Téléphone-moi

Une famille, un demi-siècle et des cabines téléphoniques pour seul décor. Le pari séduit d’emblée, avant que l’intrigue n’exige du spectateur une vigilance de tous les instants

Avec Téléphone-moi, présenté pour la première fois à Paris, la compagnie f.o.u.i.c installe sur la scène du Théâtre Saint-Georges un objet d’un autre temps, la cabine téléphonique, et lui confie la mémoire de toute une lignée. Le dispositif est ingénieux, l’interprétation impeccable, la scénographie superbe. La soirée se suit pourtant avec plus de curiosité que d’émotion, l’esprit occupé à démêler les fils d’un récit dont la complexité tient le cœur à distance. De cabine en cabine, une saga familiale servie par quatre comédiens d’une grande précision, que le public salue avec chaleur.

Une époque au bout du fil

Le principe tient dans un geste, décrocher un combiné. Chaque appel ouvre une fenêtre sur une époque, de la Libération à la fin du siècle, dans ces cages vitrées où l’on glissait jadis sa monnaie. Des jingles publicitaires, familiers à plusieurs générations d’auditeurs, balisent le passage d’une date à l’autre et donnent au spectateur ses points de repère.

Jean-Christophe Dollé, auteur de Blue.fr, joué au Théâtre Lepic en 2012, et du conte musical électro-pop Happy Apocalypse, présenté en 2025, signe le texte. Il partage la mise en scène avec Clotilde Morgiève, sa complice au sein de la compagnie, avec qui il avait déjà porté à la scène Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé. L’auteur y sonde les drames de la filiation tue ou mal assumée, ces liens que l’on dissimule, que l’on renie ou que l’on porte de travers, et dont chaque génération reçoit les blessures avant d’en connaître la cause. La cabine en devient l’écrin idéal, huis clos d’où la parole s’échappe pourtant vers d’autres lieux, d’autres vies.

Un écheveau de plus en plus serré

Deux comédiens prêtent leurs traits à deux personnages, et les visages se répondent d’une génération à l’autre, comme si les époques se superposaient dans un même corps. Scène après scène, le spectateur s’emploie à reconstituer l’arbre généalogique, et le plaisir de la découverte cède peu à peu la place à l’effort. À mesure que les révélations s’enchaînent et que les ramifications se multiplient, l’intrigue accapare l’esprit, et l’émotion, dispersée entre tant de pistes, se dilue. Une dizaine de minutes de moins, sur les 1 h 40 de la représentation, aurait resserré le récit autour de ses scènes maîtresses et rendu à la construction toute sa force de surprise.

Quatre comédiens en métamorphose

La distribution est d’une parfaite tenue. Stéphane Aubry, Solenn Denis, Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève passent d’un personnage et d’une décennie à l’autre avec une sûreté qui force l’estime. Il leur suffit d’un changement de posture ou d’une inflexion de voix pour installer un nouvel âge, un nouveau caractère. La voix de Nina Cauchard, présence invisible, se glisse dans ce chassé-croisé. La belle scénographie de Marie Hervé, qui nous réserve de belles images, place la cabine au centre du jeu, costumes et perruques accompagnent chaque saut d’époque, et la musique originale assure le lien entre les tableaux.

Depuis La Voix humaine de Jean Cocteau, créée à la Comédie-Française en 1930, le téléphone a offert au théâtre quelques-unes de ses solitudes les plus poignantes. Téléphone-moi en fait le carrefour de toute une famille, et l’on eût aimé, parfois, que la ligne fût moins encombrée.

Philippe Escalier – Photos © Stéphane Audran

Téléphone-moi de Jean-Christophe Dollé. Mise en scène de Clotilde Morgiève et Jean-Christophe Dollé. Avec Stéphane Aubry, Solenn Denis, Jean-Christophe Dollé, Clotilde Morgiève et la voix de Nina Cauchard. Scénographie et costumes de Marie Hervé. Lumières de Nicolas Priouzeau. Son de Soizic Tietto. Musiques de Jean-Christophe Dollé. Perruques de Julie Poulain. Théâtre Saint-Georges, 51 rue Saint-Georges, 75009 Paris. Le lundi à 20 h et le mardi à 19 h, jusqu’au 29 décembre 2026 (relâche le 15 décembre). Durée 1 h 40. À partir de 12 ans.

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