, puis le groupe investit le plateau, dans les costumes aux teintes de glaise de Kimie Nakano, porté par la partition de Nitin Sawhney. Les corps se rassemblent en une seule masse mouvante, se séparent, se retrouvent, et chaque élan soulève une poussière qui s’attarde dans la lumière. Le mouvement tourne, insiste, revient, avec la patience d’une prière répétée jusqu’à l’apaisement. Le spectateur qui s’amusait avant l’entracte se trouve convié à une autre qualité d’attention, plus intérieure, et à la percussion joyeuse de Cacti succède un même souffle partagé. Les deux œuvres sont chorales, et c’est bien le collectif du Boston Ballet qui brille, passant d’un langage à l’autre avec une aisance confondante.
Avec TranscenDanse, le Boston Ballet a fait ses débuts parisiens en avril 2019, sous les acclamations, puis il est revenu en mai 2024. Il retrouve aujourd’hui l’avenue Montaigne pour la troisième fois, l’année où Mikko Nissinen fête ses vingt-cinq ans à la tête de la compagnie, et les cinq représentations affichent complet. Paris lui a ouvert son cœur dès la première rencontre et le lui garde avec la constance qu’on réserve aux maisons amies. Jeudi soir, les saluts avaient le goût heureux des retrouvailles.
Cacti d’Alexander Ekman, chorégraphie, scénographie et costumes. Musique de Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert, jouée en direct par le Quatuor Anduin. Lumières et conception scénique de Tom Visser. Texte de Spenser Theberge. Vertical Road (Reimagined) 2023 d’Akram Khan, direction artistique et chorégraphie. Musique d’Aditya Prakash et de Nitin Sawhney. Lumières de Jesper Kongshaug, recréées par Richard Fagan. Costumes de Kimie Nakano. Dramaturgie de Ruth Little. Scénographie d’Akram Khan, Kimie Nakano et Jesper Kongshaug. Par le Boston Ballet, direction artistique de Mikko Nissinen. Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris. Vendredi 9 octobre à 19 h 30, samedi 10 octobre à 14 h 30 et à 19 h 30, dimanche 11 octobre à 16 h. Durée, 1 h 40 environ, entracte compris.
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