Un petit pas de trop

La symphonie du geste

Trois corps, trois timbres et une même partition, Un petit pas de trop compose avec le geste comme d’autres avec les notes, et la grande salle de La Scala Paris lui offre un écrin à sa mesure. Kader Attou y réunit Régis Truchy et Mansour Abdessadok, deux danseurs de générations différentes, et signe avec eux une pièce où la virtuosité, le rire et la poésie avancent de concert. Intelligent dans sa construction, magnifique dans ses images, abouti jusque dans ses transitions, le spectacle emporte l’adhésion dès les premières minutes. Une heure dix d’élégance et de sourires qui tient la salle sous le charme du premier au dernier geste.

Créée le 2 octobre 2026 au Toboggan de Décines-Charpieu, dans le cadre du festival Karavel, la pièce ouvre à Paris une longue tournée, et ses premiers pas parisiens ont l’aplomb des œuvres pleinement accomplies.

Trois tempéraments

Ce remarquable trio naît de l’alliance de voix dissemblables, choisies pour leurs contrastes. Kader Attou le dit avec une netteté qui se passe de commentaire, « Régis a la rigueur du millimètre, Mansour l’explosion du geste, et moi, j’aime naviguer entre les deux. »

Sur le plateau, ces natures deviennent des caractères de comédie. L’un vise une perfection qui se dérobe à mesure qu’il la serre de plus près. L’autre lance des échappées qui le surprennent lui-même. Le troisième traverse l’espace avec une désinvolture de flâneur qui dissimule une précision redoutable. Le hip-hop leur donne en partage un art singulier, celui d’assouplir le corps jusqu’à l’illusion. Les membres se plient, ondulent et se reforment comme une matière plastique façonnée à loisir, et l’on en oublie les os et les muscles sous cette pâte vivante. Ces trois lignes se répondent, se contrarient, puis convergent dans des ensembles remarquablement noués. Chaque dissonance prépare l’accord qui la résout.

Le contrepoint

Régis Truchy, passé par la danse classique et le patinage artistique avant de découvrir le hip-hop en 1984, fait de la précision le ressort même du comique. Chaque geste, ajusté avec un soin particulier, recèle le grain de sable qui le fera dérailler, et le rire naît de cette perfection qui vacille. Son seul-en-scène Eccentric, créé à la Gaîté-Montparnasse en septembre 2021, passé par Avignon l’été suivant, puis repris à La Nouvelle Ève de novembre 2023 à février 2024, explorait déjà cette danse excentrique où le corps se désarticule avec une science consommée. La même maîtrise du déséquilibre gouverne ici son personnage.

Mansour Abdessadok est né à Alès et y a appris la danse en regardant sa mère, danseuse orientale et de Bollywood, avant de se forger dans les battles des années 1990. Passé par Käfig, par Montalvo-Hervieu, dont il a dansé les spectacles autour de Gershwin à Chaillot, et par Marie-Claude Pietragalla, il est engagé en 2010 par le Cirque du Soleil pour Michael Jackson: The Immortal World Tour, quatre années de tournée mondiale où il tient une place de premier plan, avant de devenir soliste au Lido. Il apporte au trio une fougue qui imprime à chacune de ses interventions une vitalité imprévisible, et cette spontanéité trouve sa place exacte dans l’ensemble, comme la voix la plus vive de la partition. La tournée le ramènera dans sa ville natale les 11 et 12 décembre prochains.

L’envol

Reste celui qui conduit l’ensemble tout en y tenant sa partie. Kader Attou passe d’un partenaire à l’autre avec une bien belle aisance et se réserve la scène la plus saisissante de la soirée, un envol dont la beauté tient de l’irréel. Rien d’autre n’est visible qu’un corps défiant la pesanteur, l’instant prend la consistance d’un songe, le temps se dilate, l’œil hésite à croire ce qu’il voit. C’est l’image que l’on emporte, un homme suspendu entre deux mondes.

Le spectacle d’une vie

« Ce spectacle raconte ma vie », confiait Kader Attou à l’issue de la représentation. La confidence éclaire la soirée d’un jour nouveau. L’enfant de l’immigration qui découvrait le breakdance à Saint-Priest, le premier chorégraphe hip-hop appelé à diriger un centre chorégraphique national, l’homme qui aime naviguer entre la rigueur et l’élan, tous se retrouvent dans ce jeu de chutes et d’envols, et la valise d’émigrant posée dans le décor prend soudain un autre poids.

Accrorap naît en 1989 à l’école de cirque de la ville, où Kader Attou la fonde avec Mourad Merzouki, Éric Mezino, Lionel Frédoc et Chaouki Saïd. En 1996, Mourad Merzouki s’en va fonder Käfig, et Kader Attou prend seul les rênes. Nommé en 2008 à la tête du centre chorégraphique national de La Rochelle, premier chorégraphe issu du hip-hop à diriger une telle maison, il y reste jusqu’en 2021 avant d’installer sa compagnie à la Friche la Belle de Mai. Il avait porté à la scène, en 2010, au festival Montpellier Danse, l’intégrale de la Symphonie des chants plaintifs de Henryk Górecki.

Le décor et la lumière

La scénographie d’Olivier Borne plante un décor de cinéma ancien, une table, trois chaises, des escaliers, des portes en haut et en bas, un réverbère, un lustre. Ce mobilier d’avant-guerre ouvre tout un monde. Les trois chaises deviennent bientôt des partenaires à part entière, le temps d’un épisode où l’exactitude de l’acrobate et le sens du gag avancent d’un même mouvement. Chaque équilibre tient du prodige, chaque prouesse se double d’une trouvaille comique. Dans cette partition, la lumière de Fabrice Crouzet, travaillée avec un raffinement constant, sculpte les corps et découpe l’espace. Le spectacle lui doit une large part de sa poésie. Le sommet de ce travail est un jeu avec un rayon laser, réglé avec une justesse telle que le faisceau semble changer de nature. Les interprètes en usent comme d’un objet tangible. Ce fil lumineux acquiert sous nos yeux la densité d’une matière, au point que l’on croirait pouvoir s’en saisir.

L’éloge du faux pas

Le titre, Un petit pas de trop, contient le propos, et il le contient doublement. On peut y lire l’éloge de la maladresse, ce que Kader Attou appelle « le moment où le corps quitte le contrôle », l’instant où l’accident livre ce que le calcul tenait caché. Le pas de trop s’entend aussi au sens de l’excès, ce geste poussé un cran au-delà de la mesure, d’où jaillit le comique. Les deux lectures se rejoignent dans le burlesque, matière nouvelle pour lui, qui entre ici en conversation avec le hip-hop. Ce sont deux arts du corps poussé à sa limite, où l’excès d’un geste fait rire et sa justesse émerveille. La pièce passe de l’un à l’autre avec une souplesse qui finit par confondre l’accident et la prouesse.

Le rire, ici, a la douceur d’une confidence. Il désarme, invite chacun à regarder ses propres maladresses avec bienveillance, et l’imperfection, que notre époque traque avec obstination, retrouve ses titres de noblesse. Cette délicatesse fait le prix d’un spectacle qui parle à tous. La création musicale et sonore de Régis Baillet prend le relais des pages classiques de l’ouverture et règle le tempo de l’ensemble.

L’ombre de Keaton

Le cinéma muet affleure partout. Le décor y ramène, avec sa valise d’émigrant et ses portes à claquer, et l’on croit voir revivre, sous les gestes du trio, les silhouettes de Chaplin ou de Keaton. Les expressions des visages, qui disent tout d’un regard, les mouvements saccadés comme accélérés par la manivelle d’un projecteur d’autrefois, évoquent surtout le second, cet homme au visage de marbre qui traversait les pires catastrophes avec une dignité imperturbable.

Parmi bien d’autres moments réjouissants, un ballon rouge géant fait entrer la salle dans la partie. On se le dispute à trois, il échoue parmi les spectateurs, qui le renvoient de bon cœur, et le jeu reprend de plus belle. Ce ballon avoue sa parenté avec le globe que Hynkel fait valser dans Le Dictateur, et l’enfance du jeu cache soudain une mélancolie de prophète.

Ce cousinage avec le muet ramène à la musique, puisque ce cinéma vivait au rythme d’un pianiste ou d’un orchestre qui donnait leur souffle aux images. La soirée s’achève sur la projection de la toute fin d’un film de Chaplin, salut fraternel aux maîtres du burlesque.

À rebours

La danse conquiert d’ordinaire la grâce à force de maîtrise, en polissant chaque geste jusqu’à l’impeccable. Kader Attou, Régis Truchy et Mansour Abdessadok, qui ont accompagné l’essor du hip-hop en France, y parviennent par le chemin inverse, celui de l’erreur consentie. Chez eux, chaque faux pas ouvre sur le rire ou sur la poésie, et la chute elle-même se découvre des ailes.

Philippe Escalier / Photos © Damien Bourletsis

Un petit pas de trop de Kader Attou, compagnie Accrorap. Direction artistique et chorégraphique de Kader Attou. Avec Régis Truchy, Mansour Abdessadok et Kader Attou. Création musicale et sonore de Régis Baillet (Diaphane). Lumières de Fabrice Crouzet. Scénographie d’Olivier Borne. La Scala Paris, grande salle, 13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris. Du mercredi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h, jusqu’au 1er novembre 2026 (relâche le vendredi 30 octobre). Durée, une heure dix. Tout public. En tournée ensuite à Maisons-Alfort le 20 novembre, Bagneux le 25 novembre, Alès les 11 et 12 décembre, puis à Charleroi les 14 et 15 janvier 2027, Miramas les 18 et 19 janvier, Castres le 29 janvier et La Trinité les 4 et 5 février.

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