Une grande maison américaine, deux chorégraphes aux antipodes et une soirée qui mène de l’ironie à l’extase
Dans le cadre de TranscenDanses, le Boston Ballet revient au Théâtre des Champs-Élysées pour son troisième rendez-vous avec le public parisien, du 8 au 11 octobre 2026, et il y apporte deux tempéraments que tout oppose. Alexander Ekman et Akram Khan, chorégraphes de la même génération mais d’obédiences radicalement distinctes, se partagent une seule soirée, l’un porté par l’ironie, l’autre par le rituel. Le programme offre aussi l’occasion de retracer le parcours d’une compagnie façonnée depuis 1963 par l’ombre tutélaire de George Balanchine, jusqu’à l’ambition internationale que lui donne aujourd’hui son directeur, le Finlandais Mikko Nissinen.
Cacti, le sens mis en pot
Créée en février 2010 à La Haye pour le NDT 2, la formation des jeunes talents du Nederlands Dans Theater, Cacti est une satire affectueuse de la danse contemporaine et de ceux qui prétendent en détenir la clé. Alexander Ekman y travaillait pour la première fois avec des musiciens présents en studio, et la pièce est née de ce dialogue. Les danseurs claquent leurs estrades, martèlent leur propre corps, dirigent le quatuor d’un geste de chef, courent sur place à contretemps, tandis que des pages de Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert, La Jeune Fille et la Mort en tête, donnent au jeu sa pulsation. Au cœur de l’œuvre, un duo de répétition fait entendre par enregistrement les pensées des deux partenaires, reproches et petites vanités compris, avec la drôlerie d’une scène de ménage. Les carreaux finissent en sculpture, chacun reçoit enfin son cactus, image opaque à dessein, tendue à notre manie de chercher partout un symbole, et un chat, projeté en vidéo, vient ajouter au désordre sa part d’énigme.
Suédois formé à l’école du Ballet royal de Suède, passé par le Ballet Cullberg et par le Nederlands Dans Theater, Alexander Ekman est un familier du public parisien. Son A Swan Lake, créé à l’Opéra d’Oslo en 2014, avait inondé en mars 2017 le plateau de l’avenue Montaigne de cinq mille litres d’eau, et PLAY, sa première création pour le Ballet de l’Opéra national de Paris, faisait en décembre 2017 du Palais Garnier un immense terrain de jeu, piscine de balles vertes comprise. En 2024, il signait la mise en scène et la chorégraphie de la cérémonie d’ouverture des Jeux paralympiques, place de la Concorde, dans le cadre de la direction artistique confiée à Thomas Jolly. Le Boston Ballet, qui avait donné la première américaine de Cacti en mai 2014, l’a reprise en septembre en ouverture de sa saison 2026-2027.

Vertical Road, de la poussière vers la lumière
Né à Londres en 1974 dans une famille originaire du Bangladesh, Akram Khan apprend dès sept ans le kathak, danse classique de l’Inde du Nord faite de frappes de pieds et de tours vertigineux, et tourne dès treize ans, et pendant deux années, dans Le Mahâbhârata de Peter Brook. Vertical Road, créée le 16 septembre 2010 au Curve de Leicester dans une coproduction internationale, puise dans la tradition soufie et dans la poésie de Djalâl ad-Dîn Rûmî, dont les derviches tourneurs perpétuent la mémoire. Son titre annonce une ascension, de la terre vers ce qui la dépasse. En 2023, le chorégraphe a repensé l’œuvre pour le Boston Ballet, première compagnie américaine à s’en emparer, qui en a donné la création mondiale le 5 octobre, en ouverture de sa soixantième saison. Un prologue en duo, sur une partition nouvelle, précède désormais la grande pièce de groupe. Douze danseurs vêtus d’étoffes couleur de terre y soulèvent la poussière à chaque impulsion, se fondent en un seul corps, se séparent, se retrouvent, les bras tendus vers le haut comme sur l’image choisie pour annoncer le spectacle. La préparation mobilise les interprètes plus de six semaines durant sur cette seule œuvre, qui réclame d’eux une endurance de rituel ; Akram Khan y voit le labeur d’un mouvement tendu vers l’immobilité.
Sa Giselle, créée en 2016 pour l’English National Ballet, avait montré ce que ce langage pouvait faire d’un chef-d’œuvre romantique, et le Ballet royal danois a créé à Copenhague, le 24 avril dernier, son Lady Macbeth. Au moment où sa propre compagnie s’apprête à donner, en février 2027, ses dernières représentations, ses œuvres trouvent auprès des grands corps de ballet une seconde demeure, et Vertical Road en porte témoignage.
Le Boston Ballet, de George Balanchine à Mikko Nissinen
Tout part d’une pédagogue. Née à Salem en 1914, E. Virginia Williams fonde en 1958 le New England Civic Ballet, afin d’offrir un avenir sur place aux élèves qu’elle forme. George Balanchine, séduit par ses danseurs lors de festivals régionaux, la conseille chaque mois à New York, lui ouvre les classes du New York City Ballet et la recommande à la Fondation Ford, dont une subvention de 144 000 dollars donne naissance en 1963 au Boston Ballet, première compagnie professionnelle de Nouvelle-Angleterre. Le maître y règle lui-même Scotch Symphony, bientôt suivie d’Apollon musagète et du Fils prodigue, et Casse-Noisette revient chaque hiver depuis cette année-là. Les années 1970 voient passer Margot Fonteyn, Natalia Makarova et Rudolf Noureev ; en 1980, la maison devient la première formation américaine à se produire en Chine, où la télévision retransmet la Cendrillon de Ron Cunningham devant quelque trente millions de téléspectateurs.
La décennie prend alors l’accent français. Bretonne de Pont-l’Abbé, muse de George Balanchine au New York City Ballet, première femme appelée à diriger le Ballet de l’Opéra de Paris, de 1977 à 1980, Violette Verdy partage puis assume seule la direction de la compagnie au début des années 1980. Le Boston Ballet monte à cette époque son premier Lac des cygnes intégral, qu’il emmène au Coliseum de Londres avec Rudolf Noureev en Siegfried, puis crée en 1982 le Don Quichotte réglé par ce dernier, qui y danse Basilio de Boston à Broadway, en passant par la France et l’Italie. À partir de 1985, Bruce Marks invite Mark Morris et réunit en 1990, pour un Lac des cygnes aussitôt surnommé celui de la glasnost, des étoiles du Kirov et du Bolchoï aux côtés de ses danseurs.
Directeur artistique depuis 2001, le Finlandais Mikko Nissinen, formé à l’école du Ballet national de Finlande, fête cette année son quart de siècle à la tête de la maison. Il en a fait l’une des maisons les plus éclectiques des États-Unis, des grands classiques à George Balanchine, de Jiří Kylián à William Forsythe, dont la compagnie possède douze ballets depuis un partenariat noué en 2016. Il a surtout relancé les tournées internationales après seize années de sédentarité. Paris en a recueilli les fruits, avec des débuts à guichets fermés sur cette même scène en avril 2019, avec deux pièces de William Forsythe et Wings of Wax de Jiří Kylián, puis un retour en mai 2024. La compagnie réunit aujourd’hui soixante-sept danseurs, seconde troupe comprise, de treize nationalités.
L’ironie et la grâce
Le programme résume à lui seul cette histoire, une compagnie américaine née du conseil d’un maître formé à Saint-Pétersbourg, conduite par un Finlandais, dansant un Suédois et un Londonien aux racines bengalies. Les deux pièces se répondent avec plus de finesse que leur contraste le laisse croire. Cacti raille le spectateur en quête de message, Vertical Road l’invite à le chercher en lui-même. La compagnie d’Akram Khan présente l’œuvre comme un voyage de la gravité vers la grâce, formule qui sonne, à une oreille française, comme l’écho de La Pesanteur et la Grâce, le recueil posthume de Simone Weil. Le chemin passe cette fois par un cactus et un nuage de poussière, et promet l’une des plus belles soirées de danse de cet automne.
Boston Ballet, direction artistique Mikko Nissinen. Cacti d’Alexander Ekman, chorégraphie, scénographie et costumes, musique de Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert jouée en direct par le Quatuor Anduin, lumières et conception scénique de Tom Visser, texte de Spenser Theberge. Vertical Road (Reimagined) 2023 d’Akram Khan, direction artistique et chorégraphie, musique d’Aditya Prakash et de Nitin Sawhney (enregistrée), lumières de Jesper Kongshaug recréées par Richard Fagan, costumes de Kimie Nakano, dramaturgie de Ruth Little, scénographie d’Akram Khan, Kimie Nakano et Jesper Kongshaug. Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris. Jeudi 8 et vendredi 9 octobre à 19 h 30, samedi 10 octobre à 14 h 30 et à 19 h 30, dimanche 11 octobre à 16 h. Durée, 1 h 40 environ, entracte compris. Tarifs de 15 à 110 €.




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