Deux grands-mères et un enfant qui apprend à tenir debout. Édouard Collin, touchant comme jamais, nous ouvre son album de famille
Mes adorées commence dans le silence. Édouard Collin se tient au centre du plateau de l’Apollo Théâtre, rue du Faubourg-du-Temple, les bras le long du corps, et laisse la salle s’installer. Puis la parole vient, et avec elle une tribu entière. Deux grands-mères d’abord, deux climats contraires, l’une bouillante, l’autre polaire, les deux également aimées. Une mère au charme ravageur. Des voisines, des tantes, des enfants de la cour d’école. Ils seront une dizaine à passer sur ce plateau, tous logés dans un seul corps, et l’on croit les voir entrer un à un.
Le récit est le sien. Édouard Collin raconte une enfance agitée, un père absent, une mère qui se dérobe. La matière pourrait peser, elle éclaire, parce que le comédien a choisi d’aimer sans juger et que l’affection de deux vieilles dames lui sert de tuteur et de moteur.
Deux grands-mères pour tenir debout
Celle qu’il appelle « Mon adorée » occupe tout l’espace, la voix haute, le verbe franc, la tendresse péremptoire. Elle gronde, embrasse, tranche, recommence, et la maison tourne autour d’elle comme autour d’un feu. L’autre, « Cocotte », avance à pas comptés, ménage ses effets, distribue son affection avec une économie d’aristocrate en exil. Édouard Collin passe de l’une à l’autre par un déplacement du bassin, la position des mains, un changement de tessiture, et le public reconnaît aussitôt laquelle des deux vient d’entrer.
Ce va-et-vient installe un comique de précision, réglé au geste près. Chacun a connu, dans sa propre famille, une femme qui gouvernait par la voix et une autre qui régnait par le silence, et cette double figure trouve aussitôt son public. Le rire, d’abord franc, se teinte peu à peu d’une autre couleur, car derrière les deux caractères se tient un enfant qui compte ses alliées.
Tout bascule le jour où le garçon, à douze ans, décide de rester chez sa grand-mère. Une vie change sur cette phrase, prononcée avec la simplicité de l’évidence. C’est à cet instant que la salle comprend le titre, et que les rires entendus jusque-là changent de nature.
Le théâtre de Mes adorées, une chaise et dix visages
La mise en scène d’Izabelle Laporte tient dans une sobriété assumée. Un plateau nu, une chaise, une lumière qui se resserre ou s’élargit selon l’âge du souvenir, quelques mesures de musique pour ouvrir et refermer les époques. Tout l’espace appartient au récit, et cette économie de moyens donne à Édouard Collin une place immense.
Le travail sur les transitions relève d’une précision redoutable. Chaque personnage possède son point au sol, sa hauteur de regard, son rythme de respiration, si bien que l’on suit la géographie de cette famille comme on suit un plan d’appartement. Izabelle Laporte a réglé les passages d’un souvenir à l’autre avec un art du raccord qui appartient au cinéma, une phrase commencée par la grand-mère se termine dans la bouche de l’enfant, et trente années tiennent dans une seconde.
La lumière fait le reste. Elle découpe, isole, renvoie le plateau à la nuit quand le récit s’assombrit, puis revient largement quand la vie reprend le dessus. Le procédé est simple, son effet considérable.

Édouard Collin, l’art de la métamorphose
On avait vu Édouard Collin en adolescent solaire chez Olivier Ducastel et Jacques Martineau, dans Crustacés et coquillages en 2005, puis, chez les mêmes cinéastes, dans Nés en 68 trois ans plus tard. On l’avait suivi à la télévision, dans Plus belle la vie et Demain nous appartient, où son visage clair l’installait volontiers du côté des garçons bien élevés. Le théâtre lui avait ouvert d’autres portes depuis Une souris verte, au Théâtre Tristan Bernard, en 2008. Mes adorées les enfonce toutes.
Le comédien y montre une capacité de métamorphose qui tient à presque rien et emporte tout, la mâchoire qui se desserre, l’épaule qui monte, le débit qui s’épaissit. Il attrape ses grands-mères par la voix, saisit sa mère par la démarche, cerne les figures secondaires par un tic de langage, et le public voit dix personnes là où il n’y a qu’un homme en tee-shirt noir. Il tient la note juste de l’émotion, et le passage du rire aux larmes se fait chez lui d’un seul élan, souvent dans la même réplique.
Généreux à chaque instant, il regarde la salle, l’associe, lui confie ses secrets de famille avec la complicité des grands comédiens de boulevard qu’il admire, et cette adresse directe protège le récit de toute complaisance. Il raconte une enfance abîmée depuis l’homme réparé qu’il est devenu, et cette distance-là est une élégance.
Ce que la salle emporte
Mes adorées parle de transmission par les femmes, de ces grands-mères qui élèvent une deuxième fois, réparent ce que la génération intermédiaire a laissé en morceaux et meurent en laissant leurs mots derrière elles. Le sujet traverse l’époque. Il parle à tous ceux que des aïeules ont sauvés, et ils sont nombreux, à en juger par les visages à la sortie.
Le spectacle célèbre aussi l’ordinaire héroïsme des petites vies, une cuisine, un poste de radio, des rendez-vous de médecin, des colères recuites et des baisers comptés. Édouard Collin élève ce quotidien à la dignité du théâtre, et le public lui en sait gré. Les rires y sont francs, les silences nets, les applaudissements longs.
Romain Gary devait tout à une mère unique et démesurée. Édouard Collin doit sa vie à deux vieilles dames qui se partageaient le travail. Le théâtre les garde désormais vivantes, le dimanche à l’heure du goûter et le lundi soir, rue du Faubourg-du-Temple. Il faut y aller pour elles, et l’on en revient avec la certitude que l’amour reçu, même de biais, même en retard, finit toujours par nous remettre en scène.
Mes adorées de et avec Édouard Collin. Mise en scène d’Izabelle Laporte. Apollo Théâtre, salle Apollo 90, 18 rue du Faubourg-du-Temple, 75011 Paris. Le dimanche à 15 h et le lundi à 19 h 30, jusqu’au 28 décembre 2026. Durée, 1 h 20.




Laisser un commentaire