Un peignoir, une ampoule nue, et la parole pour dernier bien. À la Manufacture des Abbesses, Loris Freeman donne une heure de théâtre à vif
Rue Véron, au pied de la butte Montmartre, la Manufacture des Abbesses présente La Solitude d’un acteur de peep show avant son entrée en scène, et l’on devine dès la première minute que la soirée sera d’une autre espèce. Un homme entre, dépose son sac, se dévêt avec une lenteur appliquée, s’éclipse en coulisses, revient vêtu d’un peignoir. Il s’assoit. Il va parler une heure durant, pour qu’un inconnu, enfin, l’écoute.
Un monologue belge porté six cents fois
Paul Van Mulder a écrit ce texte pour lui-même et l’a créé au festival Théâtre au Vert de Thoricourt, à l’été 2008, avant de le publier chez Maelström, à Bruxelles, premier titre de la collection compAct, trente-six pages d’une langue hachée où la pensée se cherche à voix haute. Il dit l’avoir joué plus de six cents fois, notamment au Théâtre des Martyrs de Bruxelles, où il est repris en 2009 dans la mise en scène de Pascal Crochet, jusqu’à la Maison des Métallos en 2016. Le confier pour la première fois à un autre interprète tenait du pari.
La Solitude d’un acteur de peep show, l’épure selon Thierry Harcourt
Thierry Harcourt, qui a fait triompher L’Amant de Harold Pinter au Festival Off d’Avignon en 2025 puis au Théâtre de Paris, et qui montait à l’automne 2024 Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes de Jean Anouilh au Théâtre Hébertot, a choisi ici l’épure. Une chaise, une ampoule au bout de son fil, un peignoir. La lumière découpe le box comme une cabine, la musique glisse quelques mesures qui autorisent, de loin en loin, une respiration dansée. La direction d’acteur travaille l’adresse directe, le spectateur devient l’interlocuteur que le personnage cherche depuis toujours, et cette bascule fait le spectacle.

Loris Freeman, la dignité à fleur de peau
Loris Freeman déploie une silhouette longiligne d’ancien danseur, et ce corps exercé raconte déjà beaucoup avant le premier mot. Le parcours est singulier, la danse chez John Neumeier, cinq années au service reportages de TF1 qui l’ont conduit sur plusieurs terrains de guerre, puis le théâtre, où on l’a applaudi au Théâtre Rive Gauche face à Clémentine Célarié dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, adapté de Stefan Zweig par Éric-Emmanuel Schmitt et mis en scène par Steve Suissa. Il apporte à ce monologue une pudeur qui le grandit. Le déshabillage se fait sans hâte, la confession avance par vagues, douceur, ironie, puis colère brève quand la soupape lâche. Loris Freeman tient la note juste de l’émotion, et la salle, prise à témoin, épouse chaque inflexion. Le verbe est cru, la sincérité le sauve à chaque phrase. Voilà une composition qui restera.
Une plaidoirie pour les invisibles
Le personnage est un homme-objet, loué à l’heure, séparé du monde par une vitre. Il a pris ce métier comme on prend un emploi qui repose la tête, et la névrose est venue avec l’habitude. Il rêve d’une maison à la campagne, il raconte le client qui l’a réservé pour lui seul, il réclame surtout quelqu’un à qui parler. Paul Van Mulder écrit la précarité par le dedans, celle des petits métiers que la société consomme en détournant les yeux, et son texte devient une plaidoirie pour toute vie, fût-elle la plus infime.
Le renversement est superbe. Cet homme que l’on paie pour être regardé passe une heure à nous regarder, et c’est nous qui quittons la salle avec le sentiment d’avoir été vus. La Manufacture des Abbesses, ouverte en 2006 pour défendre les auteurs contemporains, tient là un de ces spectacles coup de poing dont on reparle longtemps.
La Solitude d’un acteur de peep show avant son entrée en scène de Paul Van Mulder. Mise en scène de Thierry Harcourt, assistée de Paloma Duchesne. Avec Loris Freeman. Scénographie du Studio Aneemal. Musique originale d’Anne-Sophie Marien-Freeman et de Jérémy Raux. Production ASAOEDE. Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris. Du mercredi au samedi à 19 h, jusqu’au 10 octobre 2026. Durée, 1 h 10.




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