Quatrevingt-treize ou l’épopée en un souffle

Une heure trente, six comédiens, et la guerre de Vendée sous nos yeux sur la petite scène du Poche-Montparnasse

Quatrevingt-treize, selon la graphie que le poète voulait, parut en 1874 et demeure son testament romanesque. Le livre fut écrit à Guernesey entre décembre 1872 et juin 1873, lorsque l’écrivain regagna Hauteville House deux ans après la fin de l’exil, et il saisit 1793 au plus fort de sa crue. Une autre insurrection travaille ces pages. Deux ans plus tôt, Victor Hugo a vu la Commune de Paris écrasée pendant la Semaine sanglante, il a ouvert aux proscrits sa maison de Bruxelles, ce qui lui a valu d’être expulsé de Belgique, et il fera de l’amnistie son dernier grand combat. La Terreur qu’il raconte est donc regardée à travers 1871, et le pardon qui dénoue le roman dit tout haut ce que son auteur réclamera bientôt au Sénat.

La Convention délibère depuis le 10 mai 1793 dans l’ancienne salle de spectacle du Palais des Tuileries. La Vendée brûle, trois hommes se font face, l’oncle royaliste Lantenac, son neveu républicain Gauvain, l’ancien prêtre Cimourdain devenu juge sans faiblesse. Ce qui frappe, cent cinquante ans plus tard, c’est l’œil lucide et mesuré que Victor Hugo porte sur la période. Le romancier ne choisit pas entre les camps, il les regarde l’un par l’autre, et fait tenir l’héroïsme et l’horreur dans la même tempête. La terreur et la clémence, la loi et la conscience, constituent la matière du roman.

Le travail d’adaptation est remarquable. Marion Bierry a resserré l’action sur la ligne qui la tend, la traque du marquis de Lantenac, et laissé intacte la langue de Victor Hugo, cette langue d’orateur, à la fois majestueuse et précise, qui claque comme un étendard et sait aussi bien foudroyer que consoler, avec ses fulgurances, ses ruptures de ton, ses phrases brèves plantées comme des couperets au milieu des tirades. Ses comédiens passent du dialogue au récit comme on tourne une page, chacun narrateur à son tour, chacun porteur de trois ou quatre figures, et l’adaptation restitue le roman entier sans jamais céder à la tentation du résumé.

Stéphane Bierry compose un marquis de Lantenac de granit, courtoisie glaciale et voix basse, une autorité qui n’a pas besoin d’élever le ton pour envoyer un homme au peloton. Face à lui, Alexandre Bierry, après avoir tenu le rôle-titre du Menteur de Pierre Corneille sur cette même scène et rejoint la distribution de Cyrano de Bergerac au Théâtre Montparnasse en 2024, donne à Gauvain une clarté juvénile qui bouleverse, parce qu’il joue l’intelligence du personnage autant que sa générosité. Julien Rochefort, en alternance avec Thomas Cousseau, fait de Cimourdain une figure sèche et brûlante, prêtre, ancien précepteur devenu juge. On retrouve avec plaisir un comédien qui a déjà porté la langue de Victor Hugo en scène, notamment dans Pyrénées ou le voyage de l’été 1843.

Pamela Ravassard, qui alterne avec Marine Montaut, porte Michelle Fléchard, la paysanne partie chercher ses trois enfants à travers un pays en flammes. Sa réplique au sergent qui lui demande de quel parti elle est, « Je suis avec mes enfants », vaut, à elle seule, toutes les proclamations politiques de la pièce. La même comédienne devient Robespierre dans la scène du cabaret, changement de registre opéré en un instant, sans effet de manche. Benjamin Boyer y répond en un époustouflant Marat et donne surtout au sergent Radoub une faconde de soldat bourru qui rend sa plaidoirie finale déchirante. Mathurin Voltz, enfin, multiplie avec une grande force les visages de la guerre, Halmalo, Guéchamp, jusqu’à un Danton tonnant qui rappelle que la Révolution fut aussi une affaire de voix.

La mise en scène tient aussi du prodige. De hauts panneaux aux couleurs d’un ciel d’orage se déplacent à vue, et la scène devient navire, forêt de Bretagne, tribunal ou tour assiégée. Les peintures qui les couvrent, les lumières tenues entre chien et loup et des costumes signés Nora Scheidl d’une justesse admirable composent un dépouillement qui ne mendie jamais l’illusion du grand spectacle et gagne l’immensité par la suggestion. Le rythme, soutenu, ne défaille pas une seconde, et les choix musicaux, Mozart, Haydn, Mahler notamment, ponctuent les intermèdes et donnent leurs respirations à cette furieuse épopée. La salle, prise dans l’étau de ce récit qui fait sourire et frémir à la fois, reste attentive tout du long, comme tétanisée par la beauté de ce qu’elle voit et entend.

La fin est d’une intensité qui coupe le souffle. On garde en mémoire la dernière phrase du roman, « Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre », et la certitude d’avoir vu l’Histoire se donner en spectacle. Un texte superbe, magnifiquement interprété, et l’on comprend pourquoi le théâtre du boulevard du Montparnasse fait salle comble.

Philippe Escalier – Photos © Sébastien Toubon

Quatrevingt-treize d’après Victor Hugo. Adaptation et mise en scène de Marion Bierry. Avec Pamela Ravassard ou Marine Montaut, Benjamin Boyer, Stéphane Bierry, Thomas Cousseau ou Julien Rochefort, Alexandre Bierry, Mathurin Voltz. Scénographie d’Arthur Vlad. Peintures de Marguerite Danguy des Déserts. Construction du décor par Brock. Lumières de Stéphane Balny. Costumes de Nora Scheidl. Voix de Brise-Bleu Brock et Garlan Le Martelot. Durée, 1 h 30. Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris. Du mardi au samedi à 21 h, le dimanche à 17 h, jusqu’au 10 janvier 2027.

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Commentaires

Une réponse à « Quatrevingt-treize ou l’épopée en un souffle »

  1. Avatar de Clarence Blondel
    Clarence Blondel

    Bonjour Sensitif !
    Quelle belle critique de « Quatre-vingt-treize » ! Le Théâtre de Poche accueille aussi plein d’autres pièces, comme celle jouée en ce moment par Samuel Labarthe: « Le poisson-scorpion ». Adaptation pour la scène du livre éponyme de Nicolas Bouvier dans lequel il relate son séjour un peu forcé à Ceylan malade et isolé, avec humour et lucidité… Ne vous privez pas de ce beau moment de théâtre au cours duquel on peut passer du rire à l’émotion pure. Et l’interprète est fabuleux ! Une petite critique à venir 🙂 ? Merci Sensitif !
    Bien cordialement

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