La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer

Antonin Baudry filme juin 1940 comme une affaire intime, et l’on ressort de la salle le cœur battant, saisi d’une fierté que l’on ne croyait plus possible.

Deux heures trente-neuf, sans que le regard s’échappe une seule minute. La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer s’ouvre dans l’effondrement, les routes de l’exode, les colonnes allemandes, un pays qui cède comme une digue de sable, et se referme à Alger, en décembre 1942, sur le geste d’un garçon de vingt ans. Entre les deux, Antonin Baudry a tenté la chose la plus périlleuse qui soit, filmer le courage d’un homme seul, et il l’a réussie sans jamais élever la voix. Présenté hors compétition au Festival de Cannes en mai, sorti le 3 juin, ce premier volet d’un diptyque de près de cinq heures et demie a rassemblé plus de deux millions six cent mille spectateurs, selon les chiffres du box-office français (CBO) au moment où nous écrivons, chiffre que l’on hésitait à espérer pour un film d’Histoire qui refuse la facilité.

Il fallait une audace tranquille pour raconter cela. Un général de brigade à titre temporaire, inconnu du pays, monte dans un avion le 17 juin 1940 et décide, à lui seul, que la France continue. Antonin Baudry ne le sculpte pas dans le bronze. Il le montre encombré de sa taille, mal à l’aise sur les fauteuils anglais, d’une politesse glaciale, parfois drôle, souvent seul dans des couloirs trop grands pour lui. C’est de cette humilité de traitement que naît l’émotion, continue, tenace, jamais sollicitée.

Le film travaille en sourdine et frappe d’autant plus fort. Les archives, montées dans la fiction avec une science du raccord qui abolit la couture, ramènent le désastre à sa dimension physique, la poussière, les enfants sur les charrettes, les visages. Les séquences de combat soutiennent sans rougir la comparaison avec les grosses machines américaines, et Baudry a la sagesse de les tenir courtes. L’essentiel se joue ailleurs, dans les huis clos avec Winston Churchill, morceaux de bravoure où l’humour britannique et l’orgueil français se toisent, se testent, finissent par s’estimer. La partition de Volker Bertelmann accompagne cette gravité sans jamais la souligner, présence basse, presque respiratoire, qui laisse aux silences leur poids. Pierre Cottereau éclaire Londres dans des bruns de bibliothèque et l’Afrique dans une lumière blanche qui brûle. Rien n’est appuyé. Tout porte.

Le film ne naît pas d’un album, la matière première vient de Julian Jackson, dont De Gaulle, une certaine idée de la France, publié au Seuil en 2019, offrait à Antonin Baudry et à sa coscénariste Bérénice Vila une mine de notations concrètes, de mots rapportés, de fêlures. Mais la bande dessinée est à l’origine de l’homme qui signe le film, et cela se voit à chaque plan.

Sous le nom d’Abel Lanzac, l’ancien conseiller diplomatique de Dominique de Villepin au Quai d’Orsay avait raconté avec Christophe Blain, chez Dargaud en 2010 puis en 2011, les coulisses du pouvoir dans Quai d’Orsay, portrait d’un ministre halluciné et de ses phrases qui claquaient comme des portes. Bertrand Tavernier y reconnut aussitôt du cinéma, en tira un film en 2013 et poussa le dessinateur d’idées vers la caméra. Le Chant du loup, en 2019, confirma le talent. De cette école du dessin, Antonin Baudry a gardé le sens du cadre net, l’art de l’ellipse, le goût des dialogues qui font tenir une scène entière sur une réplique, et surtout une manière très rare de rire de la grandeur sans l’abîmer. Le général de Gaulle du film doit beaucoup à cette leçon graphique, une silhouette avant d’être une statue.

Le second fil du récit s’appelle Fernand. Il a vingt ans, il écoute Londres, il aime une jeune femme prénommée Livia, il finira par croiser à Alger la route de l’amiral François Darlan. Ce garçon a existé, il s’appelait Fernand Bonnier de La Chapelle, et le film prend avec lui des libertés qu’il faut regarder en face.

L’histoire réelle est plus rugueuse et moins consolante. Fils d’un journaliste de sensibilité monarchiste, le jeune homme appartenait à un réseau royaliste d’Alger qui rêvait de porter le comte de Paris au pouvoir. Il abattit l’amiral Darlan le 24 décembre 1942, fut jugé en moins d’une heure et fusillé à l’aube du 26. Bénédicte Vergez-Chaignon a rendu à cette figure toute sa complexité dans Une juvénile fureur, paru chez Perrin en 2019. Le film conserve le nom, l’âge, la fureur, et efface le royalisme. Il fait de Fernand un lycéen de la France occupée, un garçon de la manifestation du 11 novembre 1940, un amoureux, un républicain projeté dans la Résistance.

Simon Abkarian est immense. Après quarante ans de plateaux et de scènes, il aborde le rôle avec une autorité qui vient de très loin, écarte toute reconstitution vocale, garde son propre timbre, et gagne ainsi ce que les imitateurs perdent, la présence. Son de Gaulle est un homme raide qui souffre, ironique par pudeur, tendre par surprise. Il suffit de le voir écouter, immobile, une mauvaise nouvelle de plus, pour comprendre ce que l’entêtement coûte à celui qui s’y tient.

Face à lui, Florian Lesieur, révélation du film, donne à Fernand une jeunesse entière, faite d’ardeur et de gravité, qui porte seule le second fil du récit. Simon Russell Beale compose un Winston Churchill rusé et affectueux, boxeur fatigué qui reconnaît un frère d’obstination. Mathieu Kassovitz donne à l’amiral François Darlan une ambiguïté visqueuse et fascinante, Thierry Lhermitte prête au général Henri Giraud une raideur vaniteuse admirablement dosée, Benoît Magimel campe un Pierre Kœnig de granit, Niels Schneider un Philippe Leclerc de Hauteclocque tout en élan juvénile. Anamaria Vartolomei éclaire de sa présence le personnage de Livia, Karim Leklou apporte à Blazej une humanité rêche, Félix Kysyl fait passer dans les quelques plans de Jean Moulin un frisson qui suffit. Autour d’eux, Loïc Corbery, Kacey Mottet Klein, Grégoire Colin, Tom Mison, Campbell Scott en Franklin Delano Roosevelt, Pip Torrens en Bernard Montgomery, Daniel Betts en Dwight David Eisenhower, Stephen Campbell Moore et Anthony Calf tiennent chacun leur note sans tirer la couverture. Une troupe, au sens le plus noble.

Reste ce sentiment étrange, presque oublié, que l’on éprouve en remontant l’allée de la salle. Une fierté. Non pas la fierté bruyante des commémorations, celle, beaucoup plus douce et plus profonde, d’appartenir à un pays qui a produit cet homme-là. Antonin Baudry parle volontiers de Don Quichotte à propos de son personnage, et le rapprochement éclaire tout, un homme dont la lucidité consiste précisément à refuser l’évidence des chiffres. En 1940, la raison commandait l’armistice. Le général de Gaulle a préféré le sens de l’honneur. Le film montre le prix exact de cette préférence, les humiliations, les portes fermées, les Américains méprisants, les Français qui ricanent, et c’est en montrant ce prix qu’il rend l’admiration irrésistible.

Il faut voir La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer pour cette raison précise, parce que le film restitue à un mythe national son épaisseur d’homme, sa fatigue, son entêtement, ses moments de doute nocturne, et que le mythe en sortirait agrandi, si tant est que ce fût encore possible. On croyait connaître l’histoire par cœur. On la découvre le souffle court, la gorge serrée, avec la sensation neuve que rien n’était joué et que tout tenait à un fil. Le second volet, J’écris ton nom, sorti le 26 juin, prolonge le récit, et son titre seul est un hommage, ce refrain du Liberté de Paul Éluard que la RAF parachutait en 1942 sur la France occupée. On y court, évidemment, mais l’on emporte d’abord ce premier film comme on garde un message ou une lettre précieuse, longtemps, par devers soi.

Philippe Escalier

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