Antonin Baudry referme son diptyque sur la Libération, et l’admiration que l’on croyait réservée aux livres d’Histoire nous saisit dans le noir de la salle
Deux heures quarante encore, et la même impossibilité de détacher le regard. La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom reprend le fil à l’endroit où le premier volet l’avait laissé, de l’Alger de décembre 1942 au désert du Fezzan où s’ouvre l’année 1943, et le déroule jusqu’aux pavés de Paris libéré. Antonin Baudry avait filmé un homme seul, il filme désormais la contagion de son entêtement, et l’œuvre y gagne une ampleur romanesque qui emporte tout. Ce second volet doit beaucoup, comme le premier, à De Gaulle, une certaine idée de la France, la somme de l’historien britannique Julian T. Jackson, qui a accompagné pas à pas l’écriture du réalisateur et de sa coscénariste Bérénice Vila. Le diptyque a franchi les cinq millions d’entrées, selon les chiffres du box-office français (CBO) arrêtés à la fin du mois d’août, éclatante revanche pour une entreprise que l’on donnait perdue au soir de sa sortie.
La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom, ou la conquête de la légitimité
La guerre gronde au loin, la partie décisive se joue dans des salons. À Alger, le général Henri Giraud, poussé par Washington, occupe la place que le chef de la France libre entend prendre, et Thierry Lhermitte prête à ce rival une vanité d’une drôlerie glaçante. Franklin Delano Roosevelt, que Campbell Scott campe dans une courtoisie de fer, a tranché depuis longtemps, la France a quitté le rang des puissances, et son administration a même prévu de gouverner le pays libéré par un état-major allié, comme on administre un territoire vaincu. Winston Churchill, repris par Simon Russell Beale avec la même tendresse bourrue, balance entre l’amitié et l’intérêt de son empire. À cette mécanique, un seul homme oppose l’affirmation obstinée d’une France qui existe. Le film montre avec une force rare que la légitimité fut d’abord une conquête de mots, arrachée réunion après réunion, humiliation après humiliation.

Leclerc, ce héros
Ce second volet donne enfin au plus flamboyant des compagnons la place qui lui revient. Philippe Leclerc de Hauteclocque, parti du Tchad avec une poignée d’hommes et des camions rafistolés, avait juré à Koufra, en mars 1941, de déposer les armes le jour seulement où les couleurs françaises flotteraient sur la cathédrale de Strasbourg. Antonin Baudry a choisi de raconter Ksar Ghilane, ce matin de mars 1943 où la colonne, avancée au sud de la ligne Mareth, encaissa l’assaut d’une division blindée allemande et tint sa position jusqu’à l’arrivée des chasseurs britanniques. La séquence est la plus lisible du diptyque, le terrain y devient intelligible, l’enjeu limpide, la peur physique. Un silence, pourtant, pèse sur cette épopée, celui des tirailleurs africains, si nombreux dans la Colonne du Tchad, que le film laisse sans visage ni parole, figurants d’un combat qu’ils portèrent au prix de leur vie, et l’on aurait aimé qu’Antonin Baudry leur donne une voix, fût-ce l’espace d’une scène. Niels Schneider, que l’on a vu récemment chez Lucas Belvaux dans Les Tourmentés, compose un Leclerc d’une intériorité brûlante, la voix basse, l’œil clair, avec cette élégance de cavalier qui entraîne ses hommes d’un regard ou d’un geste. Une très belle scène fait alterner sa parole et celle du Général, et l’on comprend d’un coup ce que l’un devait à l’autre. De cette poussière naîtra la 2e division blindée, par un ordre écrit formel que de Gaulle en personne remet à Leclerc en l’appelant « Philippe ». Plus rien alors n’empêchera les premiers chars du capitaine Dronne de gagner l’Hôtel de Ville dans la soirée du 24 août 1944, veille du jour où la division entière entrera dans Paris, et l’on quitte la salle, les yeux embués de larmes, avec le sentiment d’avoir marché derrière lui.
Jean Moulin et la France de l’ombre
À l’autre extrémité du récit, dans une France occupée que la photographie enveloppe de clairs-obscurs, un homme fait asseoir à la même table des communistes, des socialistes et des officiers, chacun persuadé de détenir la Résistance véritable. Félix Kysyl, révélé par Miséricorde d’Alain Guiraudie, donne à Jean Moulin une douceur de haut fonctionnaire méthodique sous laquelle circule un courage de fer. Son travail aboutit à Paris le 27 mai 1943, quand mouvements, partis et syndicats acceptent de siéger ensemble et de reconnaître un chef. Le film accorde à cette victoire clandestine la gravité qui lui est due, et la suite, que chacun connaît, est traitée avec une pudeur qui la rend plus déchirante encore.
Une troupe accordée au souffle du récit
Simon Abkarian, immense dans le premier volet, tient ici la stature sur toute la longueur, ajoutant à la raideur de son personnage une gourmandise nouvelle dans l’ironie, celle d’un homme qui commence à sentir que le rapport de forces se retourne. Après Le Quatrième Mur de David Oelhoffen, adapté du roman de Sorj Chalandon, il donne au Général cette voix qui pèse ses mots comme on pèse des vies, et le cinéma français compte peu de comédiens d’une pareille étoffe. Anamaria Vartolomei porte Livia, figure composée qui rassemble en une seule femme le destin de plusieurs résistantes, Germaine Tillion, Lucie Aubrac, Berty Albrecht, avec une douleur retenue qui rattache le grand récit aux vies ordinaires. Benoît Magimel, Karim Leklou, Loïc Corbery, Kacey Mottet Klein, Grégoire Colin, Tom Mison et Florian Lesieur tiennent chacun leur note, dans le même souci du collectif. Les images alternent la lumière blanche du désert et les intérieurs assombris de la clandestinité, la musique, première partition de long-métrage de Théo Cascio, violoniste et compositeur de vingt-huit ans, se tient basse, en simple appui des visages, et le montage fait circuler le récit d’un continent à l’autre avec une clarté louable.

Ce que la liberté doit à quelques-uns
Le premier film montrait des lycéens montant vers l’Étoile le 11 novembre 1940, drapeau caché sous le manteau. Celui-ci s’achève quatre ans plus tard, jour pour jour, sur la même avenue rendue aux siens. L’émotion est difficile à contenir quand résonne le superbe poème qu’Éluard écrivit en 1942, celui-là même qui a donné son titre au film et que la Royal Air Force parachuta par milliers d’exemplaires sur la France occupée. Plan après plan, J’écris ton nom nous rappelle que les plus grandes victoires appartiennent à ceux qui, l’énergie vrillée au corps, sont convaincus qu’il est possible de renverser le cours des choses.
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté




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