Pour son premier rendez-vous wagnérien parisien à la tête du Philharmonique de Radio France, Jaap van Zweden offre un Tristan de haute lignée, porté par un Stuart Skelton d’une humanité ardente et par deux voix de femmes qui embrasent la nuit d’amour
Ce vendredi 25 septembre, la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris a entendu un deuxième acte de Tristan et Isolde porté au rouge. Miina-Liisa Värelä et Tanja Ariane Baumgartner, Isolde et Brangäne, ont donné à ces heures nocturnes une intensité rare, face à un Stuart Skelton dont le timbre généreux et cuivré trouve en Tristan son territoire naturel. L’Orchestre Philharmonique de Radio France enveloppait le tout d’une sonorité somptueuse. Pour ce concert, le premier consacré à Richard Wagner depuis qu’il a pris, le 1er septembre, la direction musicale de la formation, Jaap van Zweden avait bâti un programme en crescendo, l’ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg, le Prélude et la Mort d’Isolde dans leur version instrumentale, puis l’acte entier.

Miina-Liisa Värelä, une Isolde d’orage et de velours
C’était la grande nouveauté de la soirée. Le 11 juillet, au Festival Radio France Occitanie Montpellier, le chef avait dirigé l’intégrale de l’ouvrage avec une distribution que Paris retrouvait presque à l’identique, Anja Kampe tenant alors le rôle d’Isolde. Applaudie cet été à Bayreuth en Kundry dans Parsifal, un an après y avoir débuté en Ortrud dans Lohengrin sous la direction de Christian Thielemann, la soprano finlandaise fréquente Isolde depuis ses débuts dans le rôle au Festival de Glyndebourne, en 2021. Elle en a la voix, un grand format qui garde la souplesse d’une ligne de lied. L’impatience de la première scène, quand Isolde presse Brangäne d’éteindre le flambeau, signal convenu pour Tristan, avant de l’éteindre elle-même, jaillit d’un aigu impérieux. Le duo venu, le timbre s’adoucit, et dans l’invocation à la nuit qu’elle partage avec Tristan, sa voix s’élève en un pianissimo qui semble flotter.
Tanja Ariane Baumgartner, la sentinelle de la nuit
Au cœur du duo, le compositeur confie à Brangäne une page d’une beauté presque irréelle, l’avertissement lancé depuis la tour, qui plane au-dessus des amants comme un voile. Fidèle au rôle depuis Montpellier, Tanja Ariane Baumgartner en fait l’un des sommets de la soirée. La mezzo-soprano allemande y déploie un timbre chaud et charnu, une ligne d’une continuité parfaite, et prête à cette guetteuse une inquiétude tendre qui bouleverse.

Stuart Skelton, la vaillance et la confidence
Sa voix a la couleur sombre d’un baryton et la vaillance d’un Heldentenor, dont Stuart Skelton use avec une délicatesse de chambriste. Dans les confidences du duo, le chant devient caresse, et lorsque Tristan invite Isolde à le suivre au pays de la nuit, la phrase s’élargit avec une douceur grave qui saisit la salle. Né à Sydney en 1968, le ténor australien fréquente ce rôle depuis 2016, année où il l’aborda au Festival de Pâques de Baden-Baden sous la direction de Simon Rattle, avant d’ouvrir avec lui la saison du Metropolitan Opera de New York. Il connaît aussi cette salle. En octobre 2021, il y chantait Siegmund dans le premier acte de La Walkyrie, déjà sous la baguette de Jaap van Zweden, alors invité de l’Orchestre de Paris, et la première partie de ce concert était, trait pour trait, celle de ce vendredi. Paris l’avait également applaudi en 2017 à l’Opéra Bastille, en Lohengrin, dans la mise en scène de Claus Guth.
Des voix d’hommes de grande tenue
Kwangchul Youn prête au roi Marke une basse noble et ample. Sa longue déploration d’homme trahi, où l’amitié blessée pèse plus lourd que l’honneur, touche au cœur, portée par les inflexions graves de la clarinette basse. Iain Paterson campe un Kurwenal fougueux, dont le cri d’alarme éclate avec vigueur. Alexander Marev crée la surprise. En quelques répliques, le jeune ténor polono-bulgare, né en 2000, impose une voix superbe, claire et solide, qui donne au traître Melot un relief inattendu.

Un orchestre au sommet
En première partie, l’ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg a déployé sa pompe éclatante, chaque voix du contrepoint final dessinée avec clarté. Puis, du murmure des violoncelles, le Prélude de Tristan et Isolde a fait surgir le fameux accord, cette dissonance irrésolue qui hante toute la musique à venir, avant que la Mort d’Isolde, donnée ici dans sa version orchestrale, ne se referme sur un si majeur d’une plénitude apaisée. Entendue avant l’entracte, cette transfiguration donnait à la nuit d’amour la couleur d’une promesse déjà scellée, et chaque élan des amants semblait porter en lui le dénouement.
Sous la direction précise de Jaap van Zweden, le Philharmonique de Radio France sonne comme une grande phalange wagnérienne. Cordes denses et soyeuses, cuivres pleins, bois d’une transparence admirable, chaque plan se lit distinctement. Le chef tient les tempos d’une main ferme, ménage des équilibres qui laissent passer les voix et fait monter le duo par vagues successives jusqu’à l’irruption brutale du jour.
Au printemps 1859, Richard Wagner confiait à Mathilde Wesendonck sa crainte de voir l’ouvrage interdit, avant d’ajouter « Seules des représentations médiocres peuvent me sauver ! De parfaitement bonnes ne peuvent que rendre les gens fous. » Ce vendredi, la Philharmonie a couru ce risque avec bonheur.
Tristan et Isolde (acte II) de Richard Wagner, en version de concert, précédé de l’ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg et du Prélude et de la Mort d’Isolde (version instrumentale). Orchestre Philharmonique de Radio France, direction Jaap van Zweden. Avec Stuart Skelton (Tristan), Miina-Liisa Värelä (Isolde), Tanja Ariane Baumgartner (Brangäne), Kwangchul Youn (le roi Marke), Iain Paterson (Kurwenal), Alexander Marev (Melot). Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris. Vendredi 25 septembre 2026 à 20 h. Durée, environ 2 heures avec entracte. Concert diffusé en direct sur France Musique.




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