Les Oubliées de Londres

Une comédie débridée revisite l’affaire Jack l’Éventreur et les femmes de Whitechapel y prennent l’initiative, avec leurs peurs, leur cran et leurs rêves d’une autre vie

Le meurtrier peut attendre ; dans Les Oubliées de Londres, qu’elle présente au Palais des Glaces, Alexandra Bialy s’intéresse d’abord aux femmes qui vivent sous sa menace. Autrice, metteuse en scène et interprète, elle entraîne une troupe de six comédiens dans une enquête d’une inventivité réjouissante, où la farce côtoie le drame. Son pari tient à cet équilibre, faire rire des puissants, de leurs certitudes et de leurs travers, sans perdre de vue celles que la violence expose. Une enquête folle, que la salle suit d’un éclat de rire à l’autre jusqu’à l’émotion des dernières minutes.

Paris pour horizon

À la fin de l’été 1888, dans le salon d’une maison close de Whitechapel, des pensionnaires décident de rechercher l’homme qui tue dans les ruelles voisines. La police piétine, la presse se repaît de l’affaire ; elles ont une raison pressante d’agir, celle de rester en vie.

Alexandra Bialy leur donne aussi des désirs qui dépassent l’urgence de l’enquête. Chez l’une affleure un sentiment maternel, dans cette attention portée à des enfants qu’elle surveille de loin. Toutes nourrissent l’envie d’échapper à une existence qu’elles ne veulent plus subir. Paris devient l’horizon de ce départ, la promesse d’un ailleurs où tout pourrait enfin recommencer.

Ces aspirations donnent chair aux personnages. Leur complicité nourrit le spectacle autant que les péripéties policières. Dans leurs échanges se dessine une solidarité forgée par une même précarité, mais aussi par le plaisir d’être ensemble et d’imaginer une issue. Le rire trouve là son ancrage humain.

L’intérêt de l’autrice pour les violences faites aux femmes traversait déjà Demain tout le monde aura oublié, présenté en 2023 au Festival des Mises en Capsules. La metteuse en scène de Panache, le spectacle d’Alex Ramirès, mobilise ici son expérience de la comédie au service de ces destins féminins.

Une reine Victoria échappée d’Ubu roi

Sur scène, les identités se multiplient au gré des changements de rôle. Les costumes dessinent les silhouettes, accompagnent les métamorphoses et trouvent leur sommet dans une reine Victoria monumentale que l’on croirait sortie d’Ubu roi. La souveraine rejoint ces figures d’autorité venues offrir leurs prétentions au ridicule.

Un mouvement précis dit toute la précision de la mise en scène. Serrés les uns contre les autres, les comédiens échangent leurs places en cadence dans un chassé-croisé millimétré. Les corps deviennent les rouages d’une enquête dont les pistes s’entremêlent et se brouillent. La trouvaille fait sourire tout en donnant une forme visible à l’égarement général.

Dorothée Moreau, Fabienne Tendille et Alexandra Bialy portent les inquiétudes et les espoirs de ce petit monde féminin. Autour d’elles, Benjamin Alazraki pousse le jeu vers l’extravagance (son personnage est gratiné!) , tandis qu’Antoine Bordes et Léo Grêlé passent des rôles d’hommes aux rôles de femmes avec aisance. Une brève idylle qui les unit ménage une parenthèse tendre dans une Angleterre où la loi de 1885 venait sévèrement réprimer les amours entre hommes trop visibles.

Des noms et des visages pour les Oubliées de Londres

Avant les saluts, les photographies de Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly apparaissent, accompagnées de leurs noms. Après le tourbillon comique, cette présence donne une autre profondeur à la soirée.

Le geste fait écho à celui de l’historienne britannique Hallie Rubenhold, qui consacrait en 2019 The Five aux existences de ces femmes, si longtemps éclipsées par la fascination pour leur assassin. Avec les armes de la fantaisie théâtrale, Alexandra Bialy prend part à ce déplacement du regard. Le rire a ouvert la porte, la mémoire entre à sa suite.

Philippe Escalier – Photos © Morgane Dupré / © Bertrand Exertier

Les Oubliées de Londres d’Alexandra Bialy. Mise en scène de l’autrice. Avec Dorothée Moreau, Benjamin Alazraki, Fabienne Tendille, Antoine Bordes, Alexandra Bialy et Léo Grêlé. Musiques de Dominique Mattei. Lumières de Tristan Mouget. Costumes de Christine Vilers. Palais des Glaces, 37, rue du Faubourg-du-Temple, 75010 Paris. Les mardis et mercredis à 19 h, les dimanches à 17 h, jusqu’au 30 décembre 2026.

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